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Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique

L'AFRIQUE CHRÉTIENNE

PAR

DoM H. LECLERCQ

TOME PREMIER

PARIS LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE

RUE BONAPARTE, 90 1904

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I

Bibliothèque de renseignement de Vbistoire ecolésiâstique

Notre" Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique '\ inaugurée en 1897^ réalise lentement, mais persévéramment, son programme qui était de re- prendre, avec les seules ressources de l'initiative pri- vée, le projet confié jadis par Léon XIII aux cardinaux de Luca, Pitra et Hergenroether, à la suite de la lettre pontificale sur les études historiques, savoir la com- position d'une « Histoire ecclésiastique universelle, mise au point des progrès de la critique de notre temps » .

Nous avons distribué la matière en une série de su- jets capitaux, chacun devant constituer un volume in- dépendant, chaque volume confié à un savant sous sa propre responsabilité. Nous n'avons pas eu l'intention de faire œuvre pédagogique et de publier des manuels analogues à ceux de l'enseignement secondaire, ni da- vantage œuvre de vulgarisation au service de ce que l'on est convenu d'appeler le grand public : il y avait une œuvre plus urgente à réaliser en matière d'histoire ecclésiastique, une œuvre de haut enseignement.

Le succès incontesté des volumes publiés jusqu'ici nous a prouvé que notre programme répon dait au désir de bien des maitres et de bien des étudiants de l'en- seignement supérieur français, autant que de bien des membres du clergé et de l'élite des catholiques. Nous continuerons l'œuvre, sans nous lasser des len- teurs inséparables d'une exécution aussi difficile. La direction générale de la publication est confiée à un comité sous la présidence de Ms'" Pierre Batiffol, rec- teur de l'Institut Catholique de Toulouse.

V. Lecoffre.

Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique

Les origines du catholicisme' Le christianisme et l'empire romain.

Les églises du monde romain. Les anciennes littératures chrétiennes.

La théologie ancienne.

Les institutions anciennes de l'Église.

Les églises du monde barbare. Les églises du monde syrien.

L'église by:{antine. L'état pontifical.

La réforme du Xh siècle. Le sacerdoce et l'Empire.

Histoi7'e de la formation du droit canonique.

La littérature ecclésiastique du moyen âge.

La théologie du moyen âge.— Les institutions de la chrétienté.

L'Eglise et l'Orient au moyen âge.

L'Eglise et le Saint-Siège de Boniface VIII à Martin V.

L'Eglise à la fin du moyen âge.

La réforme protestante. Le concile de Trente.

L'Eglise et VOrient depuis le XV siècle.

La théologie catholique depuis le XVP siècle.

Le protestantisme depuis la Réforme.

L'expansion de l'Église depuis le XVI^ siècle.

L'Eglise et les gouvernements d'ancien régime.

L'Eglise et les l'évolutions politiques {l'jSg-iSjo).

L'Église contemporaine.

Bibliothèque de FeiiseignemeDl de Fhisloire ecclésiastique

VOLUMES PARUS :

Histoire des livres du Nouveau Testament : I, par M. E. Jacquier, professeur aux facultés catholiques de Lyon. Troisième édition.

Le Christianisme et l'Empire romain, de Néron a Théodose, par M, Paul Allard. Cinquième édition.

L'Afrique chrétienne, parDoM H.Leclercq, bénédictin de Farnbo- rough. 2 volumes.

Anciennes littératures chrétiennes : L La littérature grecque, par W Pierre Batiffol, recteur de l'Institut catholique de Tou- louse. Troisième édition.

Anciennes littératures chrétiennes : IL La littérature syriaque, par M. R. DuvAL, professeur au Collège de France. Deuxième édition.

Le grand schisme d'Occident, par M. Salembier, professeur à l'Uni- versité catholique de Lille. Troisième édition.

L'ÉGLISE Romaine et les origines de la Renaissance, par M. Jean GuiRAUD, professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Besançon. Troisième édition.

Chaque volume m-12. Prix : 3 fr. 50.

VOLUMES EN PREPARATION :

Histoire des Dogmes : I. La théologie ancienne, par M. L. J. Tixerom, professeur aux Facultés catlioliques de Lyon.

Le Christianisme dans l'empire perse, par M. Larourt.

Les Églises du monde barbare, par M. Louis Saltet, professeur à l'Institut catholique de Toulouse.

L'ÉGLISE byzantine, par le R. P. Pargoire, assomptionniste, de la mission de Constantinople.

Les Institutions de la Chrétienté, par M. Edouard Jordan, pro- fesseur à la Faculté des lettres de l'Université de Rennes.

Histoire des Dogmes : II. La théologie au moyen âge, par le R. P. Mandonnet, professeur à la Faculté de théologie de l'Université de Fribourg.

La Réforme protestante en Allemagne et en Angleterre, par M. l'abbé Hemmer.

La Réforme protestante en France, par M. Imbart de la Tour, pro- fesseur à la Faculté des lettres de l'Université de Bordeaux.

L'Église et les gouvernements d'ancien régime, par M. Cauchie, pro- fesseur à l'Université de Louvain.

L'Église et les révolutions politiques (1789-1870), i)ar le R. P. Bau- drillart, professeur à l'Institut catholique de Paris.

L'Église catholique contemporaine, par M. Georges Goyau, ancien membre de l'École française de Rome.

Les églises orthodoxes contemporaines, par le R. P. Petit, assomp- tionniste de la mission de Constantinople.

typographie firmin-didot et c'"'. mesnil (eure).

Bibliothèque deT enseignement de Fhistoire eeclésiâstique

L'AFRIQUE CHRÉTIENNE

TOME PREMIER

Sur le rapport favorable de rexaminateur, Nous autorisons l'impression.

Paris, le 20 juin 1904

P. PAGES

Vie. gén.

Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique

L'AFRIQUE CHRÉTIENNE

PAR

DoM H. LECLERCQ

TOME PREMIER

PARIS LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE

RUE BONAPARTE, 90 1904

TO M . R.

thèse african Sketches are dedicated

INTRODUCTION

On se propose d'exposer dans ce livre les origines, le développement, la décadence et la ruine de l'E- glise d'Afrique, c'est-à-dire une existence sociale depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Ce dessein pou- vant paraître très vaste, on va le préciser. On s'at- tachera à faire ressortir F enchaînement psychologi- que qui domine et semble expliquer les vicissitudes historiques de l'Afrique septentrionale depuis le début du III® siècle de notre ère jusqu'au milieu du •srii® siècle. On n'a pas eu d'autre but lorsqu'on a entrepris ce travail. Il peut sembler étrange de le dire, cependant cela n'est pas inutile ; car il arrive souvent qu'on exige d'un livre ce qu'on y souhaite- rait trouver plutôt que ce que l'auteur a voulu y mettre.

Dans le conflit des conjectures soulevé par l'appa- rition de textes ignorés et l'éclaircissement des textes depuis longtemps connus, mais qui ont reçu une signification nouvelle et parfois assez différente de celle qu'on leur attribuait généralement, c'est un exercice excellent pour chacun de nous de se rendre un compte aussi exact que possible de ce que nous avons appris et de rechercher dans quelle mesure

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nos connaissances nouvelles complètent et modifient nos connaissances anciennes. C'est afin d'aider à prendre une idée précise de ce que nous savons de certain, de probable et de possible qu'on s'est efforcé de ne rien négliger de considérable dans la prépa- ration de ce livre. On y trouvera l'énumération d'un grand nombre de sources parce qu'il a paru avan- tageux de mettre le lecteur à même de reprendre les assertions de l'auteur et de se faire sur chacune d'elles une opinion ou une conviction personnelle. Sans doute, on n'a pas prétendu tout dire, mais on espère n'avoir rien omis d'essentiel à l'éclaircisse- ment du sujet traité.

La période de cinq siècles environ pendant la- quelle on étudiera l'Église l'Afrique se présente dans des conditions exceptionnelles d'intérêt. Un esprit philosophique, c'est-à-dire un esprit préoccupé des origines, y verra une institution dont il peut noter l'apparition et suivre le progrès jusqu'au moment elle entre dans la pleine lumière de l'histoire. La phase qui suit presque immédiatement celle des origines^ marque l'instant cette même institution atteint à l'apogée de la grandeur et de l'éclat dont paraissent susceptibles les choses de ce monde ; c'est au iv*^ siè- cle que l'Église d'Afrique donne au monde chrétien la direction intellectuelle. Ce serait assez pour cher- cher dans l'histoire qui contient le récit d'événements si remarquables, matière à des enseignements qu'il peut n'être pas inutile de dégager. On s'est donc demandé si l'étude d'une société, à un moment donné de son existence, peut être pratiquée à l'aide de méthodes exactes? Si son développement histo- rique est spontané ou déterminé? Si, dans ce dernier cas, on peut espérer en saisir la formule? Et cette

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formule dépend-elle d'une loi? Et cette loi, si elle existe, peut-on calculer d'avance ses effets néces- saires? Autant de questions qu'on peut poser au début d'un livre et auxquelles le livre lui-même doit répondre.

Nos habitudes d'éducation ont partiellement faussé le jugement que nous portons sur l'antiquité classique et l'antiquité chrétienne. Tout l'appareil extérieur de l'histoire, noms, dates, événements, nous sont devenus si familiers que nous nous croyons en mesure, par conséquent en droit, d'en parler avec une connaissance suffisante. Dès lors, cédant à une tendance naturelle, nous jugeons cette histoire d'a- près la nôtre, nous expliquons nos révolutions d'a- près celles de ce passé lointain. Il y a une illusion contre laquelle il n'est pas possible de ne pas s'ins- crire en faux. Ce que nous tenons des anciens nous fait croire qu'ils nous ressemblaient, et nous ne re- marquons pas combien ils différaient de nous. Il suffît d'exposer la suite de l'histoire d'une province dans le monde antique pour reconnaître les opposi- tions profondes entre les sociétés d'alors et celle à laquelle nous appartenons. Les sociétés, comme les individus, sont ainsi faites qu'elles aimeni à se dé- couvrir des généalogies très reculées et très illus- tres, au risque de n'être pas toujours parfaitement authentiques. Plus la science historique acquiert de précision, moins ces imaginations deviennent re- cevables et on peut prévoir le moment elles ces- seront d'exercer leur prestige sur un certain nombre d'excellents esprits qui les partagent encore.

Ce qu'il faut demander à l'histoire du passé, ce n'est pas des institutions applicables de nos jours. Ceux qui ont tenté ces reconstructions trop complètes

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ont parfois mis en péril la société moderne et ont compromis ou ruiné le dessein particulier de réforme qu'ils poursuivaient. Pour connaître la vérité sur ces peuples anciens et pour tirer profit de ce que cette vérité renferme de fécond pour notre temps, il con- vient de conduire notre étude dans un désintéresse- ment absolu, sans songer à nous. Si de temps en temps une situation donnée rappelle les heures vécues beaucoup plus près de nous par notre génération, ne nous hâtons pas de conclure du particulier au géné- ral, notons curieusement le rapprochement des faits, n'allons pas au delà^ c'est-à-dire, ne réduisons pas deux épisodes à devenir les fondements d'une science de la pratique. Rien ne serait moins fondé dans la réalité, parce que rien, dans les temps modernes, n'appelle et ne supporte les solutions appliquées par les sociétés d'autrefois. En outre il n'est pas probable que rien dans l'avenir rende nécessaire l'application de ces mêmes solutions périmées. Nous verrons quelles règles ont régi les hommes à une époque pleine de grandeur et de troubles et nous consta- terons que ces mêmes règles ne peuvent plus gou- verner l'humanité.

La raison en est plus foncière que nous pourrions être tentés de le croire. Pourquoi les conditions du gouvernement des hommes ne sont-elles plus les mêmes qu'autrefois? Disons-le tout de suite. S'il en est ainsi, c'est qu'il y a dans l'homme quelque chose de changé. L'homme n'est pas limité à l'instinct comme l'est l'animal. Les ruches des abeilles, dit Pascal, étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse, mais cette science fragile

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se perd avec les besoins qu'ils en ont. 11 n en est pas de même pour l'homme qui s'instruit sans cesse dans son propre progrès, garde et augmente tou- jours les connaissances qu'il s'est une fois acquises. Ainsi s'explique, par notre intelligence, le change- ment des idées, des institutions et des lois que le mouvement de cette intelligence tient dans une alerte perpétuelle et comme dans un continuel progrès. Ainsi donc, c'est parce que l'homme ne pense plus aujourd'hui ce qu'il pensait il y a quinze siècles qu'il ne se conduit plus comme il se conduisait.

On ne se dissimule pas l'objection que soulève cette manière d'envisager le passé qui ne sera plus, semble-t-il, que matière à collections d'antiquités et à développements littéraires. Ceci n'est pas rigoureu- sement exact. Sans doute les monuments, les œu- vres d'art et les ouvrages de l'esprit demeureront les éléments principaux des musées et des biblio- thèques, mais ils n'y seront pas confinés. Les leçons que leur étude réserve à ceux qui s'y adonnent leur assurent une influence qui durera probablement au- tant que l'humanité elle-même, bien qu'avec des al- ternatives qu'il est impossible de prévoir et qu'il serait oiseux de deviner. L'histoire de la Renaissance du xvi^ siècle fournit un illustre exemple de ces re- tours d'une civilisation disparue et de sacompénétra- tion par une société moderne. La Renaissance fut une émancipation de l'esprit humain, suscitée par le commerce des hommes de ce temps avec la pensée antique. Mais ne pensons pas que la rupture avec le passé immédiat, c'est-à-dire le moyen âge, fut si radicale qu'on nous a appris à le croire et à le répé- ter. Il ne faut pas se laisser prendre aux attitudes et aux déclamations des hommes. Nous savons aujour-

XVIII INTRODUCTION.

d'hui à quoi nous en tenir sur les emprunts inavoués mais assurés du Régime moderne à l'Ancien régime. A certains égards, la proportion est à peu près la même quand il s'agit des emprunts de la Renais- sance au moyen âge. Les dédains et les mépris su- perbes n'y changeront rien. Nous pouvons d'ailleurs en découvrir aisément la raison. Une rupture entre deux formes politiques, religieuses ou sociales, si profonde qu'on la suppose et qu'elle ait été, ne peut substituer à ce qui existait, des institutions et des directions absolument nouvelles et sans attaches, sans prototypes. Il serait impossible de les faire fonc- tionner et il faut y mélanger une certaine mesure de pratique traditionnelle comme condition à leur adap- tation et à leur exercice. Nous verrons qu'il n'en était pas autrement dans le passé qui fait l'objet de notre travail. Une révolution d'une brutalité et d'une rapi- dité inouïes substituant le régime barbare en Afrique à la civilisation romaine est obligée, sous peine d'en- traîner les vainqueurs eux-mêmes dans un abîme de désordre, de maintenir un certain nombre d'ins- titutions établies et de les maintenir dans des condi- tions désavantageuses aux conquérants. Ainsi s'o- père une sorte de transfusion d'un esprit dans un autre esprit, de la civilisation romaine vaincue dans la barbarie vandale victorieuse.

L'histoire n'eùt-elle d'autre utilité que de nous faire voir avec précision cette loi de l'évolution, ne serait pas une science négligeable. Mais de quelle histoire parlons-nous? De cette histoire qui va de l'histoire naturelle à l'histoire de l'homme et de l'his- toire de l'homme à la métaphysique. Et, afin de pré- ciser, disons que l'histoire qui nous paraît répondre le plus exactement au genre de service que l'humanité

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en peut attendre sera la science de l'homme par l'his- toire, la science des développements successifs de l'esprit humain étudiés avec toutes les lumières des témoignages historiques anciens ou récents et des méthodes historiques nouvelles. Qui ne voit que l'his- toire ainsi entendue est le centre même de la science et qu'elle trouve sa raison d'être véritable qui est de définir V originalité de chacune des synthèses vivantes qu'a engendrées le mouvement de la vie générale. C'est pourquoi on a pu dire que dans la définition du génie unique, de l'œuvre propre, de l'organisation spéciale, la physionomie originale de chaque nation est le véritable problème historique. Et qu'on ne parle point, sous prétexte d'impartialité scientifique, de faire abstraction des sentiments qui font battre le cœur d'un peuple : l'histoire la plus vraiment patriotique est la plus vraiment scientifique.

A ce point de vue l'histoire nous apparaît comme une sorte de révélation faite à l'homme de ses desti- nées, ou pour parler plus rigoureusement, un com- mentaire perpétuel de la révélation divine, et cela tout seul nous apprend combien et comment elle nous est utile. Cette histoire ressemble assez peu à l'his- toire, telle que les anciens la concevaient et l'écri- vaient. Ceux-ci n'y voyaient que la chronique des événements qui avaient contribué au développement ou à la ruine de la cité, de l'état ou de la famille. No- menclature aride ou exposition brillante ne visent à rien d'autre qu'à enregistrer les gestes des ancêtres et à constituer les titres de la postérité. L'histoire chez les modernes est générale, et, autant qu'elle peut l'être, universelle, depuis surtout que la foi dé- cline, parce qu'avec la foi les hommes savent leur but; la foi manquant, ils ont besoin d'en chercher

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l'indication dans le chemin parcouru déjà. Pour un grand nombre, l'histoire n'est donc plus le commen- taire perpétuel de la révélation, elle est elle-même révélation.

Ceci aide à comprendre la passion toute moderne des hommes pour l'histoire générale et l'amélioration apportée par eux dans les méthodes historiques, grâce à cette attention pénétrante, souvent anxieuse, avec laquelle ils ont interrogé l'histoire, afin de pouvoir ensuite l'invoquer toute seule. L'application des mé- thodes, on le sait du reste, s'est faite dans toutes les directions : sciences naturelles, esthétique, psy- chologie, etc., etc.

On a interrogé les monuments, les écrits, les insti- tutions, et l'enquête se poursuit. Parmi tant de tra- vaux de valeur inégale et de destinées diverses, on n'a pas manqué de s'arrêter à l'étude des groupements provinciaux dans le passé. Ces groupements repré- sentent ce qu'aujourd'hui, à la suite du fraction- nement politique qui suivit l'établissement des Bar- bares en Occident aux v^ et vi^ siècles, nous appelons des peuples ou des nations. Chaque peuple a comme une idée et un sentiment à faire vivre dans le monde ; c'est sa raison, c'est sa mission, c'est son âme. Ame mortelle; âme mourante parfois, faute d'action com- mune ; âme capable de résurrection ; âme impérissa- ble si la pensée dont elle vit est de celles qui touchent aux intérêts permanents ou à la conscience sacrée de l'humanité. Nous verrons dans ce livre un peuple se décomposer, pour ainsi dire, et se réduire au point de disparaître sans résurrection possible par l'abus des rivalités intestines et l'incurable défiance empê- chant toute action commune. Haines politiques, hai- nes religieuses et haines ethniques viendront à bout

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de désoler, de stériliser les éléments remplis d'une vitalité débordante, de les opposer entre eux jusqu'à extinction et finale disparition. Après des siècles de ce régime, l'Afrique sera réduite à une impuissance tellement irrémédiable que la perspective du péril suprême ne parviendra pas à rapprocher les âmes aigries et à grouper les forces dispersées ; l'invasion arabe apparaît et soudain, presque sans résistance, se répand partout, recouvre tout.

C'est par ce côté que l'histoire prend pour nous la gravité solennelle d'un terrible avertissement. Si elle nous offre le récit des abnégations et des dévoue- ments, elle conserve et retient à jamais les noms de ceux qui ont entravé les réformes et empêché le salut. Ces pauvres chroniques dont nous parlions sont par- fois d'accablantes dépositions qui, à quinze siècles de distance, marquent au front ceux qui se rendirent cou- pables de préférer leur intérêt à celui de leur patrie. C'est le retour des choses de ce monde. A quelque rang que le mérite, l'intrigue ou la faveur ait élevé les hom- mes, il est rare qu'ils ne s'oublient pas de temps en temps à commettre quelque abus de cette force qui leur avait été confiée. Aucun d'eux ne semble avoir songé au chroniqueur obscur ramassant dans son récit les chefs de l'accusation que formulera la postérité. Un type accompli de ces vengeurs ignorés est ce Victor, évêque de Tonnenna, que nous rencontrerons souvent. Avec l'âme d'un Saint-Simon il avait le style d'un Dan- geau et c'est dans le moule régulier d'une chronique qu'il a coulé le flot de passion que provoquaient en lui les tristesses des luttes religieuses sous Justinien. Traqué, saisi, emprisonné auMandrakion, relâché et repris, emprisonné pour la seconde fois, exilé aux Baléares, puis relégué au fond de l'Egypte d'où il ne

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devait plus revenir. On s'était débarrassé de son oppo- sition ; on ne songea pas à sa Chronique. Lui, Victor, embusqué derrière ce mur d'oubli on l'avait ense- veli vivant, écrivait, écrivait, se disant à lui-même peut-être quelque chose approchant de ceci :

Nous écrivons avec une plume de bronze ; Philippe II, Sylla, Tibère, Louis onze, Sont sous notre œil fixe, et tremblent...

Les hommes de la trempe de l'évêque de Tonnenna ne furent pas rares en Afrique, et la hauteur de leur foi religieuse et patriotique est demeurée digne de tous nos respects et de notre émulation. Car il ne faut pas hésiter à le dire, si les institutions disparaissent sans retour, l'exemple des vertus qu'elles ont enfantées reste éternellement digne d'imitation. Et ils furent encore nombreux, malgré tant de calculs mesquins et de vanités intraitables, les Africains qui se dévouè- rent sans réserve à la grandeur et au salut de l'Afri- que. Ceux-ci avaient conscience que la grandeur et la durée des peuples tient au rôle qu'ils ont à jouer et que ce rôle ne pouvait être rempli qu'à la condition que chacun y fît son œuvre, les uns en dirigeant, les autres en obéissant. Au prix de cette abnégation générale l'Afrique aurait peut-être triomphé des germes de ruine qu'elle portait et des assauts qu'elle subit, mais la direction et l'obéissance manquèrent tour à tour et nous raconterons à quelles extrémités cela conduisit.

Cette histoire glorieuse et lamentable n'a pas laissé toutefois de tenir une place considérable et d'avoir un profond retentissement dans la formation intel- lectuelle des générations chrétiennes. L'Eglise d'Afri- que, au temps de saint Augustin, et par l'opération de

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ce grand homme, absorba la pensée chrétienne et la rendit à la circulation comme une nouvelle richesse que révêque d'Hippone avait beaucoup accrue. A part une éclipse de peu de durée au xvi® siècle, la domination intellectuelle de saint Augustin n'a pres- que pas connu de déclin depuis le v^ siècle jusqu'au XVIII® et on peut dire que tout le monde latin Fa subie non seulement sans résistance, mais avec une sorte de ferveur et de passion. De son vivant, Augustin était le plus grand personnage, non seulement de l'épiscopat africain, mais de toute l'Église. Depuis les apôtres, disait plus tard Pierre le Vénérable, personne n'a tenu une si grande place parmi les fidèles et joui d'une autorité si incontestée. Au xvi® siècle, si Mon- taigne et Rabelais paraissent entièrement affranchis de son autorité doctrinale, ils ne le sont pas et ne cherchent pas à l'être, dès qu'il s'agit de reconnaître la hauteur et la profondeur de ce génie auquel Erasme rend un solennel hommage, et il semble que le xvii® siècle marque l'heure de la « définition » pour Au- gustin, lorsque Bossuet le proclame « le docteur des docteurs ». Faisons la part de l'enthousiasme et de cet éclat dont on aime à revêtir les formules pour les rendre sinon plus vraies, du moins plus majes- tueuses et plus portatives pour ainsi dire; il reste qu'Augustin a tenu dans l'histoire de la doctrine et de la piété chrétienne une place unique et y a exercé une influence prépondérante.

Si on considère son œuvre en elle-même et dans son rapport avec les circonstances historiques qui la virent naître et produire ses effets, elle nous appa- raît comme un confluent viennent s'engouffrer toutes les richesses et parfois les scories de la pensée antique, toutes les acquisitions et toutes les spécula-

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tions de la pensée chrétienne. De cette mêlée des trésors les plus disparates, sort une synthèse magni- fique et nouvelle, nuancée de bien et de mal, comme toutes les choses humaines, mais féconde. C'était comme une antiquité repensée par un esprit très ou- vert, plus subtil que les esprits antiques, en outre, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'était une anti- quité filtrée de toutes ses impuretés morales et addi- tionnée de toute la doctrine chrétienne qui était jetée à nouveau et versée dans les esprits. On peut se de- mander ce qui eût subsisté de l'héritage de l'huma- nité si les Barbares survenant et l'Empire périssant, Augustin n'avait point paru. Peu de choses sans doute Par la position qu'il occupe, par les relations qu'il possède et par la tendance et le tour de son génie, il se trouve mis en contact avec les trois seules civi- lisations de premier intérêt, celle de la Grèce, celle de Rome, celle de l'Orient dont la collaboration alter- native a façonné le monde, hommes, institutions, idées, tel qu'il existe au v^ siècle. Possédant toute la philosophie de son temps et toute la théologie, il les fait siennes, les recueille et les expose avec une originalité véritable et une incontestable nouveauté. Non qu'il se sépare des formules théologiques tradi- tionnelles ou qu'il se borne à présenter selon une ordonnance meilleure les vues des écrivains anté- rieurs, mais il développe les germes vivants, les découvre parfois le premier et les conduit jusqu'au plein épanouissement.

Le rôle théologique de saint Augustin doit être précisé. Son principal effort a porté sur les dogmes de la chute, de la réparation, de la grâce et de la prédestination ; il leur a donné un degré de préci- sion et de clarté inconnu jusqu'à lui. En général la

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dogmatique et la mystique lui doivent des théories nouvelles et des aperçus dont la fécondité n'est pas épuisée aujourd'hui. Mais, puisque nous sommes à étudier les idées à leur source, il n'est pas possible de passer sous silence un dernier progrès aux œuvres d'Augustin, celui qu'il a accompli dans la langue théologique. Il s'en faut que la théorie lit- téraire de saint Augustin ait influencé et comme af- fecté la littérature théologique du moyen âge et cette manière compassée, judicieuse, médiocrement élé- gante, toute en classements, en combinaisons, que la théologie scolastique fit sienne et qu'on lui a lais- sée. Venant à une époque de pleine décadence litté- raire , formé d'après des méthodes pédagogiques déplorables, Augustin, par la vigueur de ses qualités naturelles, a évité de graves défauts et ce qu'il avait d'imagination nette et d'analyse vive ont pu le con- duire parfois au talent littéraire. Mais il n'avait pas le goût difficile, il semble même qu'il en eut peu et cela lui a fait tort. S'il eut parlé une langue aussi continuellement excellente que celle de Bossuet, il eût ajouté quelque chose à sa gloire et à son action morale sur la postérité. Cependant, et ces réserves posées, on peut dire que la langue théologique lui doit pour une bonne part sa fixation définitive. Elle lui doit un grand nombre de ces formules lapidaires d'une profondeur égale à la concision, que la scolas- tique dégagea plus tard et dont elle tira les plus vives clartés pour son propre ouvrage ^ .

1. On s'abstiendra d'entrer ici dans aucun développement sur l'in- fluence doctrinale d'Augustin sur la pensée des siècles suivants. Tout, ou presque tout, ce qui a trait à l'érudition du sujet a été récemment traité avec précision et clarté par M. Portalié, Développement historique de l'Augustinisme, dans le Dictionnaire de théologie catholique, in-i", Paris, 1903, t. I, col. 2501-2561.

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Si dans l'œuvre totale du grand Africain nous cher- chons l'ouvrage capital, l'hésitation ne durera qu'un instant, c'est la « Cité de Dieu » qui nous apparaît comme le monument qui, par l'ampleur de ses pro- portions et l'exactitude de ses moindres détails, a donné l'idée la plus haute du génie de l'auteur et exercé en raison même de cette dépense de gé- nie — l'influence la plus profonde et la plus durable sur quarante générations. A l'heure des suprêmes désastres, 'quittant les nobles contemplations et les spéculations pures, interrompant les ouvrages com- mencés, Augustin se mit à l'étude de l'érudition la plus minutieuse, il s'y enferma treize ans, poursui- vant sa tâche, au prix d'un redoublement de fatigue et de fréquents dégoûts, mais s'acquittant , quatre années à peine avant de mourir, de ce qu'il jugeait un devoir envers cette société malade qu'il aimait avec une passion tendre et silencieuse. La « Cité de Dieu » a dominé les conceptions historiques des hom- mes pendant tout le moyen âge et par ce côté encore le génie africain a longtemps affecté l'esprit latin. Si le mot du grand problème moral est dans l'expli- cation totale par l'histoire, il a trouvé ce mot et cette explication il la donne comme définitive parce qu'il entend posséder la connaissance complète de l'his- toire. Les lacunes ne l'arrêtent pas, il les remplit à l'aide de cette suite nécessaire que sa théorie histo- rique lui fournit et on voit aussitôt que cette histoire est en définitive le développement de la révélation et, pour tout dire, une métaphysique.

On vient de marquer quelques traits à l'aide des- quels il a semblé que le lecteur pourrait se faire une idée plus claire et plus complète de la place qui ap- partient au génie africain dans les origines de l'es-

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prit chrétien et latin en Occident. Pour conduire ces simples remarques à la hauteur d'une monographie psychologique, il faudrait une étude longue et assidue que nous n'avons ni le loisir, ni les moyens de con- duire à bonne fin. Cependant il pourra n'être pas inutile de rechercher la façon dont les Africains ont senti et pensé. Ces façons de sentir et de penser sont des faits de premier ordre. Elles expliquent de grands événements parce que souvent elles les ont provoqués. On s'aperçoit qu'elles touchent à l'his- toire de si près qu'elles se confondent souvent avec elle et l'on sait qu'elles nous fournissent un ensemble de documents d'une valeur capitale dans ces ouvra- ges que leur allure toute littéraire avait fait long- temps considérer comme de capricieuses fantaisies totalement étrangères à l'histoire. La littérature chrétienne de l'Afrique ne contient qu'un très petit nombre d'ouvrages écrits avec une intention exclu- sivement artistique. les hommes appartenant aux diverses confessions chrétiennes sentaient agiter au- tour d'eux des questions trop essentielles à l'exis- tence du christianisme pour garder le calme d'es- prit et cette sorte d'indifférence nécessaire à la préparation des œuvres littéraires. Néanmoins leur personnalité était si puissante que les principaux d'entre eux n'ont pu s'interdire de la laisser voir presque à chaque instant dans les écrits l'on s'en fût le mieux expliqué l'absence. C'est là, dans des pamphlets de circonstance, des polémiques locales, des expositions théologiques que nous les voyons se montrer à nous avec leurs passions, leurs habitudes, leurs gestes, leurs manies. Nulle part peut-être, plus que dans la littérature chrétienne d'Afrique, on ne retrouve mieux l'homme sous le document. Il y a

XXVIII INTRODUCTION.

laissé une empreinte si nette qu'il suffit d'un très léger travail pour en faire reparaître toutes les formes, môme les plus délicates. On ne trouverait dans l'antiquité chrétienne aucune figure aussi complète et aussi vivante sauf celle de saint Jé- rôme — que celles de Tertullien, de saint Cyprien, de saint Augustin. C'est par que ces vieux livres, ces interminables traités prennent leur véritable et défi- nitive valeur. Les querelles qui les ont provoqués, pour ardentes et vitales qu'elles aient été, sont bien finies et l'intérêt historique lui-même qui s'y était attaché est très diminué ; mais les documents qui nous en restent valent comme indices de l'être entier et vivant, c'est par eux que nous pouvons arriver jusqu'à lui. La distance qui sépare le document de l'homme est la même qui sépare l'érudition de l'his- toire qu'il n'est pas plus possible d'opposer que d'isoler sous peine de tomber dans les illusions. L'histoire véritable ne peut se passer de l'érudition et il im- porte que l'érudition soit de la meilleure qualité. Sous un écrit de véhémente polémique religieuse au me siècle, il y a un Africain avec ses relations mon- daines, ses ressentiments accumulés, ses manières de voir et de sentir. Un de ces hommes qui traver- sent plusieurs carrières , plusieurs religions , dont ils sortent autant par inconstance d'humeur que par excès de susceptibilité, entier, intraitable, possédant le talent de l'insulte, habile à mettre les rieurs de son côté grâce aune verve intarissable, à une audace sans vergogne et à des sorties inattendues et brutales qui ressemblent moins, par le choix des armes et le genre de blessures , à un tournoi qu'à un pugilat, Tertullien, rusé, hardi, impétueux, violent et féroce, vit au milieu d'une société bruyante et violente à

INTRODUCTION. xxix

laquelle il ne déplaît pas de voir déployer ces per- formances athlétiques et qui conçoit volontiers un pamphlétaire comme un laniste ou un gladiateur. Le secret de l'influence durable exercée par la lit- térature africaine se trouve peut-être dans ce fait qu'elle n'a été à aucun moment sauf chez Lac- tance, peut-être une littérature impersonnelle. Une histoire, une théologie, une métaphysique sont choses éminemment abstraites ; une polémique, con- duite d'une certaine manière, peut l'être en un cer- tain sens^ Mais l'homme agissant, qui pense, qui lutte, qui travaille, écrivain, jurisconsulte dans son cabinet ou prêtre dans la chaire, soucieux de con- vaincre, d'attacher, de se former un parti, de le con- duire à son gré, voilà la chose complète qu'il nous faut reconstruire aussi entière qu'il sera possible. La supériorité que, à mérite égal, l'on attribue aux esprits et aux caractères des siècles qui viennent de s'écouler sur ceux des époques reculées de l'his- toire, tient, dit Sainte-Beuve, à ce que les derniers venus nous sont plus complètement connus. Ailleurs, comme pour se donner un démenti, il a essayé de retrouver, à l'aide de quelques vers épars, les traits et le type d'un des plus délicats poètes de V Anthologie. On pourrait tenter sur les auteurs chrétiens on ne veut parler ici que des Africains une recherche analogue et peut-être que ces chroniques informes et ces tractatus rebutants nous livreraient à la longue, comme les tranchées caillouteuses d'une fouille, des débris qui réunis, rapprochés, complétés nous ren- draient plus que des auteurs, des hommes. Ce

1. Et par polémique on entend par-dessus tout les écrits qui sont des- tinés à soulever une polémique, qu'on relise L'Esprit des Lois, les Dia- logues sur les blés et la préface de Cromivell.

b.

XXX INTRODUCTION.

Tertullien dont on vient de parler est à coup sur un des anciens qui nous apparaîtraient le plus net- tement. Se fîgure-t-on ce prêtre, ce rigoriste forcené, ce vengeur de la morale, prenant un beau matin un habit court à la place d'un habit long et écrivant un volume pour nous exposer les raisons qu'il a eues de le faire. Ce fut cependant ce qui arriva, et ces capri- ces sont, chez les Africains, moins rares qu'on le croit. Quoi qu'il en soit, Tertullien quitta un jour la toge romaine et se vêtit d'un manteau grec qu'on nommait pallùun. Là-dessus, tout ce qu'il avait d'en- nemis dans la ville et avec un caractère tel que le sien on peut juger qu'il n'en manquait pas se le montra du doigt, criant au scandale, levant les bras au ciel en voyant le censeur impitoyable abandonner ainsi les traditions anciennes et le vêtement natio- nal. Tertullien entendait et voyait tout, on peut de- viner avec quels sentiments. Dans un petit ouvrage qu'il a écrit Siw la patience, il commence par avouer que c'est la moindre de ses vertus. On s'en doutait. 11 n'était pas d'humeur à supporter longtemps les clabauderies des prétendus partisans des vieux usages et des antiques costumes, il écrivit contre eux son traité du Manteau.

Notez que si l'on voulait prendre la peine de réu- nir ce que nous savons de l'homme visible chez les auteurs africains, nous pourrions recueillir un certain nombre de ces détails anecdotiques qui font voir, qui font revivre et que celui qui veut peindre n'a pas le droit de négliger. « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pé- dants. C'étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis. » Ainsi de nos illus- tres. Nous nous les représentons roides et guindés

INTRODUCTION. xxxi

dans l'appareil magnifique d'une chape d'or et nous ne pensons pas les pouvoir figurer plus au naturel. On a vu que nous sommes renseignés sur Tertullien; prenons la vie de saint Cyprien par Pon- tius, celle de saint Augustin par Possidius, celle de saint Fulgence par un contemporain et nous y re- lèverons les traits les plus minutieux de leur cos- tume, de leur physionomie. Nous y apprendrons à connaître ces évêques dans leur maison, en visite, à l'église; nous y noterons l'heure de leur repas, les mets qu'on mange à leur table, le vin qu'on y boit, les conversations qu'on y tient et les lectures qu'on y fait. Nous saurons quels étaient leurs gestes familiers et quels vêtements ils portaient de préfé- rence. Bref, nous les trouverons décrits avec ce même minutieux détail que nous croyons la caractéristique des psychologues d'une école qui n'a pas un siècle d'existence. Quoiqu'il nous manque beaucoup de cette littérature chrétienne des premiers siècles, on con- viendra facilement que l'on peut regarder autre- ment que comme un fol espoir celui d'ajouter, de compléter, de rapprocher tant et si bien cette pous- sière anecdotique que l'on pourra recomposer, avec leur dessin arrêté et leurs vives couleurs, ces mo- saïques délabrées, oubliées, méconnaissables.

Nous arrêterons-nous à ce point? Non pas, car nous n'avons pas atteint notre but qui est d'ap- prendre les façons de sentir et de penser de ces hommes anciens. Or, leurs gestes, leurs airs de tête, leurs goûts, leurs vêtements ne nous les disent pas, cependant ils nous mettent seulement sur la voie des expressions, mais nous avons pour les connaître les plus frémissantes de toutes, celles de l'âme. L'homme extérieur que nous avons reconstruit et que mainte-

xxxH INTRODUCTION.

nant nous écoutons, tout en paraissant le lire, va nous manifester Thomme intérieur. Ce qui nous a semblé décousu, incohérent, contradictoire, se re- joint, s'ajuste et s'ordonne. La maison, les meubles, le costume nous expliquent les habitudes de prodi- galité ou d'économie ; la compagnie nous donne la mesure de culture acquise ou de finesse naturelle; les anecdotes nous font juger du tempérament éner- gique ou inconstant. Tout cela s'illumine si nous écoutons la conversation, et les écrits nous en tien- nent lieu. Du premier coup nous allons prendre la mesure de la portée et des limites de l'intelligence, de la puissance habituelle des idées, de la ma- nière de penser et d'agir de notre homme extérieur, c'est-à-dire que nous allons pénétrer au dedans de lui-même et jusqu'au centre de l'homme intérieur. Dans cette crypte profonde, l'historien est chez lui. Ce qui serait pour tout autre ombre impénétrable lui est lumière éblouissante. Il démêle le sentiment par- ticulier qui explique quand, comment et pourquoi telle émotion, tel raisonnement a surgi, au contact de quel mot, de quelle image telle évocation s'est produite, enfantant la conception nouvelle, le drame intérieur, le monde nouveau.

Cette divination qui retrouve des sentiments éva- nouis et impose à l'âme qui les a jadis éprouvés une sorte de métempsycose, ou si l'on le veut de survi- vance, dans celui qui les a retrouvés, a renouvelé l'histoire et l'a rendue à sa véritable et primitive destination. Entre tant d'écrivains qui se sont atta- chés à faire revivre les trois figures colossales de l'Afrique chrétienne, aucun, jusqu'à ce jour, n'a paru pénétrer jusqu'à leurs âmes. Et cependant quelle plus précieuse source qu'une dizaine de traités et

INTRODUCTION. xxxiii

une cinquantaine de lettres ou de billets qui nous sont restés de saint Cyprien. trouver rien d'aussi clair pour découvrir sous le vieil évêque impertur- bable un homme travaillé de toutes les ardeurs d'une imagination impatiente, soucieux du jugement qu'on porte sur lui, agité des émotions d'un mystique et perpétuellement occupé à atteindre cette hauteur de vie morale un examen moins attentif nous semble le faire voir comme naturellement installé et défini- tivement établi.

Lorsqu'on aura achevé de jeter la sonde dans chacune de ces âmes et que, à l'aide des spéci- mens que chaque coup de sonde fera remonter à la surface, on pourra décrire chaque individu et les disposer tous, suivant certaines catégories, con- naîtra-t-on leurs façons de sentir et de penser? pos- sédera-ton une psychologie africaine? Pas encore. Ce qu'on aura décrit ne sera encore que des faits, nombreux sans doute, mais isolés, qui donneront la possibilité de dresser des séries et d'établir un ca- talogue, indiquant ce que toutes ces âmes d'Afri- cains présentent de caractères communs et, pour ainsi dire, comme de couches psychologiques con- tinues. De une première remarque qui sera que le fait d'appartenir par ses origines physiques à l'Afrique introduit un certain nombre de variétés psychiques dans l'être humain. Mais dans quelles limites s'appliquera cette remarque? Tous les Afri- cains sans exception auront-ils à subir l'atteinte intégralement? Dans quelle mesure pourront-ils individuellement lui échapper en partie ou même complètement? Et pour nommer ceux qui nous sont le mieux connus, ce Tertullien et cet Augustin auxquels il faut sans cesse revenir, auront-ils à subir

XXXIV INTRODUCTION.

également Fempreinte africaine, la subiront-ils à un degré quelconque ? Autant de questions qu'on a cru résoudre autrefois et qui demeurent pendantes. trouver deux personnages plus essentiellement op- posés de tempérament, de génie, de caractère, que ces deux grands hommes, nés sur le même sol? Leurs points de contact, car ils en ont, paraissent simple- ment accidentels, leurs différences demeurent irré- ductibles. Peut-être la solution que nous cherchons ne se rencontrera-t-elle qu'après avoir écarté ces quelques hommes qui apparaissent de temps en temps et dépassent les mesures extrêmes de l'humanité. Il ne faut probablement pas tenir compte d'Alexan- dre et de César pour porter un jugement exact sur les Macédoniens et les Romains, pas plus qu'il ne faut établir l'étiage des Anglais, des Florentins et des Corses en calculant des moyennes dans les- quelles on introduirait Shakespeare, Michel-Ange et Napoléon. Une fois écartés ces hommes qui ne re- présentent plus l'humanité, la tâche redevient pos- sible et nous pouvons réintroduire Tertullien parmi les représentants les plus authentiques et les plus complets de ces causes primordiales qui collaborent à la production des façons de sentir et de penser si générales parmi les Africains qu'on peut bien les appeler, quoique d'une manière impropre, mais d'un mot dont on comprend le sens spécial, l'âme afri- caine.

Parmi ces causes qui façonnent un peuple, les forces naturelles ont une indéniable efficacité. Ces forces sont, par exemple, la configuration du sol, la disposition des montagnes et des fleuves, du conti- nent et de la mer, la clémence ou la rigueur du climat, l'abondance ou la rareté des fruits de la

INTRODUCTION. xxxv

terre. Ces causes naturelles ne sont pas inéluctables, du moins dans leurs effets, mais elles subsistent toujours et agissent continuellement, en sorte que pour se soustraire à leur action, il faut le vouloir et se tenir sur ses gardes; à peine s'en est-on relâché qu'on s'aperçoit qu'elles tendent à faire renaître, après un effacement passager, les caractères invé- térés et les plis héréditaires imprimés dès le prin- cipe aux premières générations.

L'Afrique septentrionale est un pays situé entre la Méditerranée et le Sahara. Il jouit d'une tempé- rature élevée et sensiblement constante du nord au sud et de l'est à l'ouest. Les variations de climat les plus sensibles sont celles des vallées encaissées et des hauts plateaux, mais ce sont des particu- larités topographiques ; aussi peut-on dire que d'une extrémité à l'autre du pays, l'Africain se sent chez lui, de ce grand nombre d'individus doués des mêmes apparences et formant une masse ethnique considérable.

Les conditions matérielles de l'existence de l'Afri- cain se ressentent des particularités de la nature extérieure. Le sol n'est fécond que s'il est entretenu par des travaux d'irrigation compliqués et absor- bants, mais à ce prix sa fertilité est presque fan- tastique. Il se prête dès lors, avec d'égales ressources, à l'élève des troupeaux et à l'agriculture, tandis que la découpure de la côte offre des ports nombreux à l'exportation de ce qu'on ne peut consommer sur place. Les richesses minières du sous-sol permettent de se procurer par des échanges tout ce que réclame une civilisation de plus en plus exigeante et raffinée. En résumé, une production presque sans limites, un écoulement assuré et une importation extrême-

xxxvi INTRODUCTION.

ment rapide, voilà les conditions économiques de l'Afrique à Tépoque romaine. Ajoutez à cela toutes les prodigalités d'une nature méridionale, et toutes les simplifications qui en résultent pour la vie cou- rante. Inutilité de s'attacher à une besogne avec cette sorte de désespoir qu'y apporte l'homme des climats froids et des contrées marécageuses, assu- rance de retrouver, quand on le voudra et presque instantanément, le bien-être compromis par le dé- sordre ou l'inaction. De une tendance à laisser envahir la vie active par les préoccupations de l'or- dre intellectuel et à interrompre les travaux de la paix pour vider les querelles les armes à la main. Cette facilité que l'on a de triompher en donne le goût et le désir, on ne s'explique guère les discus- sions très prolongées, vite on veut trancher dans le vif, de une tendance sans cesse satisfaite à l'action violente, une grande impatience de toute contradic- tion, une insouciance et une intrépidité extrêmes. Comme il arrive d'ordinaire, ces qualités ont fini par se dégager et se poser indépendamment des raisons de conservation et d'utihté qui les avaient suscitées. Elles ont acquis graduellement une valeur propre et un caractère désintéressé. Elles sont devenues bientôt pour tous une nécessité puisque, sous peine d'être piétiné, chacun devait pourvoir à sa sécurité personnelle et au respect de son bien. De là, et du moment que tous les mettaient en pratique, elles sont entrées dans l'idéal moral de la race et s'y sont placées très haut.

La sensation de l'Africain est d'une rapidité et d'une netteté remarquables, les mots qui l'expriment ainsi que les gestes et mouvements qu'elle provoque sont comme insaisissables à force de souplesse, de

INTRODUCTION. ïxxvii

finesse et, pour ainsi dire, d'instantanéité. Les im- pressions et les perceptions sont très multipliées et chacune d'elles voulant se manifester par toute une mimique, il devient impossible ou de tout dire ou de tout traduire si on ne tend à simplifier le plus possible le langage et l'action. De cette agitation incessante du discours, ces images esquissées et déjà disparues, d'une couleur intense, d'un dessin net et précis, comme celui de chosçs vues. Les mo- dèles du genre sont dans les visions des martyrs. On lira dans ce livre celles de sainte Perpétue ; elles ne sont pas les seules que nous puissions citer, mais nous ne choisirons qu'une simple description, une des plus rapides et des mieux dessinées : « On con- duisit les confesseurs au lieu du triomphe : c'était une vallée encaissée que traversait une rivière dont les berges s'élevaient en pente douce, et semblaient former les gradins d'un amphithéâtre naturel. Le sang des martyrs coulait en rigole jusqu'à la rivière » . Voici un parfait modèle de tact littéraire dans lequel le dessin est aussi sobre que le paysage qu'il re- trace. En général, même dans les morceaux de rhétorique prétentieuse ' , les descriptions si alam- biquées qu'elles soient resteront bonnes ou passables comme si elles participaient envers et contre le mauvais goût littéraire à la limpidité de l'air qui enveloppe les objets, à la beauté de la lumière qui les baigne, à la netteté de la perception qui les reçoit.

Cette absence de vague développera la faculté descriptive mais tuera, semble-t-il, l'imagination créatrice qui s'accommode mieux d'une atmos-

1. Par exemple, VEpistula ad Donatumde saint Gyprien.

L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. I. C

XXXVIII INTRODUCTION.

phère moins diaphane, de contours moins arrêtés, de reliefs moins nets, de teintes moins fines. Toutes choses se présentent dans une gradation lumineuse si mesurée qu'elles n'offrent aucune prise au mystère et à la rêverie. Le monde exté- rieur ne fournit à la sensibilité intérieure que des documents complètement élaborés. Jamais la sensibilité n'a moins reçu du dehors, aussi les ou- vrages d'imagination semblent emprunter beau- coup plus à l'invention qu'à l'impression directe de la nature. Le seul chrétien d'Afrique auquel on puisse donner le titre de poète, Dracontius, a pos- sédé un sentiment réel et même assez vif des beautés de la nature. 11 a su décrire l'éclosion de la vie dans le monde naissant, la terre se couvrant d'herbes et de forêts vêtues de leur chevelure de feuilles et habi- tées par des nids bavards. Mais un seul tempéra- ment de poète en cinq siècles, c'est avant tout une exception. Ainsi donc, point de littérature d'imagi- nation, point de goût et peut-être point de puissance pour transfigurer les objets extérieurs, les inter- préter, en créer de nouveaux. Nulle fécondité poé- tique, une imagination créatrice plutôt indigente. Quand on a cité Térence et Apulée, on a fait le tour de la production poétique africaine, et on a peut-être touché l'extrémité de sa faculté inventive. Le grand et durable effort se porte ailleurs, dans l'épanouisse- ment et l'exaltation de la volonté.

C'est dans la tension de tout l'être moral que se trouve la plus vive et la plus pénétrante jouissance dont les Africains paraissent susceptibles. Dans l'ordre physique, la recherche de l'endurance paraît être l'apogée auquel on tend. Sainte Perpétue ra- conte que, déjà arrêtée, elle reçut le baptême; tandis

INTRODUCTION. xxxix

que j'étais dans T eau, dit-elle, jene demandais qu'une seule chose : l'endurance de la chair. Tertullien recommande des exercices de macération qui feront, dit-il, que le martyr sortira du cachot, tel qu'il y est entré, n'y rencontrant point de douleurs inconnues, mais ses mortifications de chaque jour. Le spectacle de cette endurance est un de ceux qui impression- nent le plus vivement. « Lorsque des mains cruelles torturaient les membres du saint, lorsque le bour- reau lui déchirait les chairs, sans pouvoir abattre sa constance, j'ai entendu, écrit un contemporain, parler les assistants. L'un disait : C'est une grande chose et dont je me trouble fort de voir ainsi maîtriser la douleur. » Tertullien et Arnobe, déjà entamés par la grâce, se rendront devant ce dernier argument de l'intrépidité sans égale des martyrs. Enfin, saint Au- gustin donnera la formule et comme l'épigraphe du caractère africain dans ces deux mots : Patiendo superare.

Tout ce développement n'est qu'extérieur, c'est au sein même de l'intelligence qu'il faut pénétrer et chercher l'aptitude foncière ou l'inaptitude relative de la race à concevoir les idées générales. Qu'on se rappelle ce qui a été dit de la nécessité de l'action et que l'on suive pendant cinq siècles d'histoire la série des révoltes, des invasions, des razzias, des vio- lences locales de toute nature qui se succèdent pres- que sans interruption pour le pays. Qu'on ajoute la disparition d'une civilisation, son remplacement par une barbarie et la suppression violente de celle-ci après un siècle de ruines accumulées pour ramener une civilisation nouvelle, mais différente, non plus latine, mais grecque, qui disparaîtra à son tour sous les poussées répétées d'une barbarie, différente elle

XL INTRODUCTION.

aussi de la barbarie précédente, impénétrable cette fois à toute infiltration, accablante, définitive.

C'est dans ces conditions de lutte incessante et à outrance que se perpétue la race. Manifestement de pareilles conditions sont, à tout le moins, défavo- rables à la production des idées générales. On a observé, avec une justesse remarquable, que toute généralisation a pour base un caractère abstrait bien déterminé, qui se reconnaît d'autant plus aisément et se détache avec d'autant plus de relief que les hommes sont plus libres de s'abandonner longue- ment et sans distraction aux impressions qui le con- tiennent. Or, cette première condition manque en Afrique l'homme est sans cesse absorbé ou rap- pelé de son rêve commencé par la nécessité de l'ac- tion. Généralisation et abstraction, c'est tout un, ne peuvent donc avoir leur libre jeu que si l'esprit n'est pas sans cesse ramené, par la nécessité de l'action, vers les réalités concrètes. Or, c'est le cas en Afrique, on l'a vu, et ce perpétuel qui-vive dans lequel s'écoule l'existence fait perdre à la race le bénéfice des condi- tions extérieures non moins favorables ici qu'en Grèce à la production des idées générales. Nous exceptons toujours saint Augustin, et cela pour les raisons que nous avons données. Quant aux autres Africains, à partir du siècle, ils se font un plaisir de com- prendre, mais ils n'inventent guère. Les évêques, quelques-uns d'entre eux du moins, savent le grec pour la satisfaction de suivre les théologiens byzantins dans les moindres recoins de leur dialectique et de les en débusquer. Fulgence, Primasius, Facundus, les diacres Ferrand et Liberatus ne s'élèveront pas au-dessus d'une vulgarisation excellente, ils ne son- gent guère à inventer, tout leur effort se tourne à

INTRODUCTION. xli

comprendre. A partir de cette époque, chacun se con- tente de s'arranger un logement commode dans les vastes constructions spéculatives de l'évêque d'Hip- pone. D'ailleurs, la nécessité impérieuse de l'effort quotidien, la préoccupation d'en assurer l'intensité, la continuité, l'efficacité, suffisent à occuper tout l'homme et à lui interdire sinon l'accès, du moins le séjour des régions supérieures. A ce régime, l'idée générale s'est étiolée. Emprisonnée dans les limites étroites que lui assignent les exigences de l'heure présente, elle ne peut trouver ni le repos, ni l'atmos- phère morale indispensables. Sans cesse subordonnée, nterrompue, elle n'a ni l'indépendance, ni les lon- gues et lointaines envolées qui lui permettraient de se réfugier dans sa tour d'ivoire et de se livrer à une sorte d'alchimie philosophique. Toutes ses ten- dances sont si régulièrement et si absolument con- trariées qu'elle finit par renoncer à elle-même. Pen- dant les cent soixante-seize années de la domination byzantine, au sein d'une prospérité relative et d'ac- calmies prolongées, malgré l'excitation d'une lutte théologique d'une importance capitale, on ne ren- contre ni un penseur, ni un poète, ni un philosophe. Est-ce à dire que la faculté généralisatrice soit at- teinte dans son organisme? On ne sait, mais ce qu'on voit très bien, c'est que cette faculté ne fonctionne plus. Sous cette discipline, les intelligences se sont découragées d'abord, ensuite elles se sont déshabi- tuées de généraliser. Dans cet état de siège quasi perpétuel, l'esprit préoccupé de trouver des répli- ques contre les donatistes, des subterfuges contre le pouvoir central, des stratagèmes contre les tribus barbares, l'esprit est devenu inhabile aux idées géné- rales, il ne pense qu'au fur et à mesure des incidents,

XLii INTRODUCTION.

au jour le jour; bien plus, il s'est pris d'une sorte de défiance à l'égard des théories et des systèmes. Dès le début du vu® siècle, il a définitivement abdiqué.

Parvenus à ce point, nous pouvons faire une deuxième remarque qui sera que les conditions dans lesquelles l'intelligence fonctionne et la volonté s'exalte déterminent pour une certaine part l'idéal des Africains. Cet idéal est assez peu compliqué.

La nécessité de vivre et de penser au jour le jour en même temps que la variété, la rapidité et la netteté des sensations ont collaboré dans une opération com- mune à produire dans l'esprit une conception natura- liste de l'univers. L'individu n'y conçoit les pro- blèmes et ne s'y intéresse que dans la mesure de répercussion pratique que leur solution aura sur lui pffersonnellement. Les conflits vraiment natio- naux, qui ont mis aux prises la moitié du pays avec l'autre moitié, sont des schismes et non des hérésies, ou bien ils ne sont devenus tels que dans la suite après avoir été envenimés et détournés de leur ten- dance primitive. Montanistes, Libellatiques, Nova- tiens, Donatistes, se sont insurgés pour des questions de discipline. Pélagiens et Semi-Pélagiens sont éga- lement à leur manière assez désintéressés du dogme et beaucoup plus préoccupés des conséquences pra- tiques de la solution donnée au problème de la grâce et de la prédestination. De métaphysique il est bien rarement question, sauf chez l'évêque d'Hippone. Les grandes hérésies orientales n'obtiennent aucun succès. L'arianisme a attendre l'invasion vandale pour prendre pied en Afrique et y créer de force des établissements ; dès le retour de la domination byzan- tine il n'en est plus question. Et ces Byzantins, reçus à bras ouverts, pourront trouver toutes les facilités

INTRODUCTION. xuii

tant qu'il s'agira d'établir leur administration; au contraire, à peine la querelle subtile des Trois Cha- pitres sera-t-elle soulevée que l'épiscopat africain en masse s'y opposera, et la repoussera à coups d'ana- thèmes plutôt qu'à coups de raisonnements. Les seuls "opposants qu'on viendra à bout de réduire ne se rendront pas à des arguments ; on pourra les cor- rompre, on n'aura pu les convaincre. Qu'on fasse la part de l'incapacité, de l'obstination et de la sagesse, il reste une conception assez terre à terre de l'idéal. Même dans l'ordre religieux les hautes spéculations dans lesquelles se complaît l'esprit grec, les vastes constructions théologiques des Pères, les subtilités presque insaisissables ceux-ci se jouent à l'aise dans leur poursuite des hérétiques, sont sans corres- pondance dans l'œuvre de la théologie africaine. Ce qui en fournit la preuve palpable, c'est l'apparition de saint Augustin. On verra l'importance capitale de son œuvre, l'étendue de son activité, l'adaptation immédiate de ses ouvrages aux conditions sociales et religieuses de ses contemporains. Cependant, une fois disparu, il ne suscite rien parmi ses compatriotes. Saint Fulgence et le diacre Ferrand sont des abré- viateurs exacts, élégants, admirablement instruits de leur auteur dont ils savent l'esprit et la lettre ; ils ne vont pas au delà. Ainsi pour nos Africains il semble que tous les objets qui tombent sous les sens ont par eux-mêmes et à eux seuls une valeur considérable et une vertu propre. De un équilibre moral et mental extrêmement instable, soumis à toute la sensibilité que l'être humain apporte à recevoir les impressions extérieures. De aussi cette admiration de l'équi- libre spirituel en ceux qui le possèdent, cette re- cherche qu'en font les martyrs, et cette haute valeur

XLiv INTRODUCTION.

démonstrative que l'on lui accorde d'un état de con- science supérieur.

Telles sont les tendances, les unes instinctives, les autres acquises. Au-dessus d'elles, par delà la main- mise tyrannique qu'elles ont appesantie sur l'individu et sur la race, se dégage ineffaçable la virtualité primordiale de l'esprit. L'intelligence et la volonté l'embrassent avec ferveur, la développent avec pré- dilection : c'est leur idéal. Quel aura été celui des Africains ? Sommes-nous en droit de le dire? Les re- cherches dans lesquelles notre travail nous a engagé, suffisent-elles à justifier l'ambition de prononcer cette formule qui devra contenir le dernier résidu du génie d'une race et comme sa définition psychologique? Nous ne le croyons pas. Ce que nous avons pu voir ne supprime pas le mystère central et lointain. Ce dernier mot de l'âme africaine et du génie africain, continuons à le chercher. Mieux vaut peut-être le laisser à deviner que de se hâter trop de l'écrire.

S. Michael's Abbey, Farnborough.

^AFRIQUE CHRÉTIENNE

LES PRÉLIMINAIRES DE L'HISTOIRE

CHAPITRE PREMIER

LES ÉLÉMENTS

Description. Géographie physique. Climatologie. Fer- tilité du sol. Densité de la population. Les autochtones et les créoles, « l'Africain ». L'homme et le pays.

L'Afrique septentrionale forme une sorte de pres- qu'île limitée au nord par la Méditerranée, à l'ouest par l'Atlantique, au sud et à l'est par le Sahara. Ce caractère insulaire est si frappant que les Arabes, qui ne sont qu'observateurs, lui ont donné le nom de DJezirat-el-Maghreb, « l'île de l'Occident ». L'Atlas forme l'ossature de la région. C'est une chaîne uni- que ^ courant de l'ouest à l'est ^ ; elle part de l'Océan ^

1. Ptolémée a distingué à tortungfrand et un petit Allas. Cf. H. FouR- NEL, dans les Comptes rendus de l'Acad.des 5c.,in-4°, Paris, 1847, t. XXV, p. 82.

2. Exactement O. 16 à 18° S. ; E. 16 à 18° N. Cf. W. Sievers, Afrika, Eine allgemeine Landeskunde, in-8^, Leipzig, 1891 ; G. Koel¥ s, Quidnovi ex Africa?in-S°, Cassel, 1886.

3. Pline, Hist. nat., 1. V, c. v.

l'afrique chrétienne. i. 1

2 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

et s'étend jusqu'à la petite Syrte ^ . Les géographes de Tantiquité se sont mépris sur la formation de ce massif montagneux ; l'Afrique du Nord n'est qu'une annexe de l'Europe à laquelle elle se reliait par plus d'un point aux époques préhistoriques ^. L'Atlas qui fait l'unité géographique de l'Afrique septentrionale lui impose aussi son aspect topographique. Une série de hautes protubérances forme les points culmi- nants de la région ; une série de chaînes, parallèles au littoral dans leur direction générale, partage le pays en zones distinctes presque isolées les unes des autres. Nulle grande vallée, mais d'innombrables ra- vins, des entassements de pierres et de rochers; point de fleuve, point de rivières, mais des torrents impétueux dont le lit se dessèche chaque année pen- dant Tété. Le littoral n'est qu'une longue falaise à peine interrompue, les mouillages y sont rares, plus rares les abris. A l'intérieur les communications sont lentes, difficiles, souvent périlleuses. Les habitants d'une vallée rencontrent trop d'obstacles à sur- monter dans l'échange de leurs produits pour qu'ils songent à prendre autant de peine afin d'échanger leurs idées. De l'isolement est née la défiance, puis l'hostilité. Le morcellement à l'infini du sol s'est op- posé aux communications de tribu àtribu, à leur forma- tion en corps de nation. D'où le manque dans l'histoire

1. Le « golfe de Gabès •. Cf. G. Mannert, Géographie ancienne des États barbaresques, trad. Marcus et Duesberg, in-8°, Paris, 1842.

2. G. TissoT, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 2 vol. in-40, Paris, 1884-1887, t. I, p. 1. Boule, dans l'Anthropologie, t. XI, 1900, p. 1-21, remarque « le contraste qui règne entre la faune qua- ternaire d'Algérie et la faune quaternaire d'Europe. La première est essentiellement une faune africaine, c'est-à-dire presque exclusivement composée de genres habitant actuellement le continent noir et dont beaucoup lui sont propres ».

LES ELEMENTS. 3

d'une nation africaine ; nous n'apercevons que des Africains. Pour atteindre cette population on doit pénétrer par les quelques brèches de la « côte de fer ». Ce littoral était jadis bien garni de ports entre les crêtes ardues des falaises. Depuis les Syrtes jusqu'à rOued-Draa on comptait, à l'époque romaine, une cen- taine de villes ^ On en trouvait au bord des moin- dres anses, à l'abri des promontoires les plus ché- tifs, partout il y avait quelque facilité pour embarquer et débarquer les marchandises. Dès la plus lointaine antiquité historique, un point avait par- ticulièrement attiré le commerce. Une large échan- crure taillée entre les hautes falaises de la Numidie et les bas-fonds des Syrtes attirait l'Asie et l'Europe dans la presqu'île africaine. Là, au centre de la Mé- diterranée, à égale distance de l'Egypte et de l'Es- pagne, en face de la Sicile, de la Sardaigne et de l'Italie, au point de la côte qui donne le plus facile accès au Soudan, dans cette situation incomparable, s'éleva une ville qui fut maîtresse de la mer et de la terre, la clé stratégique de l'économie politique et de la civilisation du pays tout entier, Carthage ^.

1. E. Cat, Petite histoire de l'Algérie, Tunisie, Maroc, 2 vol. in-lb, Alger, 1888, t. I, p. 78.

2. Suidas, Lexicon, in-fol., Cantabrigiae, 1705, t. I, p. 398, au mot 'Acpptxavdç, on lit : Kapxyjowv, ifjxaî 'A^pixy) xai Bupaa XsyofxÉvr). C'est inexact. STRABON,Geo(/rflp/iia,l.XVII,c.iii,§ l^,édit.Firmin-Didot, p. 706, nous dit que Byrsa était le nom de la citadelle de Carthage, mais cette dis- tinction était abandonnée dès le siècle, puisque Servius Honoratus MAURUS énumère ainsi qu'il suit les noms successifs de Carthage : Quia Carlhago, ante Birsa, post Tyros dicta est, post Carthago a Carlha oppido. Comment ad jEneid., 1. IV, vs. 670, in-fol., Parisiis, 1600, p. 356. BoCHART, Phaleg, in-fol., Lugd.-Batav., 1712, col. 735, avait déjà rectifié ce passage. Le mot « Afrique » n'offre pas une origine mieux éclaircie. 11 est vrai que le mot est ancien. On le lit dans la Vulgate. Isai. lxvi, 19; Nalium, m, 9; mais le texte hébreu ne dit rien de pareil et on y lit : Phut. C'est le procédé du temps, celui des traducteurs d'Hérodote et de

4 LAFFxIQUE CHRÉTIENNE.

C'est cette région que nous nous proposons d'étu- dier à l'époque elle atteignit ses limites les plus étendues ^ .

Six provinces, tantôt groupées, tantôt isolées, for-

Polybe qui disent Africa quand leur texte porte Aiêur). Il est certain que dès le temps de Polybe, le mot Africa n'existait pas puisque cet historien n'en fait pas usage et qu'il déclare avoir lu quatre traités conclus entre les Romains et les Carthaginois, traités datés de 245 et 406 U. c. (509 et 348aY. J.-C), Polybe, Jlist. reliquîae, 1. IIl, c. xxn-xxiv. Le premier au- teur dans lequel on trouve 'AcpptxiQ est Ptolémée, Geogr. lib. octo, 1. IV, c. m. Plutarque, qui lui est un peu antérieur, emploie constamment Aiêuï), ainsi que Hérodote, Polybe, Diodore. Dans Hérodien, Hist., 1. VU, c. VI, ^ 19, nous lisons que les Romains donnent aux libyens le nom d'Africains. Cf. E. Carette, Recherches sur l'origine et les migrations des principales tribus de l'Algérie, in-8", Paris, 1853, p. 303-310; d'Ave- ZAC, AfiHque ancienne, in-S", Paris, 1844, p. 4, col. 2; H. Fournel, Les Berbers. Étude sur la conquête de l'Afrique par les Arabes, d'après les textes arabes imprimés, in-4", Paris, 1875, t. I, p. 23, 28, note/".; Le Même, Note sur un passage de Flavius Josèphe, Note sur la significa- tion des noms Carthago, Cartenna, Cirta. Les historiens arabes ne nous apprennent rien de positif. Un des leurs, parti du Yémen, serait venu por- ter la guerre en Maghreb, il construisit une ville qu'il appela de son nom, Ifrik'ïah, laquelle donna son nom à toute la contrée. Ma'çoudî,

Moroudj-el-Dzahab, t.lll,p. 224;Mo'djam-el-Boldân, 1. 1, p. T^^f ; l.XIVsq. Ibn-Khaldoun tombe dans de grossiers anachronismes. Les autres ont encore moins d'autorité. On trouve la discussion de leurs textes dans II, Fournel, op. cit., t. I, p. 25-29.

1. Pour les Arabes, Vlfrîk'ïah comprenait les provinces romaines : 1" de Tripolitaine, Tripolitana provincia quae et subventana, vel regio Arzugum, écrit Paul Orose, Hist. libr. septem, I. I, c. ii; copié par /Ethicus, Cosmogr. au chap. Africae situs. Tripoli apparaît pour la première fois dans Solin, Polyhistor., c. xxvii, in-fol,, Trajecti ad Rhe num, 1689, p. 36, Pour l'étymologie, cf, Cellarius, Notitia orbis antiqui 1. IV, c. iir, § 18; et Morcelli, Africa christiana, in-4°, Brixiae, 1816 t. I, p. 21-27, et l'argument qu'on tire du Concile de Carthage du 1®'^ sept. 256, Cf, H. Fournel, op. cit., t. I, p. 29, note 2 ; de Byzacène d'Afrique propre, nommée aussi Zeugitane. Pline, Hist. nat., 1. V c. IV, § 3, ou Proconsulaire ; d'Afrique nouvelle ou Numidie en y comprenant ce qui formera sous Dioclétien la Maurétanie sitifienne qui s'étendait de l'Anipsaga à Saldae. Cf. C. Jullian, Corrections à la liste de Vérone, dans les Mél. d'arch. etd'hist., 1882, t, II, p. 84; Onnesorge, Die rômische Provint Liste von 297. La liste de Vérone est publiée dans la Notitia dignitatum, édit. Seeck, p. 250-251, cf, Czwalina, Ueber das Verzeichniss der rômischen Provinzen von Jahre291.

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meront les divisions principales ; ce sont : la Byza- cène ^ la Tripolitaine, la Proconsulaire ou Zeugitane, la Numidie, les Maurétanies désignées sous les noms deSitifienne, Césarienne et Tingitane. Ces divisions sont l'œuvre de Dioclétien ^.

Nous ne pouvons songer à aborder plusieurs ques- tions qui n'admettent pas la brièveté ; particulière- ment la géographie physique, orographie, hydro- graphie qui, malgré leur importance pour l'histoire politique et psychologique et même pour Thistoire des querelles religieuses, peuvent être omises avec moins d'inconvénients que d'autres notions. De ces conditions naturelles du sol et des modifications que lui a fait subir la civilisation résultent certaines conditions d'existence pour la population, condi- tions auxquelles nous devons nous arrêter. Il n'est pas superflu, en effet, de connaître l'état clima- térique de l'Afrique ancienne, puisque de cet état dépend, pour une part considérable, la production d'un pays, ses ressources, partant sa richesse, le dé- veloppement et la solidité de ses institutions politi- ques et religieuses. Le climat de l'Afrique est tempéré et assez semblable sur le littoral à celui des côtes méridionales de l'Europe ^ ; dans 1 intérieur, il varie suivant les altitudes. Les saisons se succèdent avec une remarquable régularité. L'hiver n'est autre chose

1. HÉRODOTE, Hist., 1. IV, c. cxiv :rû!^avT£ç; Polybe, 1. 1IJ,c. xxiii, §2. Strabon, 1.II,c. V, §33; Pline, Hist. naf.,1. V, c. iv, §3. H. Fournel, op. cit., p. 30.

2. Lactaxce, De mortibus persecutorum, c. vu. La Tingitane était réunie à l'Espagne. Tacite, Histor., 1. I, c. lxxviii. Poinsignon, Essai sur le nombre et l'origine des provinces romaines, in-S", Paris, 1846, p. 60-61; H. Fournel, op. cit., t. l, p. 30, note 1, note i, p. 32, note 2; Baale, De provinciis africanis aetate imper atoria, in-S", Grôningue, 1896; Schulten, Das rômische Afrika, in-S", Leipzig, 1899.

3. Lucain, Pharsale, L IX, vs. 411 sq.

6 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

que la saison des pluies, il dure deux mois \ le prin- temps finit avant le mois de mai, l'été se prolonge jusqu'en octobre. Les vents ont une grande influence sur la température et l'équinoxe est généralement annoncé par de violentes rafales, c'est VA fric us '^. A l'époque chrétienne nous voyons apparaître un nom nouveau pour désigner un coup de vent furieux qui, vers le milieu de septembre, passe sur le golfe de Tunis. On le nommait « la Cyprienne » parce que cet ouragan se produisait presque toujours à l'anniver- saire de la mort de saint Cyprien (XVIII des kalendes d'octobre = 14 septembre). Lorsque Archélaus, amiral de la flotte de Bélisaire, voulut mouiller dans le golfe, à cent cinquante stades de Carthage, ses pi- lotes lui remontrèrent les dangers de la côte et l'ap- proche de cette tempête annuelle. La flotte alla en conséquence s'abriter dans le lac de Tunis ^.

Le sol est généralement fertile dans les parties basses et les terrains d'alluvions. Columelle observe que le sable de Numidie est fécond lorsqu'il est ar- rosé '' ; il est demeuré tel jusqu'à nos jours. Pline nous a laissé de l'oasis de Tacape, qu'il avait certainement visitée, une description pleine d'intérêt. « On ren- contre au milieu des sables, dit-il, quand on se rend

1. Janvier et février. Les indigènes n'ont qu'un seul mot pour désigner la pluie et l'hiver : Ech-Chta, « la pluie ».

2. Virgile, JEneid., I, vs. 85.

3. Procope, De bello Vandalico, 1. I, c. xx. 'Eirei toû TCveufxaTOç (Tçîffiv ÈTTiçôpou ovToç àno (TTaStwv 7revTr,xûvTa xai éxaTÔv Kap-/r,- 86'^OQ èysvovTo. 'ApxéXao; (Jièv xal ol (TTpaTtwTat aùtoO ôpfAKTaaOai ÈxéXeuov, TYjv Tou çTpaxyiYoO Ssôiots; u6ppy](Tiv, ol ôè vauTai oOx èiret- 6ovTO* TTQV TE yccç) èxsivr) àxTyjV à).l[x.£vov ê(pa(Txov sivai xat )(£t(i,wva £7îi<Tyi(xov aÙTcxa (iiâXa yevYiaeaôat âuîfioHov elvai, ôv ôyj ol èirixwpioi KuTtptaxà xa),oO(7t.

t\, Columelle, De re rustica, prapf. Quibusdam {sicut in Africa Vu- midia) piitres arenae fecunditate vel robuslîssinnim soluyn vincunt.

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aux Syrtes et à Leptis la Grande, une ville d'Afrique du nom de Tacape. Le sol, qui y est arrosé, est d'une fertilité plus que merveilleuse sur une étendue de trois mille pas en tous sens; une source y jaillit, abondante, il est vrai, mais dont les eaux ne se distri- buent aux habitants que pendant un nombre fixé d'heures. Là, sous un palmier très élevé, croît un olivier, sous l'olivier un figuier, sous le figuier un grenadier, sous le grenadier la vigne ; sous la vigne on sème du blé, puis des légumes, puis des herbes potagères, tout cela dans la même année, tout cela s'élevant à l'ombre les uns des autres *. » Sans doute cette description ne doit être appliquée qu'à des ré- gions limitées, mais si on veut avoir une idée exacte de l'Afrique à l'époque chrétienne, il ne faut pas juger d'après l'état actuel du sol dont la stérilité contraste avec la réputation de fécondité dont il a joui dans l'antiquité. Il est probable qu'il faut lire avec un grain de scepticisme les descriptions enthousiastes des anciens. Si nous prenons un exemple, nous voyons qu'une loi d'Honorius ^ prétend déterminer dans les provinces de Byzacène et de Proconsulaire les terres imposables et les terres dégrevées comme devenues improductives. Or nous voyons ^ :

1. Pline, Hist. nat., 1. XVIII, c. li. « Ce tableau est celui de toutes les oasis tunisiennes. » C. TissoT, op. cit., t. I, p. 2^9.

2. Code Théodosien, 1. XI, tit. XXVIII, 1. Xlil, datée du 20 février 422.

3. Soit 200 jugera par centurie = pour la Proconsulaire 41.251 centu- ries 3/5 ou 8.250.316,5 jugera; en Byzacène, 94.834 centuries 4/5 ou 18.966.962 jugera. Polybe, 1. III, c. xxiii, § 2, explique certaines clauses du premier traité conclu entre les Carthaginois et les Romains par le désir de ne pas faire connaître à ceux-ci la rare fécondité de la Byza- cène, dont le sol, au dire de Varron, produisait cent pour un. C. Tis- SOT, op. cit., 1. 1, p. 254-385, a décrit les « Productions naturelles » ; p. 254 : Règne minéral, métaux, exploitations minières ; p. 259 : Marbres, pierres à bâtir, pierres précieuses; p. 272 : Flore naturelle et productions végé- tales; p. 321 : Faune. Pour les travaux hydrauliques et l'élevage du bé-

8 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

Proconsulaire.

Terres fertiles 9.002 centuries 141 jugera.

Terres improductives.. 5.700 centuries \AA,^ jugera.

Byzacène.

Terres fertiles 7.460 centuries 180 jugera.

Terres improductives.. 7.615 centuries 3,^ jugera.

L'étendue des terres fertiles dans la Proconsulaire, dans le premier quart du v* siècle, était un peu plus

tail, cf. Carton, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 339 sq. ; Le Même, dans la Bévue tunisienne, t. II, 1895, p. 201-211 ; t. III, 1896, p. 281, 373, 530; t. IV, 1897, p. 27; Le Même, dans le Bull, de l'Acad. d'Hippone, t.XXVIl, p. 1-Ub; t. XXVIII, p. 77-89. P. Gauckler, Les aménagements agricoles et les grands travaux d'art des Romains en Tunisie, dans la Bévue générale des sciences pures et appliquées, 1896, p. 954 ; Le Même, Le domaine des Laberii à Vthina, dans Fondation Eugène Piot : Monu- ments et mémoires, in-4», Paris, 1897, t. III, p. 177-229 et pL XXII, « Scènes de la vie rurale » ; Enquête sur les installations hydrauliques romaines en Tunisie, ouverte par ordre de M. René Millet, sous la direction de M. Paul Gauckler, I, La Byzacène orientale, in-8o, Tunis, 1897 ; De la Blanchère, L'aménagement de Ceau et l'installation rurale dayis l'Afri- que ancienne, in-8°, Paris, 1895; Carton, Variations du régime des eaux dans l'Afrique du Nord, dans les Annal.de la Soc. géol. du Nord, 1896, t. XXIV, p. 29-47. Cf. H. Fo u RN E L, iîic/ie5,$e minérale de l'Algérie^ accompagnée d'éclaircissements historiques et géographiques sur cette partie de l'Afrique septentrionale, in-^», Paris, 1849. Observons encore que ces conditions favorables ont pour résultat une extrême densité de population. Cf. J. Toutain, Les cités romaines de la Tunisie, p. 33. « Sur certains points de ce territoire (Afrique propre et Numidie) la densité de la population a être considérable. Voici, par exemple, le bassin de l'Oued Khalled, petite rivière qui se jette dans la Medjerdah, en amont de Testour; la superficie peut en être évaluée approximativement à 550 kilomètres carrés ou 55.000 hectares, soit 7.000 hectares de plus que le département de la Seine : c'est donc un district peu étendu. Eh bien ! six villes au moins, dont trois importantes, y ont existé sous l'empire romain, à quelques kilomètres les unes des autres : Aunobaris, Agbia, Thugga, Thubursicum Bure, Thignica et Numialis. Voici encore la vallée de l'Oued Jarabia, l'une des branches principales de l'Oued Miliaire; l'étendue de cette vallée, connue sous le nom de Fahrs er Riah, paraît être tout au plus égale à la superficie du département de la Seine; et pourtant, sur les flancs des collines qui encadrent ce petit bassin, sept cités au moins ont vécu, dont les noms antiques sont aujourd'hui con- nus et dont quelques-unes ont laissé sur le sol des traces grandioses de leur prospérité d'autrefois : Bisica, Avitta Bibba, Tepelte, Abbir Cella,

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du tiers de la superficie totale ; dans la Byzacène, le sixième environ. La situation ne put que s'aggra- ver pendant la période de troubles et de violences qu'inaugura l'invasion vandale.

L'Afrique qui avait été longtemps un des greniers de Rome, fut, avec le temps, de plus en plus obligée de subir l'importation. L'auteur de la Johannide montre l'armée romaine campée dans la Byzacène, sur le littoral, recevant par mer ses approvisionne- ments, tandis que de leur côté les Maures manquent de blé. La terre est évidemment abandonnée; elle se couvre encore de pâturages, elle ne donne plus de moissons. Toutefois la ruine est plus apparente que réelle. Partout le sol a conservé une couche de terre végétale, il possède sa fécondité qui n'est, pour lui, qu'une question d'eau.

Pour prévenir les conséquences de la civilisation, les Romains multiplièrent en Afrique les travaux hydrauliques, car l'expansion de la population qui suivit l'occupation romaine ne fut pas sans modifier sensiblement les conditions météorologiques de la contrée dans laquelle on pratiquait régulièrement le déboisement pour faciliter l'établissement des colons, et par déboisement il faut entendre les broussailles et les vergers ainsi que les forêts. Ce déboisement systématique avait eu pour conséquence en Afrique

Apisa Majus, Thibica et Thuburbo majus Ailleurs, sans doute, par

exemple sur les vastes plateaux qui s'étendent au sud du Kef, entre l'Oued Mellègue et l'Oued Tessaa, les agglomérations urbaines furent moins denses; il n'y a toutefois qu'une vingtaine de kilomètres du Kef aux ruines de Lares ; il n'y en a pas vingt-cinq entre Lares et Althi- burus ; il y en a un peu moins entre Ammaedera et Thala. Et ce n'étaient pas d'humbles cités. Enfin, entre les villes et les gros bourgs, la cam- pagne était couverte de hameaux et de fermes isolées dont les traces sont encore visibles ». Sur la densité de la population, cf. Marchand et Derrien, dans le Bull. d'Oran, 1895, p. 207-220, 281-296.

1.

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le ruissellement plus rapide de l'eau de pluie que ne retardait plus le multiple obstacle des feuilles mortes, des racines, des touffes d'herbes et la terre que soutenaient les arbres. La pluie tombant suivant une densité fort inégale dans les différentes pro- vinces de l'Afrique du Nord, les Romains, suivant en cela l'exemple que les rois numides leur avaient laissé, entreprirent d'obvier aux inconvénients de cette répartition. Pas une goutte d'eau tombant sur le sol n'était perdue, les canaux la recueillaient et la drainaient sur les portions arides du pays; aussi peut-on dire que tant qu'on prit soin d'entretenir ces travaux la prospérité et les conditions de la vie matérielle changèrent peu. Le déboisement amena un changement assez notable, depuis qu'on laissa glisser l'eau sur le sol au lieu de l'y introduire ; il produisit un abaissement de niveau de la nappe sou- terraine. La corrélation qui existe entre l'action des forêts et l'humidité de l'air ^ amenait donc un dessé-

1. Carton, dans la Revue tunisienne, 1896, t. III, p. 87-94; Le Même, La restauration de l'Afrique du Nord, dans le Compte rendu du Con- grès international colonial, 1897, in-8°, Bruxelles, 1898, p. 28 ; Drappier, Enquête sur les installations hydrauliques romaines en Tunisie, in-S», Tunis, 1899, 1900; ajoutons que cette opinion n'est pas adoptée par tous les météorologues ; cf. Ed. Cat, Essai sur la province de Maurétanie Césarienne, in-S", Paris, 1891 ; Blaxchet, dans l'Association française pour l'avancement des sciences, Tunis, 1896, t. II, p. 807 sq. Nous insis- tons à dessein sur ce sujet parce qu'on n'y prête généralement aucune attention, tandis que toute recherche vraiment historique doit être pré- cédée d'une enquête sur les conditions dans lesquelles l'histoire a pu se produire sur un point déterminé. Un des documents les plus importants à consulter pour le régime agricole en Afrique sous le Haut Empire est l'inscription de Henchir-Mettich ; cf. Pernot, dans Mél. d'arch. etd'hist., 1901, p. 67 ; TouTAiN, Nouv. revue du droit fr. et étr., 1899, t. XXIII, p. 137-169, 284-312, 401-414, cf. S. Gsell, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1900, p. 103-106; 1898, p. 106-111 ; 1899, p. 49-52. Seeck, dans Neue Jahr- bucher fur das Klassische Alterthum, 1898, t. I, p. 628-634; Le Même, dans Zeitschrift fur Social-und Wirthschaftsgeschichte, 1898, t. .VI, p. 330-368; GAGNAT, dans Comptes rendus de l'Acad. des Inscr.^ 1898,

LES ELEMENTS. 11

chement du pays, dessèchement dont l'influence ne pouvait manquer d'être ressentie par le tempérament des indigènes. C'est à ce point de vue que le phéno- mène nous intéresse et nous aide à comprendre l'état économique de l'Afrique dans l'antiquité. Nous sa- vons d'ailleurs, par l'état des ruines relevées jusqu'à ce jour, que certaines régions dépourvues d'eau

p. 681. GSELL, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1898, p. 106-111. 11 y a donc lieu de consulter, outre les travaux de Fournel et de C. Tissot, loc. cit., les monographies suivantes : P. Bourde, rapport sur Les cultures frui- tières et en particulier sur la culture de l'olivier en Tunisie, in-12, Tunis, 1893; J. TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie : Essai sur V histoire de la colonisation romaine dans l'Afrique du Nord, in-S", Paris, 1896, p. 10, 35, 38-^4, p. 56-75 ; R. DE LA Blanchère, Voyage d'étude dans une partie de la Mauritanie Césarienne, dans les Archives des Miss, scien- tif» et littér., série, t. X, 1883. Dans cet ordre d'idées nous devons mentionner le réseau des routes africaines qui rendit sur place au chris- tianisme de grands services. 11 faut consulter à ce sujet, C. I. L., p. 859 : Viae publicae provinciarum africanai^um, n. 10016-10473; C. Tissot, Recherches sur la géographie comparée de la Maurétanie Tingitane, in-4°, Paris, 1878; Le Même, Le bassin du Bagradà et la voie romaine de Carthage à Hippone par Bulla Regia, in-4°, Paris, 1884 ; Le Même, Géogr. comparée, etc., 2 vol. in-4°, Paris, 1884-1888; Cos?<eau, De ro- manis viis in Numidia, in-8°, Paris, 1886: Carton, Essai de topographie archéologique sur la région de Souk el Arba, dans le Bull, du Comité^ 1891, p. 207; S. GSELL et Graillot, Ruines romaines au nord de l'Au- rès, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1893, t. XIII, p. 463 sq.; Toussaint, dans le Bull, du Comité, 1899, p. 185-235; Reisser, dans le Bulletin d'Oran, 1898, p. 136-139. Winckler, dans la Revue tunisienne, 1897, t. IV, p. 225 et 242 ; TouTAiN, T'oies romaines au sud de la Tunisie et en Tripolitaine, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1895, t. XV, p. 201-229; Privé, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 78-131; Hilaire, dans le même recueil, 1901, p. 95-105. Winckler a décrit la route de Simitthu à Tha- brgca, servant au transport des marbres, dans la Revue tunisienne, 1895, t. II, p. 38-47. Cf. Colonel Mercier, Notes sur les ruines et les voies romaines de f Algérie, dans Bull, du Comité, 1885, 1886, 1888. On peut encore utiliser, mais avec précautions, quelques anciennes dissertations, par exemple Récit d'un voyage au Kef exécuté en 1744, par le sieur Ga- briel Dupont, dans la Revue de l'Afrique française ancienne, 1888, t. VI, p. 368. Enfin on peut tirer grand parti de S. Gsell et Graillot, Exploration archéol. dans le département de Constantine. Ruines ro- maines au nord des monts de Batna, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1894, t. XIV, p. 501-609.

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n'ont guère vu jadis les colons. On en trouve une démonstration sensible dans le pays situé au sud et au sud-est de Kairouan. Le régime des eaux y a été totalement négligé; on ne rencontre, dans ces para- ges, ni aqueducs, ni barrages, ni aménagements quelconques, mais seulement des bassins, des réser- voirs, des citernes destinés à recevoir la provision d'eau pluviale indispensable à l'existence. A mesure qu'on s'éloigne du littoral, les zones se succèdent de plus en plus stériles et désertes. Les Romains se sont groupés sur le littoral ; vers l'ouest on ne ren- contre plus que des villages, puis des fermes isolées et quelques forts de défense, enfin les habitations s'espacent et disparaissent ; de loin en loin se voient encore des mausolées de type punique ou romain, des citernes; c'est ici que séjournèrent les nomades. Ces observations sont capitales pour la recherche des directions de l'expansion du christianisme en Afrique.

Plusieurs races vivaient sur le sol ainsi exploité par l'administration. Elles conservaient toutes ou presque toutes leurs caractères essentiels. Il n'est pas moins nécessaire de les connaître que de men- tionner les régimes politiques qui échouèrent dans toutes les tentatives d'assimilation qu'ils essayèrent sur ces races. Les indigènes dont nous n'avons pas à rechercher l'origine, offraient, sous les noms de Libyens, Maures, Berbers un type particulièrement résistant. Ils paraissent avoir été les plus anciens possesseurs connus du soP, ceux du moins pour lesquels on peut le plus anciennement constater l'é-

1. H. FouRNEL, op. cit., t. I, p. 32-35; P. DUPRAT, Essai historique sur les races anciennes et modernes de l' Afrique septentrionale., in-8**, Paris, 18^5.

LES ÉLÉMENTS. 13

tablissement. Quel que fût leur fond commun, ils paraissent avoir subi profondément l'influence des diverses régions qu'ils habitèrent; ils formèrent trois groupes, celui des hommes de la montagne, celui des hommes de la plaine, celui des hommes du lit- toral. Ce dernier se civilisa un peu ou, du moins, devint moins farouche que les autres grâce au con- tact fréquent avec les navigateurs et les marchands étrangers. Les hommes du littoral ^ s'amollirent et firent assez mauvaise garde le long du rivage, permettant à plusieurs reprises aux étrangers de pénétrer et même de s'établir chez eux 2. Ces cita- dins laissèrent s'altérer le type qui se retrouve mieux conservé chez les montagnards et chez les nomades. Les uns et les autres vivaient durement, cultivant la terre, chassant; ils se nourrissaient de galette cuite sous la cendre et de figues ; parfois mangeaient un peu de viande, c'était lorsque la nécessité de se vêtir entraînait celle de tuer quelques bestiaux.

Les montagnards se réunissaient un certain nom- bre et formaient des villages dont ils choisissaient l'emplacement dans les lieux les moins accessibles. Les nomades adonnés à l'élevage des troupeaux dans un pays le pâturage est rare devaient par-

1. On leur donna le nom de Maures, Maupoijcjtoi ou Barbares, Bàp- êapoi, mais ce dernier nom était beaucoup plus général.

2. Les colonies furent nombreuses sur la côte de Libye. Salluste, Bell. Jugurth., c. xv; Pline, Hist. nat., 1. V, c. xix. La plus ancienne connue avec certitude est celle qui, partie de Tyr, fonda Utique (1105 av. J.-C). D'autres phéniciens vinrent, 287 ans plus tard, fonder Carthage : Trogue-Pompée, Hist. Philipp., I. XVIII, c. v, dit que les Africains témoi- gnèrent vivement du désir de les retenir. Polybe, Histor. reliq., 1. XXXI, c. XX, § 12; DiODORE, Bibl. hist., 1. XX, c. xiv, § 2. L'établissement des Carthaginois donna lieu à des relations et à des alliances avec les groupes de l'intérieur, mais ces alliances étaient extrêmement fragiles, cf. H. FOURNEL, op. cit., t. I, p. U5.

14 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

courir des espaces considérables, changeant chaque jour de place, plantant à la nuit les piquets de la tente, désœuvrés, misérables, toujours à l'affût du bien d'autrui, sans attache au sol, sans culture d'es- prit, vagabonds et ignorants.

Pendant la durée de la domination carthaginoise nous voyons les Africains toujours préparés à la révolte par l'effet de cette passion d'indépendance qui caractérise la race. Il en sera de même sous la domination romaine, quoique celle-ci doive jeter un contingent étranger beaucoup plus considérable dans le pays ' . Il y eut dès lors trois races en Afri- que : Italiens, Phéniciens, Berbères^ se compénétrant

1. Carthage avait cependant de très nombreux comptoirs, par exemple : à Utique, à Hippo-Zaryte, à Ilippo-Regius, à Rusicade, à Chullu, àlgilgili, à Saldae, à Rusazus et Rusippisir, à Rusguniae, à Icosium, à loi, à Car- tennae, à Siga, à Tingis, etc. Elle pénétra aussi dans l'intérieur et s'allia fréquemment non seulement par traité, mais par des mariages, avec la population berbère, à tel point qu'il se forma une race intermédiaire que les anciens auteurs avaient désignée sous le nom de Liby-Phénicienne. Carthage était trop sensée pour rêver d'un empire maritime qui ne fût pas soutenu par un empire continental et elle voulut très certainement l'un et l'autre. Pour les Romains, cf. Azéma de Momgravier, Études d'histoire et d'archéologie sur Cinvasion de l'Afrique septentrionale par les Bomains, dans les Mémoires de la soc. archéol. du Midi de la France^ 1860, p. 302 sq. Pour les données positives concernant l'établissement des Romains, cf. G. Pallu de Lessert, Fastes de la Numidie sous la domination romaine, dans le Bec. de Constantine, 1889; Le Même, Les gouverneurs de Maurétanie, dans le Bull, des antiq. a fric, 1885; Le Même, Vicaires et comtes d'Afrique, dans le Bec. de Constantine, 1892; C. TissoT, Fastes de la province romaine d'Afrique, in-8°, Paris, 1885; G. BoissiÈRE, Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'adminis- tration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de Numidie, in-8o, Paris, 1878, p. 197-360.

2. 11 n'est pas de notre sujet d'entrer dans le détail concernant la race autochtone qui n'a jamais fourni un appoint bien considérable dans le contingent chrétien. Outre le travail cité de H. Fournel sur les Ber- bers, on peut recourir à E. Re\an, La société berbère, dans la Bévue des Deux Mondes^ ï^"" sept. 1873; G. Boissière, L'Algérie romaine, p. 139-155; E. Masqueray, Formation des cités chez les populations sé- dentaires de r Algérie, in-8°, Paris, 1888;Halévy, Études berbères, in-S*»,,

LES ÉLÉMENTS. 15

et s'isolant tout à la fois pendant les six siècles que dura la domination romaine. Des conditions d'existence de ces races que leurs intérêts, leurs plaisirs ou leur devoir rapprochent constamment dans les villes, sortira fatalement une fusion plus ou moins ébauchée ou complète de leurs éléments en un type nouveau, original, qui durera inaltéré aussi longtemps que se produira le croisement ethno- graphique qui lui a donné naissance ; ce sera V Afri- cain. C'est lui qui va recruter la masse compacte de l'Église chrétienne en Afrique, lui aussi qui don- nera à cette Église son caractère, c'est presque lui seul que les documents nous laisseront apercevoir ; il n'est donc pas superflu de s'arrêter quelques instants à le considérer.

L'Église d'Afrique sera faite à son image et cette image se résume en trois faces ou, si l'on le veut, en trois hommes, peut-être en trois génies : Tertullien, Cyprien, Augustin. Trois noms éclatants, trois sou- venirs exclusifs, qui condensent toutes les vertus et toutes les erreurs de la race, tout le secret du pro- grès, de l'apogée et de la décadence de l'œuvre.

Avant tout, ils procèdent de Rome, ils lui doivent le goût de la force et l'ignorance de la grâce. Mais ils n'aiment la force que pour l'action qu'elle suppose, action irrésistible et triomphante. Ils ne conçoivent

Paris, 1875 ; Letourxeux, Mémoires sur les inscriptions libyco-berbères, in-8°, Paris, 1878; Duveyrier, Recherches des antiquités dans le nord de l'Afrique, in-8°, Paris, 1890, p. 45-62. 11 est indispensable de faire le départ entre la race autochtone et les envahisseurs Bédouins du xi« siè- cle; cette distinction permet de ressaisir les traits de la population de l'Afrique à l'époque chrétienne, laquelle ne ressemblait pas à celle qui occupe le sol aujourd'hui et donne en partie à l'Afrique du Nord son caractère. Cf. Ha\otaux et Letourneux, La Kabylie et les coutumes kabyles, in-8«, Paris, 1872; De Vigneral, Ruines romaines de l'Algérie, Kabylie du Djurdjura, in-S", Paris, 1868.

16 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

la lutte que sous l'aspect de la victoire. Entre leurs principes et le but logique auquel ces principes les mènent il n'y a presque pas « d'entre-deux ». Ils ont l'obsession de leurs desseins et ne s'en délivrent qu'après les avoir accomplis. Pour en venir à bout ils sont admirablement doués. Ils sont d'une fécon- dité intarissable d'abord; encore que l'instrument dont ils usent soit médiocre, ils arrivent à en tirer tout ce qu'il peut rendre. Ecrivains, orateurs, gram- mairiens, rhéteurs, jamais poètes, ils frappent, ils piétinent, ils écrasent les dieux, les hommes, les ido- les, peu importe; il leur faut quelque chose à briser, puis ils raillent ce qu'ils ont brisé et incontinent s'at- taquent à autre chose. Juifs, païens, hérétiques de toute nuance, il les leur faut tous et tous en même temps. Ils parlent et ils écrivent sans cesse, bien qu'ils écrivent mal, malgré des élans de génie.

Et c'est ainsi qu'ils sont tous, tous ceux du moins qui donnent le branle et règlent l'allure. Le plus pondéré d'entre eux, saint Cyprien, est stoïque. Contradictions, disputes, menaces, rien ne Fébranle. C'est une colonne.

Mais leur force n'est pas majestueuse. Ils sont trop sensibles pour être bien calmes. Chez eux l'ima- gination va trop vite, le sens pratique est trop fort. Ils n'ont eu ni de très grands écrivains, ni de très grands artistes ; ils ne rêvaient pas assez et faisaient usage d'une langue déjà gâtée ^ Leur vie s'épuise en

1. Ceci atteint saint Augustin, il faut donc s'en expliquer ; je ne trouve rien de plus sensé que ce qu'en a dit Sainte-Beuve, Port-Royal, in-12, Paris, 1878, t. I, p. 421 : « Saint Augustin est comme ces grands empires qui ne se transmettent à des héritiers même illustres qu'en se divisant. M. de Saint-Cyran, Bossuet et Fénelon (on y joindrait aussi sous certains aspects Malebranche) peuvent être dits au dix-septième siècle d'admi- rables démembrements de saint Augustin. Il n'y a qu'un point à excepter

LES ELEMENTS. 17

une action ininterrompue. Ils entassent œuvre sur œuvre sans attendre que tout ait le temps de se consolider, de se tasser un peu, et il arrive qu'à l'u- sage, on constate que tout n'y estpas également solide.

A les voir grandir, décroître et disparaître, on éprouve une impression de lassitude comme serait celle d'une ascension trop roide, trop rapide. Cela tient peut-être à ce que, pour les hommes comme pour leurs œuvres, il faut faire deux parts, car ils semblent avoir eu tous deux personnalités, deux activités, deux tempéraments, l'un berbère et l'autre romain, qui ne se sont jamais bien fondus, qui même ne paraissent pas s'être entendus toujours ensemble. Du berbère ils tenaient tous les instincts : la sensua- lité, l'emportement, l'indépendance; du romain ils tenaient tous les goûts : l'utile, le grand, le fort.

L'apport constant que les relations commerciales faisaient de l'élément romain servait à maintenir à peu près invariable ce tempérament en partie dou- ble que l'action du sol natal aurait dû, semble-t-il, attirer bientôt irrésistiblement vers le type de l'an- cêtre berbère. Mais, malgré tout, la fascination du pays d'Atlas l'emportait. Ces Africains mâtinés de toutes les populations du monde : asiates, orientales, grecques, italiotes, gauloises, ibères, n'étaient bien- tôt plus qu'Africains. Quitter leur Afrique était la plus cruelle rupture de leur vie ; n'y pas mourir leur était comme mourir deux fois. C'est que le sol était

toutefois, et par saint Augustin est fort inférieur à deux des précé- dents : je veux parler du style. II y cède de beaucoup à Bossuet et à Fénelon. Non pas qu'il n'ait dans le sien grandeur et fleur, mais il a mauvais goût. Cela tient à son siècle, à un temps de décadence et de rhétorique oîi nul plus que lui n'abonda. II est grand écrivain, mais dans une langue gâtée; Bossuet et Fénelon sont de grands écrivains dans une langue saine. Malebranche n'y est qu'excellent, »

18 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

vraiment l'image de la race qui en avait senti le charme pénétrant et enchanteur.

Pour comprendre l'Africain, « il faut regarder la nature. De Tripoli au fond du Maroc, le long d'une côte de cinq cents lieues, entre les flots bleus de la Méditerranée et les flots rouges de la mer des sa- bles, s'étend cette contrée originale, d'un gris ardent, qui ne ressemble à aucune autre. Elle est toute en contrastes déconcertants. Tout y est violent et heurté. Ici la côte sombre, bordée de courants perfides', ordinairement fouettée par une mer démontée; là, le roc nu, fauve et mangé par la vague; ou bien de har- dies montagnes, au profil sévère, vêtues de bois d'olivier, coupées de gorges profondes, d'où tombent de maigres torrents à moitié bus par les lauriers ro- ses. On double un cap, et soudain l'on voit se dé- rouler un large terrain plat, morne et sec, comme le steppe désolé se traîne le Chéliff ; ou c'est une vaste plaine lumineuse, sans ondulations, d'une mer- veilleuse fécondité, comme la plaine du Sig ou la Métidja d'Alger, comme les belles vallées de la Sey- bouse ou de la Medjerda. Plus loin, vers le Sud, derrière d'âpres montagnes, ce sont de hautes plaines isolées, très riches encore malgré leur alti- tude, comme autour de Bel-Abbès, de Sétif et de Tébessa. Plus loin encore, le steppe, les lacs salés, et le désert morne, violet ou jaune, rayé de dunes ou fleuri d'oasis. Et partout, sur la montagne, comme sur la plaine, à la côte comme au désert, un soleil de feu, un immense rayonnement de lumière, un air vif et sec, des lignes tourmentées, un éblouissement de couleurs.

« Sous ce climat, la passion s'allume vite, amoury haine ou colère. Les sens s'aiguisent dans une orgie

LES ÉLÉMENTS. 19

de parfums, de rayons et de sons. Au pied de l'Atlas, le soleil exalte l'activité ou l'imagination de l'homme, sans l'épuiser ni l'écraser ; le colon s'y trouve aussi bien pour travailler que le nomade pour rêver; le Bédouin, d'ordinaire accroupi et somnolent, déploie une acti- vité prodigieuse quand vient l'heure d'agir. De tout temps, l'homme d'Afrique s'est jeté alternativement, avec une égale fureur, dans le rêve et dans l'action. Ce qu'il a été , ce qu'il est encore dans la vie réelle, il l'a été en littérature, il a su créer à son usage un style plus chaud, plus concret et plus vivant : il y a donné à l'imagination et à la passion plus qu'à la raison, à la fantaisie et à l'audace plus qu'à la logique ou à la tradition. Par ses ascendants, le citoyen de Carthage ou d'Hippone tient à la fois du rhéteur gréco-romain, du prophète oriental et de l'artisan kabyle, tout cela s'est fondu dans l'xjmportement de la nature et la violence du climat, et il en est sorti cet être original et complexe : l'Africain ^ . »

1. p. Monceaux, Les Africains^ p. Uh-hb. Cf. E. Fromentin, Une année dans le Sahara, in-12, Paris, 1856; Le Même, Une année dans le Sahel, in-12, Paris, 1858.

CHAPITRE II

LES SOURCES

Êpigraphie. Paléographie. Archéologie monumentale. Mobilier. Inslrumenlum domesticimi.

Au premier coup d'œil, les textes ayant rapport à l'histoire de lAfrique chrétienne sont nombreux, ex- plicites et importants ; l'historien qui en aborde l'é- tude est donc favorisé. A y regarder avec plus d'at- tention, on s'aperçoit que si les documents sont en grand nombre, l'histoire de cette province a été aussi singulièrement plus fournie d'événements et il se pourrait, en définitive, que la proportion différât assez peu de celle des provinces sur lesquelles nous savons peu ou rien parce qu'il ne leur advint pas grand'chose.

Tous les documents qu'on pourrait faire comparaître pour une étude de l'Afrique chrétienne ne nous sont pas parvenus; nous ignorons, en partie du moins, ce qui a péri, et cela suffit à jeter quelque incerti- tude sur la valeur absolue et sur la valeur relative de ce qui nous reste. Dans ce qui nous manque, tout n'est pas irrémédiablement perdu; les décou- vertes, principalement archéologiques, réduisent insensiblement, mais régulièrement, la mesure de notre ignorance.

LES SOURCES. 24

Ce que nous savons présente des degrés dans la certitude et la plénitude ; mais c'est la condition de toute connaissance historique. Cette considéra- tion serait décourageante si on ne se disait que sous chaque document, sous chaque débris il y a un homme. C'est jusqu'à lui qu'il faut arriver, et s'en tenir au document comme s'il était seul, est une erreur. Agir ainsi, c'est réduire l'historien au rôle de l'antiquaire et tomber dans une illusion de mu- sée et de bibliothèque. Mais toute science, pour être telle, doit débuter par une période empirique, celle des fouilles, des classements, des variantes et de la critique interne. Ce sont les éléments qu'elle analyse^ rapproche, accepte ou repousse pendant les opéra- tions de cette période que nous devons énumérerici.

Dans l'ordre de la dignité, la première place ap- partient, parmi nos moyens d'information, aux textes- épigraphiques. Ceux-ci n'ont eu à souffrir que du temps et de la malveillance. L'épigraphie chrétienne d'Afrique n'a guère tenté les Pirro Ligorio. Nous possédons des textes nombreux, quelques-uns éten- dus, intéressants pour la plupart, qu'on trouve dis- persés dans les volumes du tome VIII^ du Corpus inscriptionuin latinarum et dans les Supplementa, Ces textes n'ont jamais été réunis et commentés ,^ quoique le vœu d'un recueil des Inscriptiones chris- tianae Africae ait été formulé depuis longtemps. Au fur et à mesure des découvertes et des fouilles, les périodiques locaux et étrangers éditent les textes^ nouveaux ^

1. Voici quelques indications qui, bien qu'incomplètes, pourront servir ; C. I. £., t. VIII, 25 = 11416, n. 55, 56, 57 = 11106, 58« = 11117, 67, 78, 150, 181, 252 = 11415, 449, 450-458, 459 = 11256, 460, 462 = 11644, 463, 464, 586, 603, 618, 670-674, 706, 707, 748, 749, 791, 839, 870^

22 L'AFRIQUE CHRETIENNE.

Les textes paléographiques sont bien loin d'offrir les garanties d'inaltérabilité que présentent les textes épigraphiques. Leur nombre est considérable, quoi-

579,880, 913, 983, 984, 992, 1015, 1083, 108^1, 1086-1H6, 1138, 1156, 1169, 1169% 12ia, 1246, 1247,1389-1393, 1767-1769,2009-2018, 2046, 2051, 2079, 2189, 2215, 2218, 2219, 2220 = 17614 = 17714, 2223, 2272, 2291, 2293, 2308, 2311, 2315, 2334 et additam., p. 951, 2335, 2389, 2447, 2448, 2492, 4321, 4353, 4473, 4488, 4671, 4762, 4763, cf. S. Gsell, dans le Bull, du Comité, 1896, p. 178, n. 59 ; 4770, 4787, 4792, 4794, 4799, 5176, 5262-5265, 5352, 5488- 5494, 5664, 5665, 5669, 7924, 8031, 8189-8192, 8379, 8397, 8427, 8429, 8431, 8620-8654, 8706-8709, 8730-8731, 8757, 8769, 8825, 9248, 9253, 9255, 9270, 9271, 9285, 92b6, 9313, 9585, 9586, 9590-9594 et additam,, p. 974, 9691- %95, 9703, 9704, 9708-9719, 9722, 9731, 9733, 9751, 9752, 9789, 9793, 9794, 9804, 9808, 9810, 9821, 9823, 9866, 9867, 9869-9871, 9877, 9878, 104758, 1047563, 104847/104854, 104855, 10509, 10515, 10516 et 11258, 10517, 10518, 10518% 10522, 10540-10550, 10636-10642, 10656, 10665 ^ 17607 ; ad n. 2095 additam., p. 943 ; 10686-10689, 10693, 10694, 10698, 10701 = 17617, 10706, 10707 =17615, 10708, 10711, 10713-10715; cf. 2309 et additam., p. 950 ; ad 2311, p. 951; 10787, 10904; ad. n. 8429, additam., p. 970; 10905, 10927, 10928, 10933; ad 8655, p. 973; 10947, 10689,11064, 11077-11096, 11099, 11104, 11113, 11118-11124, 11126-11134, 11269, 11270-11273, 11295, 11414-11416, 11482, 11522, 11526, 11643-11657, 11726", 11727, 11893-11909, 12130, 12196- 12200, 12410, 12411, 12457, 13393-14257, 14326-14329, 14424, 14443, 14544, 14600, 14681, 14746, 14790, 14902, 15245-15245, 15419, 16219-16257, 16351, 16396, 16485, 16488, 16655-16666, 16674, 16701, 16738, 16755, 16758, 16805, 16839-168^11, 16907, 16908, 17265, 17382-17388, 17414, 17445, 17460. 17580. 17589, 17604, 17608-17610, 17714-17719, 17729-17732, 17746, 17747, 17758, 17768, 11782, 17801, 17802, 18517, 18523, 18539, 18552, 18621, 18656, 18668, 18683, 18704, 18705, 18713, 18714, 18742, 18782, 19102, 19671, 19914, 19918. Il y a lieu, en outre, de consulter ; Hubner, C. I. L., t. II, n. 2110, cf. H. DE ViLLEFOSSE, dans les Archives des miss, scientif., 1874, p. 401 ; et les Mélanges d'arch. et d'hist. de l'École française de Rome, 1880 sqq. passim; Bulletin trimestriel de géographie et d'archéol. d'Oran, 1880 sqq.passim ; Bulletin archéologique du Comité des trav. histor.; Comptes rendus de V Académie des inscript, et belles-lettres; De Rossi, Bul- lettino di arch. cristiana, 1863 sqq.: R. Gagnât, L'année épigraphi- que, dans la Revue archéologique; E. Espérandieu, dans la Revue de l'Art chrétien; Bibliothèque d'archéologie africaine; Bulletin tri- mestriel des antiquités africaines; Revue africaine; Awiuaire et ensuite Recueil de la société archéologique de ta province de Cons- tantine; Bulletin trimestriel de correspondance africaine, Ephe- meris epigraphica. Archives des missions scientifiques, Nouvelles Archives des missions scientifiques, Bulletin de la Société des 'Anti- quaires de France, Bulletin épigraphique de la Gaule, Bulletin de . l'académie d'Hippone,

LES SOURCES. 23

que dans des proportions différentes selon qu'il s'a- git des ouvrages des Pères, des recueils canoniques, des écrits liturgiques et des manuscrits bibliques. Ces divers sujets sont fort étendus et il n'y aurait aucun profit à donner sur chacun d'eux des biblio- graphies écourtées. Nous n'avons d'ailleurs qu'à uti- liser ces sources dont la valeur critique sera déter- minée ailleurs ^ Ce que nous ne pouvons omettre de faire remarquer, ce sont les effets historiques de cette littérature. C'est par elle que l'Église d'Afrique a exercé une influence considérable et, à certains égards, prépondérante sur le développement de la pensée chrétienne en Occident. Saint Cyprien a été le collaborateur et, sur plusieurs points, l'initiateur des évêques de Rome dans la constitution de la discipline intérieure du christianisme ; saint Au- gustin a donné pour l'avenir à l'Eglise catholique la direction intellectuelle sur plusieurs questions

Quant aux livres, nous ne pouvons songer à en dresser ici la biblio- graphie. On en trouvera les premiers éléments dans l'Index bibliogra- phique placé au début du tome VIII® du C. I. £., mais il y aurait beau- coup à faire pour le mettre à jour. Il n'y a d'ailleurs, dès maintenant, qu'à attendre l'apparition du Recueil des inscriptions chrétiennes d'Afrique que prépare M. P. Monceaux, cf. Revue archéologique^ juil- let-août 1903, p. 59 sq.

1. On peut mettre à profil, pour la période ante-nicéenne : O. Bar- DENHEWER, Gcschichtc dcr altkirchlichen Lilteratur, in-S", Freiburg im B., 1902, 1903, t. I. et II; pour saint Augustin : E. Portalié, article S. Augustin, dans E. Maxgenot, Z>^c^de théol. catholique, in-^", Paris, 1903, t. I. col. 2268-2317. Pour les collections canoniques il faut encore s'en remettre aux renseignements et résumés de Héfélé, Concilien- geschichte, in-S", Tiibingen, 1855, et aux textes de la Conciliorum amplis- sima collectio de Mansi qui, telle qu'elle est, avec ses incontestables dé- fauts, ses erreurs même, vaut sans doute incomparablement mieux que celle qu'on nous promet. La liturgie d'Afrique et ses sources ont été ré- cemment étudiées par D.F. Cabrol, Dictionn. d'archéoL chrétienne et de liturgie, in-i", Paris, 1903, t. I, col. 591-657. Les versions africaines de la Bible ont été l'objet d'une dissertation de M. P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne,' in-S", Paris, 1901, 1. 1.

24 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

llléologiques ^ ; enfin « ce furent principalement des Africains, apologistes célèbres ou traducteurs igno- rés de l'Ecriture sainte, qui imposèrent le latin comme langue officielle aux Églises d'Occident. A cette époque, et à cette époque seulement, l'Afrique du Nord a joué un rôle prépondérant dans l'histoire du monde ^ ». C'est à ce point de vue agrandi qu'il faut juger les sources qui se sont épanchées de l'A- frique en nappes plus ou moins fécondes sur les gé- nérations et les races comme d'étage en étage, c'est-à-dire de siècle en siècle.

Les monuments figurés ou, si l'on le veut, l'archéo- logie monumentale, forme une catégorie de docu- ments dont l'étude pressentie par des hommes moins instruits que dévoués, plus épris des ruines que préparés à les interpréter ou même à les dé- crire, a été reprise depuis quelques années avec une méthode exacte et une science approfondie ^. Cette partie tout empirique de l'enquête sur le passé ap-

1. PoRTALiÉ, op. cit., col. 2501-2561 : Développement historique de l'Augustinisme.

2. S. GSELL, C hronique aixhéologique africaine, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1900, t. XX, p. 100.

3. L'ouvrage capHal est S. Gsell, Les Monuments antiques de l'Algé- rie, in-8°, Paris, 1901-1902, t. II, p. 113-^29 : Monuments chrétiens et byzantins. Il suffira de se reporter aux notices bibliographiques qui accompagnent la description de chaque monument pour savoir trou- ver tout ce qui a été dit sur les édifices décrits. Voir encore S. Gsell, Edifices chrétiens de Thelepte, et Edifices chrétiens de Ammaedera, dans Atti del 11° Congresso internationale di archeologia cristiana te- nuto in Roma nell' Aprile 1900, \n-k°, Roma, 1902, p. 191-241. O. Gran- DiDiER, Deux monuments funéraires à Tipasa, Ibid., p. 51-79. Pour les édifices chrétiens de la Tunisie : R. Gagnât et P. Gauckler, Les monu- ments historiques de la Tunisie, 1. 1. Les monuments antiques, in fol., Paris, 1898. Ce tome ne contient guère que ce qui a trait à la transla- tion de temples païens aux communautés chrétiennes, un des volumes traitera des monuments chrétiens. Cf. H. Leclercq, art. Archéologie de l'Afrique dans D. Cabrol, Dict. d'arch. chrét. et de liturg., t. l, col. 658-747.

LES SOURCES. 25

porte un contingent de faits nouveaux particuliè- rement riche en Afrique, grâce aux circonstances historiques et aux conditions géologiques du pays. Nombre d'édifices reparaissent aujourd'hui dans l'état les dernières violences des invasions suc- cessives les ont laissés ; le sable est venu enterrer ces ruines, et « le Temps » dont on a dit trop de mal, demeure fort au-dessous, en fait de ravages, des impitoyables destructeurs du moyen âge, de la Renaissance et du xviii* siècle. L'appoint fourni par l'archéologie monumentale à l'étude des institutions, des coutumes, des idées qui furent successivement en honneur dans l'Afrique chrétienne est plus con- sidérable qu'on ne serait tenté de le croire. Grâce à un dosseret' retrouvé dans les ruines d'une basi- lique, à Tigzirt, on peut constater l'essai d'une dis- position architectonique aussi rare que disgracieuse, les frontons destinés à soutenir les colonnes, qui n'était rien moins qu'un renversement hardi et com- plet de l'ordre classique, bouleversant « de fond en comble, on peut le dire sans métaphore, toute l'esthé- tique architecturale des Grecs. Ceux-ci faisaient porter leurs frontons sur des colonnes ; nos Afri- cains imaginèrent de faire porter les colonnes sur des frontons. Tentative audacieuse, nous le répétons, mais plus bizarre encore, et qui n'a eu d'ailleurs au-

1. Cette pièce joue dans Tarchitecture chrétienne un rôle analogue à celui du coussinet sur lequel les Grecs faisaient repos er l'architrave» Nous ne pouvons donner ici un simple aperçu des sources de l'archéo- logie figurée. Il faut, pour se rendre compte de ce qu'elle pourrait fournir de renseignements positifs, voir la Collection des musées d'Algérie et de Tunisie qui comprend déjà Tebessa, Philippeville, Alger, Cherchell, Carthage, Stuhlfauth, yiittheilungen des archâologischen Instituts', Rom. Abth., 1898, t. XIII, p. 281-30i, pi. IX-X; les publications du R. P.. Delattre, les Comptes rendus de l'Acad. des Inscriptions.

2

26 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

cun succès en Occident, si toutefois elle y a été connue^ ». C'est ici un exemple choisi entre plu- sieurs, mais il suffît à faire entrevoir ce que Farchéo- logie monumentale peut révéler sur les tendances esthétiques d'une race ; il nous serait aisé d'en prendre d'autres qui feraient ressortir ce que l'étude descriptive peut apporter de clartés à l'obscurité des textes. L'architecture a connu en Afrique des épo- ques bien distinctes et les édifices appartenant à chacune d'elles sont des documents que l'historien a le devoir de mettre à profit. L'époque la plus fa- vorable aux constructions monumentales en Afri- que fut celle des Antonins et des empereurs syriens (96-235 après J.-C), pendant laquelle l'architec- ture ne laisse pas de montrer une certaine indépen- dance des traditions romaines. La période d'un siècle environ, d'Alexandre-Sévère à Constantin (225-323), nous fait assister à une décadence rapide suivie d'une renaissance artistique coïncidant avec l'établissement officiel du christianisme dans l'Em- pire ^. « Les monuments élevés pendant cette période , dite période latine, sont remarquables par l'emploi traditionnel des formes de l'architecture classique, joint à un soin extrême dans l'appareil des cons- tructions^. » Cette renaissance est brusquement

1. p. Gavailt, Étude sur les ruines romaines de Tigdrt, in-S», Paris, 1897, p. 39, cf. p. 73, fig. 15.

2. Voir particulièrement les monuments chrétiens de Haïdra et de Henschir-Goubeul. H. Baladin, Rapport de 1882-1883, dans les Arcliiv. des miss, scientif., 1887, p. 223.

3. H. Saladin, Rapport de 1885, dans les Nouv. archiv, des miss, scientif., 1892, t. II, p. 379. Cf. J. Gailhabaid, L'architecture du vi" au XVI® siècle, m-k'^, Paris, 1850-1858, t. lil. « Crypte de Jouarre ». Comparer le chapiteau mérovingien provenant de l'église Saint-Vincent (actuel- lement Saint-Germain des Prés) déposé au musée chrétien du Louvre, avec celui dessiné à Bir-Oum-Ali. H. Saladin, Rapport de 1882-1883,

LES SOURCES. 27

interrompue par l'invasion vandale (420) qui entraîne une misère matérielle et une pénurie d'artistes et d'ouvriers romains telle que « les monuments de cette époque nous offrent, avec de nombreuses ré- miniscences classiques dues à l'influence des mo- numents encore debout ou des fragments existants, un art d'un caractère tout particulier qui, par cer- taines interprétations de l'ornementation végétale ou conventionnelle, offre plus d'une analogie avec nos monuments mérovingiens ou romans. Malgré les nombreuses attaches de l'Église d'Afrique avec Rome, les édifices religieux n'ont pas été copiés sur ceux de la capitale du monde latin; ils ressem- blent beaucoup plus à ceux de la Syrie et de l'Egypte qu'à ceux de Rome.

La période byzantine (depuis 533) substitua dans tous les centres de population un peu importants le goût oriental à celui qui avait inspiré les écoles indi- gènes. Les investigations faites en Tunisie tendent à « confirmer la réalité de la conception que nous nous étions faite de l'évolution de l'art architectural à la fm

dans les Arcinv. des mîss. scientif., 1887, fig. 266. Nous ne pouvons nous attarder ici à faire une monographie de 1' « ornement à relief plat », dont on a trouvé un grand nombre d'exemplaires à Tébessa. Ce genre de décoration obtint la vogue, à partir du iv« siècle, dans le bassin de la Méditerranée ; il ressemble à un découpage appliqué et la technique du bois y est évidente. Cf. Clermoxt-Ganneau, dans la Revue archéol., 1873, I, p. ^01 ; S. Gsell, Le Musée de Tébessa, in-i", Paris, 1902, p. ^6; Cattaxeo, L'Architettura in Italia del secolo VI al mille circa, Bicerclie storico-critiche, in-8o, Venezia, 1888, p. 70 sq. ; L. CouRA- JOD, Origines de l'art roman et de l'art gothique, in-S", Paris, 1S99, p. 13, 118 sq., 275, 310 sq. Nous verrons plus loin que les documents légen- daires insinuent une origine syro-orientale à l'Église d'Afrique; il est intéressant d'en rapprocher ce fait constaté par M. S. Gsell que les mo- numents chrétiens de l'Afrique du Nord ressemblent beaucoup plus à ceux de la Syrie et de l'Egypte qu'à ceux de Rome. Précisément l'orne- ment à relief plat abonde en motifs orientaux et pourrait bien êti'e d'origine syriaque.

28 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

de FEmpire romain. Au moment le christianisme fut officiellement reconnu, les traditions d'art s'é- taient unifiées et codifiées depuis longtemps. Les mêmes exigences du nouveau culte agissent de la même façon sur les éléments essentiels des traditions architecturales, et de l'unité des programmes et de leurs exigences partout les mêmes, naquirent un cer- tain nombre de types d'édifices qui formèrent en quelque sorte un patrimoine commun dans lequel tous les architectes chrétiens puisèrent leurs inspira- tions ^ ». Il faut ici distinguer entre la Tunisie et l'Algérie. Le vaste territoire de la Numidie et des Maurétanies n'a, semble-t-il, jamais connu le type basilical byzantin à coupole centrale, aucun exemple jusqu'à ce jour n'en peut être cité ^ et ceci s'accorde bien avec ce que nous savons des difficultés rencon- trées par l'administration byzantine qui, en dehors de la Proconsulaire, ne posséda jamais qu'une étroite bande de terre le long du littoral méditerranéen. La Tunisie posséda au contraire quelques belles églises byzantines ^.

L'archéologie monumentale appelle comme natu- rellement le mobilier et tout ce que l'on désigne sous le nom ^ instrumentum domesticum. Il n'est pas possible d'entreprendre d'en donner le détail ; toute- fois sous ce titre de mobilier nous devons comprendre

1. H. Saladin, Rapport de 1882-1883, p. 5^1 1 sq.

2. S. GSELL, Monuin. antiq. de l'Algérie^ t. II, p. 120.

3. Mentionnons, sans nous y arrêter, trois catacombes. A Arch-Zarra, près de Salakta, cf. De la Blanchère, Découvertes archéologiques à Carthage et dans la presqu'île du cap Bon, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 371 sq.; 1880, p. 216; 1889, p. 107; Comptes rendus de l'Acad. des Inscrip., 1887, p. 92 ; Toi lotte, Byzacène, p. 181 ; à Khenchela, cf. Bec. de Constantine, 1898, p. 362 sq.; à Kherbet-bou-Addoufen, cf. S. GSELL, Becherc lies archéol. en Algérie, in-S-», Paris, 1893, p. 181.

LES SOURCES. 29

ce qui a trait non seulement aux nécessités de la vie, mais à l'opulence, les arts libéraux ainsi que les pro- duits industriels \

Bien qu'il soit impossible de classer parmi les « sources » proprement dites les travaux d'exégèse entrepris pour élucider les textes et les monuments, les classer, les éclairer les uns par les autres, on ne saurait néanmoins les passer sous silence. Nous ne mentionnerons aucun ouvrage en particulier parce que les titres et références de ceux qui nous ont rendu le plus de services se rencontreront souvent dans notre travail. Il n'existe pas aujourd'hui d'ouvrage d'ensemble sur l'Afrique chrétienne. Les travaux an- ciens de Melch. Leydecker, Emm. de Schlestrate, St. Morcelli, Fr. Miinter, Cel. Cavedoni doivent tou- jours être consultés, mais vérifiés et complétés ou parfois même suppléés et refaits entièrement. Chaque année voit apparaître des documents nouveaux et des commentaires ingénieux ; on les trouvera mentionnés et appréciés dans la Chronique africaine de M. Sté- phane Gsell dont l'information et la critique sont de- puis dix années la providence de tous ceux qui s'in- téressent aux choses de l'Afrique chrétienne ^. ,

1. Il est impossible d'entreprendre à cette place une bibliographie. Espérons qu'il se trouvera un jour un homme ou une académie qui fasse les frais d'un Corpus rei archeologicae christianae. Nous avons groupé quelques informations qui nous ont semblé plus typiques que d'autres dans Archéologie de l'Afrique, cf. D. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. 1, col. 707-742.

2. S. Gsell, Chronique archéologique africaine, dans les Mélang. d'archéol. et d'hist., 1895, t. XV, p. 301-350; 1896, t. XYI, p. Wl-490; 1898, t. XVllI, p. 69-140 ; 1899, t. XIX, p. 35-83 ; 1900, t. XX, p. 79-143 ; 1901, t. XXI, p. 182-241 ; 1902, t. XXII, p. 301-345. La Chronique de l'année 1893, p. 117-196, est de M. J. Toutain; nous n'avons pu prendre connais- sance à temps de la Chronique de 1903. H. Fournel, Étude sur la con- quête de l'Afrique par les Arabes, a su reconnaître l'importance des documents d'origine chrétienne, in-4'', Paris, 1857, préf., p. i : « Plus

2.

30 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

d'une fois, dit-il, les sources ecclésiastiques me sont venues en aide, tantôt pour fixer la date de certains travaux métallurgiques dont je retrouvais les restes stériles, tantôt pour faciliter la découverte ulté- rieure de gisements. » Nous n'avons pas à résumer l'histoire de l'incurie et souvent même de l'hostilité de l'administration française à l'égard des monuments de l'Algérie. Les administrations municipales et les corps réputés savants, uniquement préoccupés d'intérêts matériels, se sont fait un divertissement de ruiner des monuments, principalement des textes épigraphiques, dans un pays on les pourrait croire soucieux d'émula- tion à l'égard des seuls Vandales dont ils ont dépassé quelquefois les méfaits. Cf. G. Doublet et P. Gauckler, Musée de Constantîne, in-i", Paris, 1892, p. 6, 13 ; L. Renier, dans la Revue des Sociétés savantes^ 1880, p. U8U ; J. Schmidt, Bericht ûber eîne epigraphische Reise nach Alger und Tunis, in^**, Halle, 1883, p. 7-8; R. Gagnât, dans le Bull, épigr. de la Gaule, t. I, p. 238 ; L. Bertrand, Catalogue du musée de la ville de Pliilippeville et des antiquités existant au théâtre romain, in-16, Philippeville, 1890-1892, p. 6 ; De la Blanchère, Rapport à M. le Mi- nistre de Cinstr. publ. et des beaux-arts, dans G. Doublet, Musée d'Al- ger, 1890, p. 6-9. On peut juger du respect porté aux monuments par ce fait que le temple romain de Tébessa fut affecté successivement depuis la conquête à une fabrique de savon, un bureau du service du génie, un prétoire pour le juge musulman, une cantine, un cercle militaire, une prison, une église; il est enfin revenu à la direction des beaux-arts. G. Diehl, Za conquête archéologique de l'Algérie, 1831-1881; Le vanda- lisme contemporain dans l'Afrique du Nord, dans la Revue interna- tionale de l'Enseignement, 1893.

CHAPITRE III

LES ORIGINES

Origine historique. Légendes. Prétention à l'apostoli- cité. Les synagogues. La nécropole du Djebel-Khaoui. Expansion rapide du christianisme. Il pénètre chez les tribus indigènes. Statistique. Les at^eae et les pre- miers édifices du culte chrétien.

L'Église d'Afrique entre dans l'histoire, en l'année 180, avec deux groupes de martyrs, l'un à Scilli \ l'autre à Madaure ^. Quelques années plus tard, on s'aperçoit que le christianisme avait fort prospéré puisque, au dire de Tertullien, il poussait ses con- quêtes au delà des frontières de l'empire ^, chez les Gétules et chez les Maures, au sud et au sud-est de l'Aurès. Il semble qu'après les deux faits de persécu- tion relevés en l'année 180, une longue accalmie ait favorisé le développement des communautés ^ ; ce n'est que pendant les années 198 à 200 (ou 201) que nous sommes avertis de nouvelles violences. A cette

1. Pour la bibliographie assez étendue de cette pièce, cf. H. Leclercq, Les temps néroniens et le deuxième siècle, in-80, Paris, 1901, p. 108 sq. Les origines de l'Église d'Afrique sont rapidement exposées par L. Du- CHESNE, Les origines chrétiennes, in-S", Paris, s. d., lithogr., p. 397 sq.

2. Epist. XVI, inter Augustinianas, P. L., t. XXXIII, col. 82.

3. Tertulliex, Adv. ludaeos, 7. h. Ad Scapulam, k.

32 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

date apparaît FEglise de Cartilage, nombreuse, or- ganisée, opulente. En l'année 197, Agrippinus est évêque de cette ville ^ ; on ne saurait dire avec certi- tude s'il en fut le premier évêque 2; il semble toute- fois le plus ancien de ceux qui nous sont connus ^ puisque sous son épiscopat se serait tenu un concile que saint Cyprien qualifie de « très ancien « ^*. A ce mo- ment, le christianisme est assez répandu pour que Agrippinus puisse grouper autour de lui soixante- dix évêques venus de la Proconsulaire et de la Nu- midie ^. Ainsi au début du iii^ siècle, l'évangélisation est assez ancienne pour avoir donné le temps de fon- der une Église importante, de pénétrer dans l'inté-

1. MORCELLI, Africa cUristiana, t. II, p, hU.

2. PoNTius, Vila Cypriani, 5, parle d'une série d'évèques de Carthage ; or il écrit au milieu du iii^ siècle, il est donc possible qu'en cinquante ans le siège ait vu se succéder plusieurs évêques; il peut se faire qu'on doive reporter au début de la liste un nom que nous ne connaissons pas, mais plus ancien que celui d'Agrippinus. On a voulu rajeunir Agrip- pinus de quelques années et le donner pour successeur à Optatus, mentionné dans les Actes de sainte Perpétue, cf. A. Harnack, Geschichte der altchristliclien Litteratur, in-8°, Leipzig, 1893, t. I, p. 687 sq.; G. SCHMIDT, dans Gôtting. gel. Anzeig., 1893, p. 240; mais cette opinion est fondée sur une fausse interprétation d'un passage de Tertullien, cf. P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne depuis les ori- gines jusqu'à l'invasion arabe, in-8°, Paris, 1901, t. I, p. 19. On a voulu aussi vieillir Agrippinus jusqu'à la fin du siècle. Cf. A. Toulotte, Géo- graphie de l'Afrique chrétienne, t. I. Proconsulaire, in-8<>, Montreuil-s.- Mer, 1891, p. 13, sans plus de succès.

3. Tertullien, De jejunio, 13 : Aguntur praelerca per Graecias illa certis in locis concilia ex universis ecclesiis, per quae et altiora quae- que in commune tractantur,et ipsa repraesentatio totius nominis Chris- tiani magna veneratione celebralur. On a conclu de que jusqu'après 213, date du traité, les réunions d'évêques étaient inconnues en Afrique et que, par suite, il fallait reporter les synodes et l'épiscopat d'Agrippinus après cette date. Le texte n'autorise pas cette explication puisqu'il parle de concilia ex universis ecclesiis.

II. s. Cyprien, Epist. LXXIÏI, 3 : Quando anni sint jam muUi et ionga aetas ex quo sub Agrippino.

5. S. Cyprien, Epist. LXX, U; S. Augustin, De unie, baptism. contr. Petilian., XIII, 22.

LES ORIGINES. 33

rieur et d'y établir un grand nombre de sièges, d'aller plus loin encore et de s'infiltrer dans les tribus indé- pendantes. Il est superflu de chercher une date, on ne la lira nulle part. Le bon sens des Africains les a préservés de la prétention à 1' « apostolicité » ; il leur suffisait d'être chrétiens. Ils ne semblent pas avoir souhaité autre chose sinon d'établir que l'Eglise africaine dépendait du siège de Rome pour la doctrine seulement et la hiérarchie ecclésiastique \ En ce

1. Le texte connu delERTiLLiEi^, Depraescripl. Iiaeret., 36, rapproché du même traité, 20, ne dira rien de plus que si d'autres textes, qui restent à découvrir, le disent eux-mêmes. Cf. A. Harnack, Die Mis- sion und Ausbreitung des Cliristenlums in den drei ersien Jahrhunder- ten, in-S", Leipzig, 1902, p. 51i, note 2. Cf. Fr. Mûnter, Primordia Ecclesiae Africanae, in-l", Hafniae, 1829, p. 10. S. Cypriex parle de l'Église de Rome qu'il qualifie de radix et matrix, mais c'est pour l'Église entière, Ecclesiae calholicae, qu'il la rconnaît telle ; or il est clair que nul ne songeait à attribuer à l'Église de Rome la fondation de celle d'Antioche, par exemple ; les termes de radix et matrix ne peu- vent donc être pris au sens qu'une lecture hâtive leur a fait donner. La question fut soulevée au iV siècle; elle est résolue par saint Augustin, Episl. XLlll, 7 : Erat etiam {Carthago) transmarinis vicina regionibus et fama celeberrima nobilis : unde non mediocris utique auctoritas ha- beat episcopum, qui posset non curare multitudinem inimicorum quum se videret et Romanae Ecclesiae, in qua semper apostolicae calhedrae viguit principatus, et céleris terris, unde evangelium ad ipsam Afri- CAM VENIT, per communicatorias litteras esse coniunctum... Dans VAl- tercatio cum Pascentio ariano on lit au contraire : Si enim licet dicere non solum barbaris lingua sua, sed etiam romanis : si hora armen, quod interpretatur : Domine, miserere ! cur non liceret in conciliis Pa- trum, in ipsa terra Graecorum unde ubique destinata est fides, lin- gua propria homousion confiteri... Mûnter à qui nous empruntons ce texte le fait suivre d'un autre plus clair encore : Addamus, dit-il, con- vicium eiusdem yiugustini in donatistarum sectam quam accusât : ut

PRAEC1SAM AB ILLA RADICE ECCLESIARUM ORIENTALIUM, UNDE EVANGELIUM

IN Africam venit. Epist. XLllI, 7. F. Munter, op. cit., p. 12. Il est assez remarquable que dans la lettre du pape Innocent à Decentius de Gubbio, on ne réclame pour Rome que l'honneur d'avoir établi des Églises en Afrique, il n'y est pas question de la foi ; la lettre du pape saint Gré- goire I®"' à l'évéque de Carthage Dominique est tout à fait décisive : « Sachant fort bien, dit-il, I'épiscopat de vos Églises a pris son point de départ, vous avez raison de chérir notre chair apostolique d'y re-

34 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

qui concerne les origines proprement dites du chris- tianisme africain et la question de savoir si les pre- miers missionnaires de TÉvangile qui mirent le pied en Afrique étaient envoyés par Rome, nous n'avons aucun parti à prendre. On a parlé du culte des apôtres Pierre et Paul ^ , mais nulle part la dévotion pour ces saints n'a été plus vive qu'en Angleterre l'on ne peut songer à y voir un sentiment de recon- naissance pour une évangélisation personnelle ; les analogies liturgiques et épigraphiques entre les for- mules romaines et les formules africaines se réduisent à quelques mots et à quelques rites dont on retrou- verait ailleurs des équivalents. Ce qui est historique et ce que nous devons retenir, c'est le lien intime qui n'a cessé pendant des siècles d'attacher l'Église d'Afrique, autant par la sympathie que par le senti- ment du devoir, à l'Eglise de Rome.

Le christianisme a pénétrer en Afrique par Car- thage, nous ne savons rien de plus. L'activité com- merciale de cette ville et ses relations avec les ports syriens peut donner lieu de penser que l'un des con- vertis orientaux de la première heure venu de Jé- rusalem, d'Antioche ou d'Alexandrie, y aura le pre- mier introduit le christianisme ^. Cette distinction entre l'envoi des évangélistes et l'établissement de la hiérarchie ne doit jamais être perdue de vue. Malgré

courir comme à la source de votre ministère et de vous y tenir cons- tamment unis par une affection bien justifiée. Episl., 1. VIII, n. 33.

1. P. Mo^CEALX, Hist. litt. de l'Afrique chrétienne, 1. 1, p. 4, note 4.

2. Il suffît de rappeler en note que, d'après un récit grec anonyme, saint Pierre serait venu deux fois en Afrique et y aurait fait élire son disciple Crescent évêque de Carthage : ... tîq KapyyjSovewv 7i6)>et TÎj; 'Acpptxï^ç £7riêa:v£f èv tt) tôv KpiQtTxsvTa èîtiaxoTrov X£ipofO''^<y*Ç» £'? AtyuTTTOv IpysTai... "ETreita sic AlyuTZTov è'^KTTpéd'aç, 6ià t^ç 'Açpi- v.r\i a56tç eîç 'Pto[j.Y]v ÛTté^Tpe^'ev. Anonyme, De ss. Petro et Paiilo, 3,

LES ORIGINES. 35

l'obligation l'on se trouve de ne pas accepter sans restrictions les indications fournies par les Pères et les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles en matière d'histoire, on ne peut se refuser à prendre en considération quelques paroles très claires, mais malheureusement bien tardives et relevant peut-être plus de l'ardeur de la polémique que de la sérénité de l'histoire. Tertullien ne paraît pas avoir reçu l'é- cho d'une tradition sur l'origine directement aposto- lique de l'Église locale \ Saint Cyprien parle d'une manière peu précise. Saint Augustin est très net d'abord, puis il hésite ^. Salvien appelle Carthage

11, dans Acta sanct., juin, t. V, p. U16. Ps. Flavius Dexter, Clironicon,

ad ann. 50 : Petrus ut Christi vicarius, Hispanias adiit Multis eum

comitantibus... Barnaba Judaque. Hinc ad Africain et jEgyptum mi- grât. Cf. TiLLEMONT, Mém. pour servir à l'Iiist. ecclés., l. I, p. 525; P. Monceaux, op. cit., 1. 1, p. 5, note 1. Ces voyages des apôtres mériteraient une étude. Nicéphore Calliste, Hist. eccl., 1. II, c. xl, découvre tout un itinéraire : ... tv^ 'Aippixr) npoaêaXwv, MaupiTaviav xz xal ôtov ty;? AiêuYiç èaTt Tw Eùaf^znoii ôtaôpa(xc6v xat upo; éauéptov wxeavàv elaêaXtov. Dans le Martyrolog. Hieronym., édit. De Rossi-Duchesne,

V Kal. Nov. = 28 octobre, p. 136 : Et in Carthagine Natal, aposlo-

lorum Simonis Cananei et Judae Zelotis. Il ne serait pas impossible que l'on ait même songé à dépouiller les Alexandrins de saint Marc, malgré leur modestie à se contenter d'un simple évangéliste. Nicé- phore, op. cit., I. Il, c. XLiii : eut Ô£ Tiêsptou Kaicapoç x^ AiyijTCTtp xal AiêuTÇ], £Tt ôs xal T^ BapoaptxTg uàcT) tov Xptaxoù làyo'J eùaYyeXt» <yà{i.£voç

1. Cf. la note avant la précédente. De prescript., 36 : liomam unde nobis quoque auctoritas praesto est... Videamus quid didicerit, quid docuerit, cum Africanis quoque ecclesiis contesserarit.

2. S. AUGUsnx, De unitate ecclesiae, 15, 37, cite les paroles de l'évêque donatiste de Cirta, Petilianus, affirmant que « l'Evangile est arrivé tard icn Afrique » ; S. Augustin répond : « Certainement l'Afrique n'est pas la dernière dans l'ordre de la foi ». A la conférence de Carthage il est beau- coup plus affirmatif : Quaeris autem a me unde communia mea sumat

exordium Coepit ista praedicatio ab Hierusalem, inde se ab illus-

trissimo exordio diffudit, diffundens Ecclesiam quam tenemus : primo per vicina, deindeper longinqua etiam in Africam venit. Mansi, Conc. ampLiss. coll., t. IV, p. 229. Cf. Enarrat. in Psalm. XLIV, 23, 32; £narr.

i3}Psalm. XLIX, 3.

36 L'AFRIQL'E CHRÉTIENNE.

« une ville chrétienne, une ville ecclésiastique, que les apôtres ont jadis instruite ^ ». Au vi^ siècle, nous voyons les évoques de Numidie solliciter officielle- ment du pape Grégoire P*" le maintien de toutes leurs vieilles coutumes « qui s'étaient maintenues jusque- là, pendant si longtemps, depuis les premières ordi- nations faites par saint Pierre, prince des apôtres ^ ». Leur demande fut accordée ^. Il n'y a rien à conclure historiquement de ces indications tardives et vagues. Nous pouvons grouper d'autres faits et, celte fois, avec un profit plus réel pour l'étude des origines de la chrétienté africaine.

Il n'est pas possible de s'occuper de l'expansion du christianisme sans tenir compte du rôle joué par les synagogues. Les Actes des Apôtres ne nous lais- sent rien à apprendre sur la tactique des premiers missionnaires de l'Évangile ; il n'y a pas de raison de croire que l'on usa ailleurs qu'en Syrie et en Asie Mineure d'un procédé différent. Il semble que par- tout, ce soit par les communautés juives qu'on ait amorcé la prédication évangélique. Les Juifs étaient nombreux alors dans l'Alrique du Nord \ Nous y

1. Salvien, De gubomatione Dei, édil. Halm,1. VII, n. 18, 79: ... quam quondam doctrinis suis aposloii instiluerant.

2. S. GREGOIRE l"", Epist., 1. I, n. 77 : Gregorius universis epîscopis

Numidiae Petistis etenim per Hilarum chartularium nostrum a

beatae memoriae decessore noslro, ut omnes vobis rétro temporum con- suetudines servarentur, quas a beati Pétri apostolorum principis ordi- nalionum iniliis hactenus vetustas longo servavit.

3. M. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 6, voit dans celte concession l'ap- parence d'un fondement quelconque dans la demande ; nous croyons, au contraire, que dans une circonstance semblable, la concession ne saurait acquérir cette portée.

k. Un des monuments les plus curieux est le cimetière situé à Car- tilage entre Marsa et Gamart qui remonte à l'époque des empereurs. A. Delattre, cité par De VogOé, dans la Revue arcUéot., 1889, t. XIII, p. 178 sq. ; E. de Sainte-Marie, Mission à Carlliage, in-8°, Lyon, 1895.

LES ORIGINES. 37

connaissons l'existence de plusieurs synagogues ' et de quelques colonies juives ^ et Ibn Khaldoun donne une longue liste des tribus berbères de Tripoli et du Maroc qui observaient les rites du judaïsme ^.

Sur les établissements des Juifs en Afrique, cf. Talmud de Jérusalem, tr. Scliebtovoh, ol. 36; tr. Oiddouschim, fol. 61, col. 111 ; Talmud de Ba- hylone, tr. Berakhotli, fol. 29 a; tr. Menachoth, fol. 110 a; Gazes, Essai sur l'histoire des Israélites de Tunisie, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'établissement du protectorat de la France en Tunisie, in-8°, Paris, 1888 ; Lapie, Les civilisations tunisiennes, in-8°, Paris, 1898, p. 52-60, 123-135, 164-170, 220-226; ISAAC Block, Inscriptions tumulaires des anciens cimetières israélites d'Alger, in-8*^, Alger, 1888; Wahl, V Al- gérie, in-8°, Paris, 1889, p. 214 sq. ; P. Mo\ceaux, Hist. litt. de l'Afrique clirét., t. I, p. 8, 9.

1. A. Volubilis (Maroc), cf. P. Behcer, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 64; à Sétif, cf. C. I. L., n. 8423, 8499; à Hammam-Lîf (= Naro), cf. Journal officiel tunisien, 18 et 29 mars, 11 mai 1883; A. J. Delattre, Ruines d'une antique synagogue à Ilammam-Llf, dans Le Monde, 11 mai 1883; Schlumberger, dans la Rev. archéol., 1883, t. I, p. 157 sq. ; Comptes rendus de l'Acad. des Inscript., 1883, p. 15; E. Rexan, dans la Revue archéol., 1884, t. I, p. 273 sq., fis?, pi. VII-X; u. Kaufmanx, dans la Revue des Etudes juives, 1886, p. 46 sq. ; Reiivach, dans la même revue, p. 217 sq. ; De Rossi, dans les Archives de l'Orient latin, t. II, p. 452; R. Gagnât et P. Gauckler, Les monuments historiques de la Tunisie, in-fol., Paris, 1898, p. 152 sq. ; C. I. L., n. 12457 a, b, c. ; R. de la Blan- chère et P. Gauckler, Collections du musée Alaoui, in-4°, Paris, 1890, 1. 1, p. 12, n. 15-18; Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1895, p. 150 sq.

2. A Auzia, cf. C. I. L., n. 20760; à Tipasa, cf. S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1894, t. XIV, p. 804; à Gésarée de Maurétanie, cf. S. Gsell, Cherchel, Tipasa, in-8'', Alger, 1896, p. 25 ; à Oea, en Tripolitaine, S. Augustin, Epist. LXXI, 3, 5 ; à Girta, C. I. L., n. 7150, 7155. Pour les textes il faut d'ailleurs se reporter à Reinach, dans Saglio, Dict. des antiq. gr. et romaines, t. III, p. 622. Cf. C. I. L., n. 4321 et additam., p. 956; Delattre, Lampes chrétiennes, dans la Rev. de l'Art chrétien, 1890 et Revue des Eludes juives, t. XIII, p. 219 sq. ; C. I. L., n. 8423, 8499, 7155; Ephem. epigr., t. V, n. 537 ; Rev. des Etudes juives, t. XIII, p. 46, 217.

3. Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes, trad. de Slane, 4 vol. in-S^», Alger, 1855-1858, t. III, p. 208; en Tripolitaine, dans TAurès et dans les Ksour. Ibn Khaldoun, Hist. des Berbères (trad. de Slane), in-8°, Alger, 1852, t. I, p. 208, nous dit qu'une partie des Ber- bères professait le judaïsme. Parmi les Berbères juifs, on distinguait les Djeraoua, tribu qui habitait l'Aurès. Les autres tribus juives étaient les Nefouça, Berbères de l'Ifrikia; les Feudelaoua, les Mediouna, les Beh- loula, les Ghiatha et les Fazaz, Berbères du Maghreb-el-Asca.

L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. I. 3

38 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

La colonie juive de Carthage fut probablement florissante ; c'est du moins ce que les souvenirs qui nous en restent autorisent à penser. On peut juger de son importance par l'étendue de son cimetière qui ne paraît pas cependant avoir été l'unique ; il ne com- porte que quelques centaines de caveaux, taillés dans le calcaire, distribués et décorés d'après les procédés en usage en Palestine^. La colonie de Carthage

1. Hypogées rectangulaires ayant accès par des escaliers. Les corps étaient logés dans les niches percées dans les parois. L'épigraphie n'y a trouvé que peu de chose; la plupart des épitaphes sont gravées sur le marbre, quelques-unes sont peintes en rouge. Cf. R. Gagnât et J. SCHMiDT, dans C. I. X., n. 1^097-1^114; A. Delattre, dans le Cosmos,

1888, fasc. 167, p. 16 sq. ; 1890, fasc. 258, p. 132. Ajouter Tinscription du C. I. L., n. 14191. Pour la description de cette nécropole et l'indication des peintures et épitaphes, cf. A. Delattre, Gamart ou la nécropole juive de Cartluuje, in-4°, Lyon, 1895; De Vogué, dans la Rcv. arcliéoi.,

1889, t. I, p. 163 sq. ; Babelon, Carthage, in-12, Paris, 1896, p. 175 sq. ; H. Leclercq, Afi-ique, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col. 745.

M. P. Monceaux a étudié récemment Les colonies juives dans l'A- frique romaine, dans la Revue des Etudes juives, 1902, t. XLV, p. 1-28. Son travail laissera probablement peu de chose à ajouter au sujet d'ici très longtemps. La colonie juive de Carthage nous est mieux connue que les autres : outre les textes d'auteurs, les tombeaux, les épitaphes, les tabellae devotionis, les lampes en terre cuite et un témoignage du Tal- mud, nous la voyons fréquemment mentionnée par les auteurs chrétiens. Tertullien met en scène, Adv. Judaeos, 1, un prosélyte juif qu'il avait lui-même entendu discuter. Le Talmud mentionne à plusieurs reprises les noms des rabbins de Carthage, qui paraissent avoir vécu entre le ii<^ et le iv« siècle de notre ère. Cf. Munter, Primordia Eccl. africanae, p. 165 ; Neubauer, La géographie du Talmud, in-8°, Paris, 1868, p. 411 ; Hamburger, Beat. Encyclopddie fur Bibel und Talmud, art. Karthago. La littérature chrétienne mentionne la présence de groupes juifs ou de juifs isolés dans plusieurs localités. Outre celles oii nous avons men- tionné l'existence d'une synagogue, nous rencontrons un archon à Cli- que, C. I. L., n. 1205 = Additam., p. 931; un sorcier juif à Uzali, près d'Utique, cf. S. Augustin, De civil. Dei, XXII, 8, 21 ; des Israélites à Simitiu, S. Augustin, Appendix, Sermo XVII, 9, P. L., t. XLVI, col. 881; des judaïsants habitaient à Thusurus (= Tozeur) sur les bords du lac Triton dans la Proconsulaire, et l'évêque local était avec eux, cf. S. Augustin, Epist. 196. Tertullien nous parle de païens judaïsants, Apolog. 16, dont on relève peut-être une trace épigraphique, cf. P. IMonceaux, Païens

LES ORIGINES. 39

n'avait dégénéré en rien des usages et des sentiments du reste de la nation. Mais il n'en avait pas été ainsi dès la première heure et la nécropole du Djebel-Khaoui en a gardé bon témoignage. Juifs et chrétiens y sont enterrés côte à côte ^ S'il en était ainsi, « c'est donc que l'on avait vécu en bons termes; car deux reli-

judaïsants, essai d'explicatioyi d'une inscription africaine, dans la Revue archéologique, 1902, clans une inscription de Henschir-Djouana, à l'est de Kairouan, localité voisine de Henschir-Joudia. Hadrumète avait aussi sa colonie juive qui a fourni bon nombre de tabellae devotionis, cf. De la Blaxchère, Collections du Musée Alaoui, in-4°, Paris, 1890, p. 57 sq., p. 101 sq. ; Comptes rendus de l'Acad. des Inscript., 1892, p. 226, 231 ; WiJ>iSCH, dans le Rheinisches Muséum, t. LV, 1900, p. 2^6 sq. ; S. GSELL, dans les Mél. d'arch. et d'Iiist., 1901, p. 205; H. de Villefosse, dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de France, séance du 11 décembre 1901. En Tripolitaine, nous connaissons deux communautés juives, à Oea, cf. S. Augustin, Epist. LXXI; au S.-E. d'Oea, à Iscina, ouScina qui porte dans la Table de Peutinger le nom de Locus Judaeorum Augusti, cf. TissoT, Géogr. comp., t. I!, p. 237. Plusieurs localités portent les noms loudi, loudia, en composition de leur dénomination. Un peu à l'Est de Leptis Magna, dit M. P. Monceaux, près de l'emplacement de Simnuana, un petit cap s'appelle Ras-el-lhoudi. C. Tissot, op. cit., t. Il, p. 223. Entre Iscina et la frontière du pays de Barca, une localité qui répond à la station antique du Presidio, porte encore le nom de lehou- dia. C. Tissot, op. cit., t. Il, p. 238. De l'autre côté de la frontière, en Cyrénaïque, la première ville qu'on rencontrait, Borion, renfermait beaucoup d'Israélites au témoignage de Procope, De aedificiis Justiniani, VI, 2; depuis la petite Syrte, toute une série de colonies juives jalonnait le chemin des grandes communautés de Cyrène et d'Alexandrie. Il faut, pour bien comprendre ce système, lire les voyages du juif Benjamin de Tudela, Voyages en Europe, en Asie et en Afrique depuis l'Espagne jusqu'à la Chine, 2 vol. in-8°, Amsterdam, 173^. La Numidie avait une communauté juive à Hippone, cf. S. Augustin, Sermo CXCVI, 4; à Cirta, cf. C. I. L., n. 7150, 7155, 7530 (= p. 965), 7710; à Henschir-Fuara, près de Morsolt, cf. C. I. L., n. 16701; au Ksour-el-Ghennaia, entre Lambèse et Diana, cf. C. I. L., n. i»321 (= p. 956). Dans les Maurétanies nous trou- vons des communautés à Sétif, C. I. L., n. 8^23, 8499, cf. 8640 qui se rapporterait à un juif devenu chrétien; à Auzia, cf. C. I. L., n. 20760; à Tipasa, cf. Passio s. Salsae, 3; à Césarée de Maurétanie, cf. Acta Marcianae, 4; à Volubilis, cf. P. Berger, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 64-66; M. P. Monceaux a résumé ce que nous savons dans un tableau, op. cit., p. 10, fort bien fait. 1. A. Delattre, Gamart; E. Babelon, Carthage, p. 176-177.

40 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

gions en guerre ne se réconcilient pas autour d'un cercueil ^ ». Cette circonstance jette un jour assez vif sur les origines du christianisme en Afrique ; elle est le seul fait contemporain de l'événement et a droit à plus d'attention de la part de l'historien que tous les textes que nous avons eu l'occasion de citer. Le mot le plus juste qui semble avoir été prononcé sur cette question se trouve chez saint Augustin. Carthage, dit- il. était alors une ville importante et célèbre; ses évêques étaient en relations épistolaires ininterrom- pues non seulement avec l'Eglise de Rome, mais aussi « avec toutes les autres régions, d'où l'Evan- gile est venu dans l'Afrique elle-même ^ ». « Aucune base historique un peu solide ne prête donc à sup- poser que les pays compris dans l'espace que nous traitons aient vu s'établir une église proprement dite, c'est-à-dire un épiscopat fixe avant le ii® siècle. Tout concourt plutôt à prouver que, dans leurs instants de prétentions les plus hautes, ils n'ont jamais songé à se chercher des droits de résistance en faisant va- loir des traces quelconques d'origine précisément apostolique ^. »

1. p. Monceaux, op. cit., 1. 1, p. 9.

2. S. Augustin, Epist. XLIII, 7. Cf. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 7. G. Cavedoni observe que l'on pourrait rattacher la prédication primitive de l'Evangile en Afrique au texte de Act. Apost., II, 10, qui comprend dans rénumération des convertis du jour de la Pentecôte : .... eipartex Libtjae quae est circa Cyrcnen... des Africains ou Libyens qui durent rapporter la foi dans leurs familles en revenant de Jérusalem. Mais ce texte ne peut concerner que des habitants de la Marmarique et de la Cyrénaïque appartenant à la civilisation gréco-égyptienne. Toutefois ces deux contrées sont voisines du golfe de la Grande-Syrte et celui de la Tripolitaine et les relations commerciales étaient alors assez actives entre ces diverses provinces.

3. [G. Cahier] Souvenirs de l'ancienne Église d'Afrique, ouvrage traduit en partie de l'italien, iu-12, Paris, s. d., p. 80; d'après G. Cave-

LES ORIGINES. 41

L'expansion du christianisme dut se faire de proche en proche, mais ici encore nous sommes réduits à n'enregistrer le premier fait de statistique qu'à l'épo- que du synode d'Agrippinus que nous voyons entouré de soixante-dix évêques venus de la Proconsulaire et de la Numidie ^ A ce moment, et dans la profonde obscurité elle est encore plongée, l'Eglise d'Afrique donne un pape à l'Eglise de Rome, c'est saint Victor P^' qui occupe le siège de saint Pierre de l'année 189 à l'année 199'^. Il semble à peine douteux que cette circonstance ait contribué à mettre l'Église d'Afrique en état de faire grande figure, alors même que Ter- tullien qui, pour cette première période, concentre presque exclusivement sur lui l'attention, n'aurait pas paru vers le même temps. Quoi qu'il en soit, ici comme sur d'autres points, le christianisme semble avoir gagné de proche en proche assez rapidement. « Il n'est pas impossible, pense M. P. Monceaux, que le caractère tout particulier des vieilles religions in- digènes y soit pour quelque chose. Les dieux afri- cains n'avaient pas une physionomie bien arrêtée; souvent une divinité locale a été successivement assi-

DONi, Memorie deir antica Chiesa afvkana désunie dell' Africa cris- tiana di Stefano Antonio Morcelii, dans Memorie di religione, scienze e letteratura di Modena, II« série, t. VIH, p. 305-365; t. IX, p. 5-51 ; 225- 272; t. X, p. 5-30, 185-2'48. En Afrique, on songea à accaparer Simon le Cyrénéen, cf. S. Augustin, Scrnio XLVI, ^il, sur Ezéchiel, c. xxxiv.

1. Nous avons dit plus haut les raisons que nous avons de placer Agrip- plnus dans les dernières années du ii« siècle. Morcelli donne au concile de Carthage la date 198, Mûnler donne 215; Héfélé, Conciliengcschiclite, in-8°, Freiburg, 1855, t. 1, p. U8 sq., donne 218-222. Nous avions adopté cette date dans un autre travail; nous croyons devoir revenir à celle de Morcelli. Cf. S. Augustin, De unico baplismo contr. Petilian., 13, 22.

2. S. JÉRÔME, De scriploribus ecclesiasticis. 53 ; édit. Richardson, in-S", Leipzig, 1896, cf. Tillemont, Mém. pour servir à riiist. eccl., in-4", Bruxelles, 1734, t. III, p. hU. Liber pontificalis (édit. Duchesne), t. I,

p. CCLX.

42 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

milée à plusieurs divinités gréco-romaines. On ado- rait volontiers ces dieux par couples ou par triades ; et, dans chacun de ces groupes, les êtres divins qu'on associait n'étaient, en réalité, que des aspects divers d'un même être ^ De là, ces innombrables et curieux ex-voto de Carthage à Tanit « face de Baal » 2. Au fond du polythéisme africain, se cachait donc une involontaire profession de foi monothéiste. A l'un des conciles de Carthage que présida saint Cyprien, l'évêque de Tucca, Saturninus, prononça ces paroles remarquables : « Les païens, quoiqu'ils adorent des idoles, reconnaissent pourtant et adorent un Dieu souverain, père et créateur^. » Plus tard, un païen, Maxime de Madaure, déclarait à saint Augustin qu'il croyait à « un Dieu unique, un Dieu souverain^ ». Sans doute on pourrait observer en d'autres pays, chez les païens éclairés, les mêmes tendances au mo-

1. p. Berger, La triade carthaginoise, dans la Bévue archéologique, 1884, t. I, p. 209, Stèles d'Hadrumète, dans la Gazette archéoL, 1884; TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie, in-8°, Paris, 1895, p. 227 sq. Cf. p. 224 sq. : « Pas plus que les noms nouveaux et multiples donnés aux dieux et aux déesses, les métamorphoses progressives subies par les mo- numents religieux de toute sorte ne doivent nous induire en erreur. Lorsqu'ils invoquaient Saturne, Jupiter, Mercure, Pluton, Esculape, Her- cule, Gérés, Diane ou Vénus, les Africains du ii« et du iii'^ siècle de l'ère chrétienne priaient les mêmes divinités que leurs aïeux, dont les sup- plications ou les actions de grâces étaient adressées à Baal, à Baal Ilam- mon, à Eschmoun, à Melqart, à Tanit, à Astarté. L'introduction de la mythologie gréco-romaine en Afrique fut beaucoup plus apparente que réelle. » A. Audolle.xt, dans VAssocialion française pour l'avancement des sciences, 1896, t. II, p. 802, affirme que la Demêter grecque a été iden- tifiée à Tanit; S. Gsell, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1898, p. 91, repousse cette identification.

2. C. I. Semiticarum, pars I, ch. xiii. Cf. P. Berger, Les ex-voto du temple de Tanit à Carthage; Inscription dédicatoire des sanctuaires d'Astarté et de Tanit à Carthage, dans la Revue d'Assyriologie, 1898.

3. Sententiae episcoporum de haeret. baptism., n. 52. P. L., t. III, col. 1107.

4. S. Augustin, Epist. XVJ, 1.

LES ORIGINES. 43

nothéisme ; mais nulle part elles ne semblent avoir été aussi marquées, surtout aussi habituelles et aussi populaires qu'en Afrique. La propagande chrétienne a profiter des profondes affinités du christianisme avec les religions locales; elle trouvait un secret auxiliaire jusque dans la conscience de ses ennemis. On est tenté du moins de l'admettre pour expliquer un fait que nous ont révélé des fouilles récentes : la brusque désertion des sanctuaires de Baal, le Sa- turne africain, vers le milieu du iii^ siècle*, juste au moment le christianisme s'étend et s'orga- nise dans tout le pays à la voix de saint Cyprien. Coïncidence très significative, qui paraît annoncer des conversions en masse : si des foules pouvaient passer si facilement au christianisme, c'est donc que leur instinct religieux n'y était point dépaysé. Voilà qui peut-être aussi aide à comprendre les

1. J. TouTAiN, De Saturni dei in Africa romana cuUu, in-S", Parisiis, 1896, p. 138-139 ; Le Même, Mél. d'ardu et d'Iiist., 1892, t. XII, p. 112 ; Le MÊME, Les cités romaines de la Tunisie, p. 228 sq. : « Ce fut le peuple, ce furent les humbles et les pauvres qui se convertirent d'abord. Les premiers évèques africains furent, sauf de très rares exceptions, des plébéiens. La religion du Christ fut surtout accueillie et confessée dans les classes sociales qui étaient restées les plus fidèles à l'antique religion carthaginoise. » Nous trouvons dans les textes épigraphiques des preuves matérielles de cette « contiguïté » entre la terminologie africaine et la terminologie chrétienne. J. Toutain attribue aux fidèles de Saturne des dédicaces qui nous paraissent pouvoir faire l'objet d'un doute au profit de l'épigraphie chrétienne. Selon lui, les inscriptions du C. I. L., n. 1^551 ; Deus Sanctus Aeternus ; n. 196 : Aeternum numen praestans propi- tium; n. 12003, 1134^4 : Deus patrius; Bull, du Comité, 1893, p. 233, 50 : Invictum numen appartiendraient à la religion africaine. Nous serons moins affirmatifs. Une inscription trouvée à Oued-el-Hammam (Maurétanie Césarienne) et datée de l'année 261, est ainsi libellée : Deo aeter \\no votum l quot prom- H isit Boga- || tus Sabinil{lus? la?) S fecit. [anno] pr [ovinciae] H ccxxii. Cf. L. Demaeght, dans le Bull. trim. des antiq. afric., 1884, p. 100, n. 345. Il faut rapprocher celte formule de celle d'un autel chrétien trouvé à Orléansville, C. I. L., n. 9704 : Aram Deo ]] Sancto Aeterno.

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progrès rapides de révangélisalion au ii® siècle K » Il n'est pas aisé de délimiter les frontières ecclé- siastiques de rÉglise d'Afrique ; sans doute ici, comme presque partout ailleurs, le christianisme marchait dans le sillon tracé par l'administration romaine, adaptant ses circonscriptions embryonnaires aux di- visions provinciales 2. Au iii^ siècle, l'Afrique était divisée en trois provinces : l'Afrique propre, com- prenant la Tripolitaine, la Byzacène et la Proconsu- laire; 2<^ la Numidie; 3^ les Maurétanies. Cette divi- sion apparaît dans les actes d'un Concile tenu à Cartilage, en 258 : Qiium m unum Carthagini con- çenissent episcopi pliirimi ex provincia Africa, Numidia, Mauretania ^. Elle a faire place, dans l'organisation chrétienne, à une division nouvelle adaptée à celle que Dioclétien imposa et que nous avons indiquée*. Quoi qu'il en soit, il est probable que nous ne saurons jamais avec précision le détail de l'organisation ecclésiastique en Afrique pendant le iii^ siècle. Nous devons sans doute laisser une part à l'imprévu, mais nous ne croyons pas préjuger à l'aventure en prêtant à l'Afrique chrétienne, d'une façon générale, les mêmes divisions qu'à l'Afrique

1. p. Monceaux, op. cit., t. I, p. 10.

2. Aucun document ne nous donne lieu de croire que l'Église d'Afrique ait agi différemment de ce qui se passait ailleurs.

3. En l'an 27, lors du partage de l'Empire en Provinces de César et Provinces du Peuple, l'Afrique et la Numidie firent partie des dernières. Mais d'Auguste à Dioclétien les changements se multiplièrent. Cf. H. FouRNEL, Les Berbers, t. I, p. 50 sq. Nous ne savons rien d'assez précis sur le christianisme africain au iii« siècle pour espérer établir un rap- prochement à cette époque entre les divisions civiles et les divisions ecclésiastiques. S. Cyprien, Opéra, in-fol., Parisiis, l'726, p. 329. Cf. H. FouRNEL, op. cit., 1. 1, p. 62, note 3.

'i. La répartition provinciale de Dioclétien aboutit dans l'ensemble à un morcellement des anciennes divisions. En ce qui concerne l'Afrique, nous voyons que l'on songea à se prémunir contre le danger des grands

LES ORIGINES. 45

telle que l'avait divisée Fadministration impériale ^ . 11 faut néanmoins réserver la part de cet esprit d'apostolat, inhérent au christianisme, qui entraînait ses adeptes et bientôt sa hiérarchie dans des direc- tions que les civilisations phénicienne et romaine n'avaient pas abordées. Car il s'en faut que ces civi- lisations eussent conquis toute la région de l'Atlas. La Maurétanie conserva toujours quelque chose d'in- dépendant ; la région montagneuse à l'ouest de FAurès et les plateaux qui dominent le Tell ne devinrent guère romains. Des tribus berbères et maures, à l'égard desquelles Rome se contentait d'une alliance avecles cheikhs nationaux, couraient dans l'immense

commandements et à rendre plus facile le maniement des populations indigènes. Un passage de Lactance, De mortib. persecut., 7, ne laisse pas de doute à ce sujet. Ce calcul ne réussit guère. Cf. H. Fournel, op. cit., t. I, p. 63, note 3. La « Liste de Vérone » qui date, d'après Mommsen, de l'année 297, nomme les provinces d'une façon un peu différente, mais cette liste ne peut être utilisée qu'après une forte opération critique. Cf. Fallu de Lessert, liée, de Const., 1888, t. XXV, p. 171 ; Revue arcliéoL, t. XIV, p. 393; G. JULLLAN, Mél. d'arcli. et d'hist., 1882, t. II, p. 85; MOMM- SEN, C. I. £., Introd., p. xvii sq.; G. Tissot, Géogr. comparée de l'Afr. rom., t. II, p. 42; F. Ferrère, Tm situation religieuse de l'Afrique ro- maine depuis la fin du iv^ siècle jusqu'à l'invasion des Vandales (429), in-8°, Paris, 1897, p. U sq. Gf. L. Godard, Observations sur la formation des diocèses dans l'anc. Egl. d'Afrique, dans la Revue africaine, t. II, p. 399sq. ; L. Renier, dans G. Boissière, ^s^uiised'Mng histoire de la conquête et de l'administration romaine dans le nord de l'Afrique, princi- palement en Numidie, in-8'>, Paris, 1878, p. 424. Appendice H : Les diocèses, 1. Il importe de ne pas faire de confusion entre ce qui est à Rome et aux races précédemment établies dans le pays. Il faut distinguer entre VAfrica et la Maurétanie Césarienne. Cf. J. Toutain, Les cités ro- maines de la Tunisie, p. 2, 16 sq. ; E. Cat, Essai sur la province de Maurétanie Césarienne, in-8°, Alger, 1891. Pendant les premiers siècles de notre ère, villes romaines et villes indigènes vécurent à côté les unes des autres, mais il n'y eut guère de mélange entre les institutions des unes et des autres; c'était le cas en Maurétanie. Dans VAfrica, l'assi- milation a été réelle entre les traditions locales et les méthodes im- portées par les vainqueurs. Partout on remarque la prépondérance et très vite la prédominance du système romain. C'est ce qu'il nous im- portait de constater.

3.

46 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

plaine du Tell ; les hauts plateaux, le Sahara et tout l'ouest de l'Atlas, c'est-à-dire la Tingitane, étaient occupés par les Gétules, qui descendaient jusqu'à la côte, tantôt pour le commerce, tantôt pour le pillage. AudiredeTertullien, quelques tribus gétules avaient entendu annoncer l'Évangile avant le commencement du iii^ siècle ^ « L'évangélisation de cette frontière n'a pas d'histoire distincte de celle de l'évangélisation de l'Afrique en général. On ne connaît aucun apôtre des Maures; on ne trouve nulle part une Église, une or- ganisation ecclésiastique spéciale à ce peuple. Le christianisme s'y est infdtré de proche en proche, comme dans la province elle-même; les évêchés se sont fondés au milieu des groupes de population, à une distance plus ou moins grande vers l'intérieur. Mais c'est toujours l'Église d'Afrique^. » Si nous tenons compte de ces « enfants perdus », nous ne pouvons cependant les faire entrer dans l'étude du développement régulier qui fait l'objet de notre re- cherche.

Tertullien est le premier écrivain qui nous parle de l'Église d'Afrique ^. Il écrit dans les dernières an- nées du 11^ siècle et le début du iii^ et, à cette époque, il est manifeste que l'Église de Carthage est le cen- tre et le foyer du christianisme africain. A Carthage, nous dit Tertullien, on voyait chaque jour, en temps

1. Tertullien, Adv. ludaeos, 7.

2. L. DUCHESNE, Eglises séparées, in-12, Paris, 1896, p. 280. Cf. Y. Geslin de Bourgogne, JSote sur l'occupation des Aurès par les Ro- mains, dans les Mém. de la Société d'émulation des Côtes-du-Nord, 1873-1874; E. Masqueray, De Aurasio monte, in-8°, Paris, 1886. On trouverait peut-être dans les idiomes barbares des tribus actuelles quel- ques indications utiles. Les Touaregs appellent un bon génie enjelous. Cf. Vivien de Saint-Martin, L'Année géographique, 1863, p. 126.

3. Il n'est pas le premier Africain clirétien qui ait écrit, ainsi que nous Talions voir plus loin.

LES ORIGINES. 47

de persécution, plusieurs chrétiens jugés et mis à mort ^ les fidèles isolés en péril, les propriétés des chrétiens saccagées ^. Chaque jour aussi quelque assemblée chrétienne, dénoncée par un traître, était envahie et pillée ^, les cimetières étaient violés ^*. Ce que nous savons de plus précis se lit dans un texte célèbre qu'on ne saurait omettre de citer. S'adressant à la population païenne, Tertullien lui dit : « Sans prendre les armes, sans nous révolter, nous pourrions vous combattre, simplement en nous séparant de vous ; car, si cette multitude d'hommes vous eût quittés pour se retirer dans quelque contrée éloignée, la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié votre gouvernement et vous eût assez punis : vous auriez été effrayés du silence de votre solitude, du silence, de Fétonnement du monde, qui aurait paru comme mort ; vous auriez cherché à qui commander ; il vous serait resté plus d'ennemis que de citoyens. A présent, la multitude des chrétiens fait que vos enne- mis paraissent le petit nombre... Nous ne sommes que d'hier^ et nous remplissons tout, vos villes, vos îles, vos châteaux, vos bourgades,vos conseils, vos camps ^,

1. Tertullien, Exhort. ai martyres, 1-6.

2. Apologeticus, 37.

3. Ibid., 7.

U. Ibid., 37. Les fouilles du R. P. Delattre, à Carlhage, ont rendu au jour des cimetières païens de l'époque impériale, maison n'a pas retrouvé la trace de cimetières chrétiens d'une si haute antiquité, bien qu'ils aient très probablement existé. Les émeutes, dont parle Tertullien, les ont sans doute fait disparaître et des actes semblables ont pu se renou- veler pendant le iii^ siècle.

5. 11 se pourrait que celle expression concernât surtout le christianisme en Afrique; il semble difficile, même à un avocat, de qualifier deux siècles écoulés comme un seul jour.

6. Il y a ici, du moins en ce qui concerne l'Afrique, une inexactitude manifeste. En dehors du soldat célébré par le De Corona et qui se trou- vait au camp de Lambèse, nous ne connaissons qu'une seule inscription

48 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

VOS tribus, vos décuries, le palais, le sénat, le Ib-

chrétienne relevée jusqu'à ce jour dans tout le camp de Lambèse et dans ses cimetières. Cf. R. Cagnat, Le Musée de Lambèse, in-i", Paris, 1895, p. 25. Celte inscription, publiée par Poulle dans le liée, de Conslantine, t. XXII, p. aoo, n. 161 et C. I. L., n. 18^88, est déposée aujourd'hui au praetorium. Elle offre une belle formule; lign. 7 : InCristo vivas et in me[liuscrescas\. Le fait est dautant plus remarquable que la présence des chrétiens dans les armées a été un des facteurs de l'expansion du christia- nisme. M. R. Cagnat, L'Armée romaine d Afrique et l'occupation militaire de l'Afrique sous les empereurs, \n-k°,VixY\%, 1892, p. ai3,aparlé A\x Culte des dieux dans le corps d' occupât ion d' Afrique ; il n'a pas abordé la ques- tion du culte chrétien ni des soldats chrétiens. L'armée d'occupation com- portait des légions et des troupes auxiliaires indigènes que fournissaient les tribus établies dans le pays. La Numidie possédait la légion III« Au- guste et des corps auxiliaires, les Maurétanies Césarienne et Tingitane n'avaient pas de légionnaires. Ce n'est donc qu'à Lambèse (qui fournis- sait la cohorte de garnison en détachement à Carthage), C. I. L., n. 2532, que nous devons chercher la trace de chrétiens venus de contrées loin- taines et important le christianisme en Afrique, car, outre la legio III'^ Augusta, nous savons que les légions IX'^ Hispana, VI^ F errata, I^ Macriana Liberalrix, VII^ Gemina, III" Cyrenaica, XXII'^ Primigenia,

IV^ Flavia, Macedonica, ///» Gallica, Italica, 11^ ?, III^ Ita-

lica, III^ Parthica, XX^ Valeria Viclrix, ont envoyé à différentes épo- ques des détachements en Afrique. Cries épitaphes chrétiennes mention- nant en Afrique la profession militaire sont extrêmement rares ,*(7. /./,., n. 5229 : miles; 9248 : tribunus numeri Primanorum; 9255 : ex prae- posilis equilum armigerorum juniorum; 16655 : veteranus; P.Blanchet, dans iVouv. arch. des miss, scientif., 1899, p. 112, n. 7 : centurio; et tou- tes ces épitaphes ne sont pas préconstantiniennes. Nous ne croyons pas que l'épisode du martyr-conscrit Maximilien, Rlixart, Actasincei^amar- tyrum, in-4<>, Parisiis, 1689, p. 309, dénote un état d'esprit assez général en Afrique, pour expliquer historiquement le fait archéologique que nous signalons; d'autre part, il nous paraît avéré que l'Afrique s'est trouvée dans des conditions tout à fait analogues à celles de la Gaule ou de la Grande-Bretagne. Or, ni l'un ni l'autre de ces pays qui ont hébergé des légions pendant les trois premiers siècles du christianisme n'ont rendu une seule pierre qui mentionne la profession militaire d'un chrétien. Cf. G. WiLMANNS, Die rômische Lagerstadt Africas,ûans les Commentationes in honorem Mommsenii, in-8°, Berlin, 1877, p. 190 sq., trad. H. Thédenat, Etude sur le camp et la ville de Lambèse, dans le Bull, des antiq. afric, 1884; Delamare, Recherches sur l'ancienne ville de Lambèse, dans les Mém. de la Soc. des Antiq. de Frarice, série, t. I, p. 30 sq. W. Pfitzner, Geschichte des rômischen Legionen von Augustus bis Hadrianus, in-S", Leipzig, 1881; M. Fiegel, Historia Legionis IW^ Augustae, m-8°, Berlin, 1882. Pallu de Lessert, Les briques légionnaires. Contribution à la géographie militaire de l'Afrique romaine, dans la Rev. de l'A/rique

LES ORIGINES. 49

rum ^L' « Apologétique » fut écrite vers l'année 197 ^ ; le livre « A Scapula », qui est de l'année 212^, nous donne des chiffres : « Que ferez-vous de tant de mil- liers d'individus de tout sexe, de tout âge, de tout rang, qui s'offriront à vos coups ? Qu'il faudra de bû- chers et de glaives ! Que souffrira Cartilage que vous devrez décimer^*. » Il dit encore que « dans chaque ville plus de la moitié des habitants sont chrétiens ^ », et il y avait dans l'Afrique septentrionale des centai- nes de villes ^ dont quelques-unes très peuplées. Ailleurs il raille le fisc dont l'ingénieuse rapacité n'a pas songé à exploiter une source d'abondants reve- nus en imposant les consciences chrétiennes ^. Mal- gré l'habituelle exagération des paroles de TertuUien, son témoignage paraît, en l'espèce, recevable. Il écrit dans le pays même dont il parle et il sera lu,

/"rançatse, 1888. Pour être complet ou, du moins, pour ne soustraire au- cun détail à la discussion, nous devons signaler la découverte, en 1856, au sud-est des ruines de Lambèse, d'une area rectangulaire de ôO^X^O"", close par un mur de 0'",50 d'épaisseur. Elle renfermait un grand nombre de sépultures, tombes en briques disposées en triple étage et sarcophages en pierre isolés ou par groupes ; un de ces groupes comprenait de 70 à 80 tombes sur trois rangs. Il n'y avait aucun mobilier funéraire. « Ce ci- metière, ditMoLL, Ayin. de Constantine, 1858-1859, p. 216 sq., pi. XI, est d'origine chrétienne, cela nous paraît probable. » « Je serai comme cet auteur, enclin à le croire », ajoute S. Gsell, Monum. antiq. de l'Algérie, in-80, Paris, 1902, t. II, p. 400, note 1.

1. Tertulliem, Apologeticum, 37.

2. D. CABROLetD. Leclercq, Monum. Ecoles, liturg.^ in-4°, Parisiis, 1902, t. I, praef., p. cxciv; P. Monceaux, Chronologie des œuvres de TertuUien, dans la Revue de Philologie, 1898, t. XXII, p. 77, adopte la date 197.

3. D. Cabrol et D. Leclercq, op. cit., p. cxiv ; Monceaux, op. cit., p. 77.

U. Tertullien, Ad Scapulam, 5.

5. Tbid.

6. Pour VAfrica et la Numidie, voir p. 8, note. Toulotte, Géogra- phie de U Afrique chrétienne, in-8°, Montreuil-sur-Mer, 1894.

7. Tertullien, De fuga in persecutione, 12.

50 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

il s'occupe de la situation présente, il paraît donc tenu à observer quelque précision dans ses évalua- tions; en outre, si on le juge d'après ce qu'il a écrit sur l'expansion du christianisme dans les autres con- trées de l'Empire, il semble avoir eu, en ces matières, quelque souci de l'exactitude ^ . Mais les monuments ne nous permettent pas d'en vérifier le degré. Nous ne savons d'après quelles données Miinter a cru pou- voir fixer pour l'Afrique romaine, au début duiii^ siè- cle, le chiffre de la population chrétienne à 100.000 âmes; aucun texte, à notre connaissance, n'appuie ou n'infirme ce calcuP que B. Aube croit un peu trop élevé ^.

Si la période préconstantinienne a fourni quelques épitaphes, elles sont en trop petit nombre pour pré- senter les éléments d'une statistique et nous croyons devoir nous abstenir d'attribuer à des sépultures chré- tiennes, violées ou désaffectées, toute une catégorie de marbres funéraires d'où les formules païennes sont absentes. Nous ne pouvons songer à recueillir ici les épitaphes que leur formulaire place parmi les plus anciens monuments du christianisme en Afrique ' ;

1. Nous avons eu l'occasion de nous en expliquer dans Les Martyrs^ Recueil de pièces authentiques, in-S", Paris, 190'4, 1. 111, préf., p. Lxxxv. Cf. P. MuRY, Le nombre des chrétiens de yéron à Commode, dans la liev. des Quest. hist., 1877, t. XXII, p. 522.

2. F. MÛMER, Primordia Ecclesiac Africanae, in-4°, llafniae, 1829,

p. 2a.

3. B. AUBÉ, L'Église d'Afrique et ses premières épreuves sous le règne de Septime-Sévère, dans la Bcvuc historique, 1879, t. XI, p. 246.

4. Il ne faudrait pas toutefois se confier absolument au laconisme des formules pour revendiquer une antiquité imaginaire à l'épitaphe. C'est ainsi que le nom d'une défunte suivi des seuls mots : in pace se ren- contre jusqu'au v^ siècle, P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1901, p. 140, n. 67; ce qui dépasse la mesure ordinaire du retard des provinces sur le formulaire de Rome, cf. C Bayet, De titulis Atticae christianis antiquissimis, iii-S", Luleliae, 1878; E. Le Bla\t, Manuel d'épigraphie

LES ORIGINES. 51

nous ferons exception pour deux d'entre elles qui nous révèlent les noms de deux chrétiennes. L'une est celle de Rasinia Secunda, morte à Tipasa en Fan- née 238:

RASINIA

SECVNDA

REDD-XVI

KAL-NOVEM

P-CLXXXXVIIII

Rasinia Secunda redd[idit spiritum), XVI kalend. Noçembr. [anno] p[rovinciaê) 199^.

L'autre est celle d'une chrétienne enterrée à Giufi {=: Henschir Mscherga)^ dont l'épitaphe rappelle en même temps que sa mémoire celle de cinq jeunes en- fants. Le christianisme de cette femme est attesté par son nom de Quod vult deus. L'épitaphe rédigée par les soins du mari survivant nous apprend qu'elle dut mourir avant l'année 227. Aucun signe de christia- nisme ni de paganisme sur cette pierre que fit graver un proconsul romain C. Quintilius Marcellus semble une raison suffisante de présumer que ce personnage

d après les marbres de la Gaule, ia-12, Paris, 1869, p. 29. Au iv*= siècle, oia trouve : in pace et l'ancre à Damous-el-Karita, C. I. L., n. 13^71. La formation du type épigraphique chrétien en Afrique se fit très lentement et par con- séquent l'épigraphie ne nous apporte qu'un secours minime pour Tétude de la période des origines. Les épitaphesde Magna Crescentina, S. Gsell, dans les Mél.d'arch. et d'hist.,l89U,l.Xl\\p. ^07 et de Rasinia Secunda, C. I. L., n. 9289, se comptent bien vile et n'apprennent guère autre chose que des noms et des dates.

1. A. Berbrugger, dans la lievue africaine, 1867, t. XI, p. ^87; C. I.L., n. 9289; addenda, p. 974,- supplem., n. 20856; L. Duchesae, dans les Précis historiques, 1890, p. 523-531, et dans les Compte* rendus de CAcad. des inscr., 1890, p. 116; De Rossi, Bull, di arch.crist., 1815, p. 12,150; S. Gsell, Tipasa, dans les Mél.d'arch. et d'hist.,189'i, p. 313; P. Mon- ceaux, Hist. litt. de l'Afr.chrét.,l. II, p. 121, note 3.

52 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

était chrétien ; nous en avons une autre preuve dans réloge qu'il consacre à l'épouse défunte Pescennia Qiiod {>ult deus^honestae memoriae femina ^ bonis na- talibus nata, matronaliter nupta. On remarquera que ces mots sont empruntés à un célèbre document chrétien, la « Passion de sainte Perpétue », écrite quelques années auparavant : Vihia Perpétua^ ho- neste nata, libéralité?' instituta^ matronaliter nupta ^ . Voici l'épitaphe de Pescennia ^ :

PESCENNIA QVODVVLDEVS

H -M- F- BONIS NATALIBVS

NATA MATRONALITER

NVPTA VXOR CASTA 5 MATER PIA GENVIT FILI

OS-m-ET FILIAS-IPVIXIT

ANNIS-XXX- P- VICTORI

NA-VIXIT-ANNIS-VlhP-

SVNNJVS VIXIT ANNIS 10 III P MARCVS VIXIT

ANNIS Il P MARCEL

LVS-VIXIT-ANNV-I-P-FO

RTVNATA- VIXjT ANNIS

XIII M VIII P MARCEL 15 LVS^CONIVGI DIGNAE

SED ET FILIS FILIABVS

QVE NOSTRIS ME VI

VO MEMORIAM FECI

OMNIBVS ESSE PERENNEM

1. Armitage Robinson, The Passion of S. Perpétua, % II, dans Texts and Studies, 1. 1, n. 2, 1891, p. 62.

2. C. I. £., n. 870; ligne 15 : Proconsciv.... ; Ximemes, Hîstoria, fol. 2^6; Procos... ; Shaw, Travels, p. 138. C. Cahier, C. Cavedoni, Souve- nirs de l'Egl. d'Afrique, p. 8'a. A la dernière ligne, il faut suppléer :

LES ORIGINES. 53

Le a liber ad Scapulam » nous apprend que parmi les fidèles se trouvaient « des chevaliers et des dames romaines, nobles comme [le proconsul], peut-être ses plus proches parents et ses amis les plus intimes ^ », dont la vaillance dans les supplices provoquait un mouvement continuel de conversions. « Bien des hommes, écrit Tertullien, frappés de notre coura- geuse constance, se prennent à s'enquérir d'une si admirable patience, et, sitôt qu'ils connaissent la vé- rité, ils sont des nôtres et marchent dans nos voies ^. » La période qui s'étend de l'année de 198 à l'année 212 paraît avoir été signalée par plusieurs persécu- tions et les documents s'accordent à parler de nom- breux martyrs ^, parmi lesquels les uns furent tortu- rés avant le jugement '', d'autres relégués dans les îles ^, d'autres décapités ^, d'autres encore livrés aux bêtes '^.

Tous ces faits rapprochés et additionnés donnent

quam volo. Cf. Rossi, dans SpicU. Solcsmense, t. IV, p. 507; Schwarze, op. cit., p. 64, note I.Morcelli,' A frica clvistiana, in-fol., Brixiae, H67, t. II, p. 91.

1. Tertullien, Ad Scapulam, 5.

2. Ibid. C'était son cas à lui-même, celui de Justin l'Apologiste et ce sera celui d'Arnobe. Un peu plus tard, vers le milieu du iii® siècle, l'au- teur d'un traité attribué à saint Cyprien dira de même : « Lorsque des mains cruelles torturaient les membres du saint, lorsque le bourreau lui déchirait les chairs sans pouvoir abattre sa constance, j'ai entendu par- ler les assistants. L'un disait : « C'est une grande chose dont je me trouble fort que de voir maîtriser ainsi la douleur. » D'autres reprenaient : « Cet homme doit avoir des enfants, car une épouse est assise à son foyer et cependant l'amour des siens est impuissant à le fléchir. Il faudra péné- trer et connaître le mystère qui fait sa force. » Ps. Cyprien, Liber de laude martyrii, 15. Cf. E. Le Blant, Les persécuteurs et les martyrs, in-8o, Paris, 1893, p. 99.

3. Passio s. Perpetuae, 13, dans Ruixart, Acta sincera, 1689, p. 92. U. Tertullien, Apologeticum, 12.

5. Ibid.

6. Ibid,

7. Ibid.

54 L'AFRIQUE CHRÉTIENiNE.

la preuve de Texistence d'une Église d'Afrique, étendue, florissante; mais dont il ne nous est pas possible, en l'état de nos connaissances, de dresser la statistique pas plus que d'en faire une description précise. Si l'Eglise d'Afrique se dérobe à la curio- sité, l'historien ne se trouve pas cependant réduit à tout ignorer de ce qui la concerne. Fort heureuse- ment, la métropole de cette Eglise, la communauté de Cartilage, nous est parfaitement connue vers la fin du 11*^ siècle. Nous devons nous y arrêter quel- que temps puisque, à cette période des origines, elle est notre sujet tout entier.

C'est une question de savoir si les Eglises ont été organisées et traitées d'après les lois qui réglaient l'existence des collèges funéraires^ ; mais il n'est pas douteux que la communauté chrétienne de Carthage n'ait formé de très bonne heure un groupe fermé ayant ses lieux de réunion dans lesquels elle n'ad- mettait que les seuls fidèles. Il semble que ces lieux de réunion aient été établis dans les cimetières qui attiraient particulièrement l'attention ^. Ces cime- tières ne ressemblaient pas à ceux dans lesquels s'assemblaient les communautés à Rome, à Naples, à Clusium, à Syracuse, à Malos^ et dans d'autres régions la nature du sol invitait à y pratiquer des excavations. En Afrique, les catacombes sont

1. MOMMSEN, Decollegiis et sodaliciis liomanonim, in-8o, Kiliae, 1843; De Rossi, I collegii funeraticii famîgliari e privatî, e le loro denomi- nazîoni, dans Commentationes pliilologae in honorem T. 3Iommsenii, in-8°, Berolini, 1877, p. 705-711 ; J. E. Keating, Roman législation on collegia and sodalicia and its bearing on the history of tlie Agapè, dans The Agapè, in-12, London, 1901, p. 180; H. Leclercq, au mot Agape dans D. Cabrol, Dict. d'ardu et de Uturg., 1. 1, col. 788 sq.

2. Tertullien, Ad Scapiilam, 3 : Areae non sint!

3. 11 va sans dire que nous ne prétendons pas introduire des commu- nautés chrétiennes dans toutes ces villes dès la fin du il" siècle.

LES ORIGINES. 55

exceptionnelles^ ; les cimetières étaient à ciel ouvert, on les appelait areae. Celles de la communauté de Carthage nous sont connues. Elles étaient situées, ainsi que l'exigeaient les lois romaines^, hors de l'en- ceinte des villes que ne devait pas souiller le con- tact des cadavres. Dans les grandes agglomérations, à Rome, à Carthage, à Alexandrie^, les cimetières des chrétiens se trouvent dans le voisinage immédiat des cimetières païens; mais ils en sont isolés par des clôtures^. 11 était scandaleux de laisser enterrer un chrétien parmi les membres d'une association païenne^; aussi pouvons-nous croire qu'on excluait avec rigueur de \area tous ceux qui n'avaient pas

1. Catacombe : 1" à Sullecthum, dans le BmIL du Comité, 1886, p. 216; 1889, p. 107; 1895, p. 371; près de Khenchela, au Djebel Djabba, cf. Vars, dans le Bec. de Constantine, 1898, t. XXXIII, p. 362-370. Elle con- siste en une galerie circulaire dans laquelle d'autres galeries viennent déboucher. « Ces couloirs sont taillés dans un tuf assez friable; leurs parois présentent des loculi superposés, que ferment des briques séchées au soleil. On n'a vu dans cet hypogée aucune inscription chrétienne, ni aucun monogramme du Christ; mais les dispositions en sont assez ca- ractéristiques pour qu'on y reconnaisse une catacombe creusée par des chrétiens. » S. Gsell, Monum. antiq. de l'AlgéiHe-, peut-être se trouve- t-il une catacombe dans l'une des basiliques de Kherbet-bou-Addoufen : elle consisterait en une galerie longue d'au moins 60 mètres, large de 2 mètres environ. Des cases « en forme de mangeoire de cheval » sont creusées par étages superposés dans les parois. Les cases étaient fermées par des briques. Ragoï, dans le lîec. de Constanline, 1873-74, t. XYI, p. 252; S. Gsell, Recherches archéol. en Algérie, in-8°, Paris, 1893, p. 181 ; Le Même, Monum. antiq. de l'Algérie, t. II, p. 181.

2. H.Leclercq, Ad Sanctos, dansD. C\brol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col. 479.

3. Le Même, Alexamlrie, Ibid., t. I, col. 1125.

h. Il existait aussi des aî'cac païennes, par exemple à Carthage, les deux areae dans lesquelles furent ensevelis les gens de la maison impériale.

Pour les cimetières chrétiens de Carthage, cf. A. L. Delattre, Décou- verte d'un cimetière chrétien dans les ruines de Carthage, dans Les Missions catholiques, 10 mars 1882; Fouilles et découvertes dans un ancien cimetière chrétien de Carthage situé près de La Malga, dans même revue, févr.-mars 1883.

5. S. Cyprien, Epist. LXVII, 6 (édit. IIartel).

56 L'AFRIQUE CHRETIENNE.

appartenu de leur vivant à la communauté ^ . Les fidèles de Carthage se trouvaient ainsi rassemblés pour dormir le dernier sommeil dans un terrain au nord de Byrsa, le long et en dehors d'un vieux mur d'enceinte qui séparait de la ville proprement dite le faubourg de Mégara. Uarea s'étendait depuis le village actuel de la Malga jusqu'au Bordj-Djedid. reposèrent des milliers de chrétiens ^ parmi les- quels il a s'en trouver d'illustres ^ ; nous sa-

1. Nous connaissons d'autres areae que celle de Carthage, malheureu- sement nous ne pouvons faire autre chose ici que de les indiquer, il existait à Cirta une area martyrum. Le texte qui nous renseigne à son sujet est fort intéressant. Appendice à S. Optât (édit. Ziwsa), p. 19i, ligne 25, 27, p. 196, ligne 16, parce qu'il mentionne l'existence d'un édifice situé sur ce cimetière des martyrs. Il dit que les évêques s'y réunirent, en mars 305, in casa maiore. Par suite de la persécution, on avait transporté dans ce lieu la chaire épiscopale, Ibid., p. 19^, ligne 7- 8, cf. p. 195, ligne 28. A Césarée de Maurétanie, autre area célèbre. Cf. C. I. £., n. 9585; G. Doublet, Musée d'Alger, in-a^ Paris, 1890, pL II, fig. 1;De Rossi, Borna sotlerr., t. I, p. 86, 96, 97, 105-106; t. III, p. 411 ; Bull, diarch. crist., 1861, p. 28; 1878, p. 73 ; 1881, p. 120; Inscript. chrisL urb. Romae, t. II, p. xyxiv ; H. Leclercq, au mot Agape. dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., 1. 1, col. 810 sq., 813, note 1 ; P. Monceaux, dans le Bull.de la Soc. des anliq. de France, 1901, p. 253, 256; Le Même, Hist. liit. de l'Afr. clirét., t. II, p. 125-129; S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'hist., t. XXII, 1902, p. 3'42, noie 5. L'inscrip- tion nous apprend que cette area fut d'abord propriété privée de Seve- rianus, qui la mita la disposition de ses coreligionnaires ; puis elle devint propriété de l'Église de Césarée. Kunstle, dans Theolog.Quarlalschri^t, 1885, p. ^'jl ; Lavigerie, De l'utilité d'une mission archéologique perma- nente à Cartilage, in-8o, Alger, 1881, p. 42 sq., rapporte des fouilles exé- cutées dans cette area, située à l'ouest de la ville, près de la voie qui con- duisait à Cartennae (= Toie^); malheureusement ces fouilles furent faites sans méthode et interprétées plutôt que décrites. Aujourd'hui le terrain a été bouleversé; cf. S. Gsell, Cherchel-Tipasa, p. 67 sq. Schwarze, op. cit., p. 124.

2. A.-L. Delattre, Vépigraphie chrétienne à Carthage, in-8'', Paris, 1891 ; C. I. L., n. 13393-14096 ; cf. 14415-14269, en tenant compte des in- dications topographiques pour chacun des tituli de cette série. Les tombes les plus anciennes sont du côté de l'ouest.

3. Quoiqu'il faille se montrer d'une extrême réserve en fait d'identi- fications, rappelons celles qu'a proposées le R. P. Delattre touchant

LES ORIGINES. 57

vons que saint Cyprien fut enterré « dans les areae du procurateur Macrobius Candidianus, situées rue des Mappales, à côté des Piscines ^ », et son tombeau devint un centre l'on apportait les morts d'assez loin, par exemple : le martyr Maximilien dont une dame de Théveste, nommée Pompeiana, apporta les restes pour les ensevelir en ces lieux ^.

On s'explique les colères de la populace contre les cimetières de Cartilage si on observe que les docu- ments les plus anciens nous font voir l'usage d'élever dans ces cimetières un édifice servant de lieux de réunion aux fidèles^; on appelait très modestement

les martyrs scillilains, cf. Cosmos, 27 févr. 189i, et les saintes Perpétue et Félicité. Cf. Lavigerie, op. cit., p. 52; Delattre dans le Bull, du Comité, 1886, p. 220 sq.; Cosmos, lU janv. 1888, 19 mars 1892, 27 janv. et 3 févr. 189^.

1. Acla proconsuloria Cyprîani, 5 ; cf. A.-L. Delattre dans le Cosmos, 1 déc. 1889; P. Monceaux, Le tombeau et les basiliques de S. Cyprien à Carthage, dans la jRei». archêol., 1901, t. XXXIX, p. 190 sq.

2. Acta S. Maximiliani, 3, dans Ruinart, ylcta sincera (1713), p. 301.

3. Pour le m^ siècle, les témoignages ne manquent pas. Outre la cella de Cherchel dont nous allons parler, C. I. L., n. 9585, nous mentionne- rons celle de Cirta : casa maior, cf. supra, p. 56, note 1, ce qui in- dique Uexistence dans le même cimetière d'une casa minor et peut-être d'autres encore; quand ces édifices étaient vastes, ils prenaient le nom de Basilicae. Ainsi, à Carthage, au début du iv" siècle, la basilica no- varum était construite sur un cimetière, les areae novae, cf. Mél. d'arcli. et d'hist., 1901, t. XXI, p. 207. Ceci est absolument conforme au sens du mot basilica eu Gaule, cf. H. Leclercq au mot Agaune, dans D. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. I, col. 851 sq. L'inscription de Césarée con- cernant la cella construite par le propriétaire légal de Yarea porte une indication de propriété. Ce point est important à noter pour l'étude de la condition légale des communautés chrétiennes. S. Gsell, Monum. antiq, de l'Algérie, retarde l'inscription jusqu'à l'époque constantinienne à cause de la présence des sigles a. co. Cf. H. Leclercq, A. w. dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col. 11 sq. Le titulus de Cherchel ayant été probablement retranscrit d'après celui qui avait été détruit, cela nous reporte assez haut et la cella de Cherchel pourrait faire men- tion d'un martyr Sévérianus, cf. Martyrol. hieronym. (édit. De Rossi, Duchesne), in-fol., Bruxelles, 1894, au 23 janvier, contemporain de la persécution de Valérien, ou même de Septime-Sévère qui y aurait été

58 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

cette salle, cella, mais il ne faut pas songer à retrouver jamais rien de la cella qui dut entendre sans aucun doute les ardentes prédications du prêtre Tertullien . Les areae africaines comprenaient deux parties distinctes : Vhortus, se pressaient les tombes, eiVarea martyrum^ qui contenait sous un édiculeles corps des martyrs. Les dimensions ont varier beaucoup suivant les localités et le dévelop- pement que prenaient les communautés. A Césarée de Maurétanie, l'enclos n'aurait eu, paraît-il, que 30 mètres de long sur 15 mètres de large. « Au centre s'élevait un édicule de 2 mètres de côté, ainsi qu'un autre plus petit; ils étaient voûtés et montés sur quatre murs à cintres ouverts^. » Autour de l'é- dicule on avait accumulé les cadavres et, en certaines parties, on trouva six corps superposés ; plus loin ils s'espaçaient dans Varea et en dehors de l'enclos, dans Vhortiis, qui ne communiquait avec l'enclos que par une seule porte.

C'était primitivement et en temps de persécu- tion, lorsque les domaines funéraires restaient seuls accessibles, que les fidèles se réunissaient^. se

enseveli cf. P. Monceaux dans le Bull, de Soc. des Antiq. de France. 1901.

1. On trouve aussi casa maior, area muro cincta.

2. TouLOTTE, Géographie de V Afrique chrétienne. Maurétanies,]).26, cf. S. GSELL, Monum. antiq. de C Algérie, t. II, p. 399-400. D'après A. TouLOTTE, les deux édicules seraient ceux de Sévérianus et du prêtre Victor dont l'inscription a été trouvée tout à côté et qui mentionne la construction d'un accubitorium renfermant plusieurs corps. C. I. £,., n.'9586 ; G. Doublet, Musée d'Alger, p. 23, 62, pi. II, fig. h ; De Rossi, Roma Sotterranea, t. I, p. 106.

3. Gesta apud Zenophilum, en appendice à S. Optât, dans Corpus script, eccl. latin., 1893, t. XXVI, p. 194; Cives in area marttjrum fue- runt inclusi; et plus loin : Populus Dei in casa maiore fuit inclusus. L'isolement de la cella était facile à obtenir d'après le texte que nous rapportons ici.

LES ORIGINES. 59

trouvait la mensa du martyr, c'est-à-dire la dalle en forme de table qui recouvrait son tombeau. Il est possible que, malgré les bouleversements subis par l'Église de Carthage, il nous soit resté quelque chose de l'une de ses anciennes areae. On a remarqué que le grand atrium annexé à la basilique de Da- mous-el-Karita récemment fouillée, offre les mêmes éléments que nous avons rencontrés à Cherchel, quoique avec des dispositions différentes; c'est-à- dire, «un enclos demi-circulaire, à ciel ouvert, entouré de portiques et un trichonim chacune des absides renfermait une mensa de martyr.

« Évidemment, cet atrium de Carthage a été re- construit au moment l'on éleva la basilique; mais, selon toute apparence, pour ne point toucher aux tombes des martys, on y a reproduit le plan de Varea primitive^ ». Peut-être la décoration de ces édicules était-elle inspirée des modèles qui obtenaient la vogue dans l'Église de Rome; on a tout lieu de le supposer. Qui sait si quelque riche fidèle n'avait pas fait appel à un peintre nommé Hermogène, qui exer- çait à Carthage sa profession et tomba dans l'hé- résie -. Quelques épitaphes auxquelles on hésite à

1. p. Monceaux, HisU lUt. de l'Afrique clirét., t. I, p. 15; A. L. De- LATTRE, Basilique de Damous-el-Karita, Cartilage, 1892, in-8^ Cons- tantine, 1892, 17 pp. et 1 pi. ;Le Même, La basilique de Damous-el- Karita, dans le Recueil de Constantine, 1890-1891, t. XXYI, p. 185-202; S. GSELL, dans les Mél. d'arch. et d'Iiist., 1900, t. XX, p. 118; 1901, t. XXI, p. 211, note 2, au sujet de l'identification proposée dans le Nuovo bulL di arch. cristiana, 1898, t. IV, p. 219-226; Fr. Wieland, Ein Ausflug ins altcliristliclie Afrika, in-12, Stuttgart, 1900, p. 2ft-36, et pi. p. 27; G. Stuhlfauth, Bcmerkungen von einer cliristlich-arcliâologis- x:hen Studien reise nacli Malta und Nord-Afrika, dans Mittheilungen des K. deustch. archàoL Instituts. Rômische Abtheilung, 1898, p. 275- 304; H. Leclercq, au mot Afrique, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de iiturg., t. I, col. 692 sq.

2. Tertullien, Adv. Hermogenem, 1 sq. Il professa l'éternité de la matière.

60 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

fixer une date, mais assurément très anciennes*, portent les symboles cliers aux fidèles : la colombe, l'ancre, la palme, le chrîsmon. De semblables ima- ges auront pu tapisser les murailles des premières cellae.

La communauté de Carthage paraît ne s'être pas contentée d'une simple cella; elle avait un local sans doute plus proche du centre de la ville; ce serait celui que Tertullien nomme Vecclesia ^ et qui semble avoir comporté une maison entière^. Nous ne savons rien de plus sur sa situation, sa distribution intérieure ; à peine peut-on dégager des textes quelques traits que confirment d'ailleurs les usages connus d'autres églises. Cette église possédait un autel '* et lorsque les frères s'y rassemblaient, il était facile de distinguer les fidèles demeurant debout du clergé autorisé à s'asseoir^. Mais ces lieux de réunions étaient connus de tous ^ et il est probable qu'il existait des refuges dissimulés avec cette ingéniosité qu'inspire une foi ardente aux jours de danger. Ce fut parmi des alter- natives de paix et d'angoisses que grandit la commu- nauté. Nous les raconterons bientôt, mais l'histoire ne se compose pas seulement du récit des événements, elle s'intéresse aux épisodes de la croissance et de

1. Épitaphe de Magna Crescentina, à Tipasa, cf. S. Gsell, dans les Mélang. d'arch. et d'hisU, 1894, t. XIV/p. 407. Cf. C.I.L., n. 791; 13471, 13550; P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 92, n. 7. 11 faut sur ce terrain se montrer assez circonspect, car il y avait des « amateurs d'antiquité » alors comme de nos jours. On rencontre au siècle une formule du type le plus archaïque, P. Gauckler, dans le Bull. duComité^ 1901, p. 140, n. 67.

2. Tertullien, De virginibus velandis, 13,

3. De pudicitia, 4.

4. De oratione, 28. Cf. ibid., 11, 19.

5. De exhortatione caslitatis, 7. G. Ad ISationes, i, 7.

LES ORIGINES. 61

révolution morale, au progrès des institutions et des arts, à toutes les directions que l'activité de l'homme aborde et parcourt avec un succès dont elle demeure juge. Ceci semblerait étendre indéfiniment notre su- jet; nous nous efforcerons de rester bref.

On ne saurait apprécier exactement la première période de l'histoire de l'Afrique chrétienne à l'aide des seules circonstances qui ont marqué quelques- unes des années de ce début. Nous savons peu de chose, mais nous pouvons combler nos lacunes au moyen des renseignements de toute sorte que nous apportent les institutions fondées dès cette époque des origines et maintenues ou développées dans la suite. Dès les premières années du siècle, l'Afri- que chrétienne se montre vivante et viable. Il se peut que l'efflorescence de ses institutions ne lui soit pas particulière et que d'autres Églises aient vu des com- mencements non moins sages et prospères, mais nous n'avons à nous intéresser qu'à l'Afrique, elle suffira à notre tâche. Ses institutions ayant été l'ossature qui a servi de soutien à tout ce grand corps, il y a lieu de les exposer avec quelque détail ^ .

1. Sur les institutions dont nous allons exposer l'origine et le progrès on peut consulter : Pamelius, Liturgica latinorum, 2 vol. in-^^, Coloniae Agrippinae, 1571 ; P. Le Brun, Explication des prières de la Messe, in-8°^ Paris, 1777, t. III, p. 131 sq. ; J. Bixgham, The Antiquities of tlie Chris- tian Church, in-80, Oxford, 1855, t. I sq. ; Warren, The Liturgy and Bitual of the antenicene Church, in-S», London, 1897; L. Duchesxe, Les origines du culte chrétien, in-8°, Paris, 1898; Mone, Lateinische und griechiesche Messen aus dem ziveiten bis sechsten lahrhundert, in-8°^ Frankfurt ani Mein, 1850. G. J. Bunsen, Analecta antenicaena, in-8", London, 1851, t. III, p. 237-242; M. Gerbert, Vêtus liturgia alemannica, in-i", San Blasii, 1776, 1. 1, p. 63 ; Krazer, De apostolicis necnon antiquis Ecclesiae occidentalis liturgiis, in-8°, Auguslae Vindelicorum, 1786; E. Schlestrate, De fide et ritibus ecclesiae Africanae, dans Antiquitates Ecclesiae, in-foL, Romae, 1692; Grancolas, L'ancien sacramentaire de l'Église, t. L Les anciennes liturgies, in-8°, Paris, 1704; Morcelli, yl/"n'ca

4

62 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

cliristiana, in-i", Brixiae, 1816 ; C. Cwedom, Memorie deU'antica Chiesa africana, dans les Memorie di Modena, II® série, l. VIII, p. 305-365; t. IX, p. 5-51, 225-272; t. X, p. 5-30, 185-248. C. CAHIER, 5owuem>s de l'ancienne Église d'Afrique, in-12. Paris, s. d. F. Probst, Liturgie der drei ersten christlichen lahrhunderte, in-S", Tùbingen, 1870; D. Cabrol, Liturgie de l'Afrique, dans le Dict. d'arch. et de liturg., 1903, t. I, col. 591-657; D. Cabrol et D. Leclercq , Monum. Eccl. liturg., in-V, Parisiis, 1902, 1. 1, n. 1578-21/ia ; 2149-2172 ; 2808-2824, 3933-4042, 4168, 4353, 4353 a, b.

CHAPITRE IV

LES INSTITUTIONS

Formation de la semaine et de l'année chrétiennes. Fêtes du Seigneur. Périodes privilégiées. Les jours de « station ». Le culte des morts. La hiérarchie. Le métropolitain de Carthage. Les circonscriptions ecclésiastiques.

Il faut se garder d'attribuer aux origines des insti- tutions sociales une consistance et une prévoyance qui sont les résultats d'un développement dont nous pouvons suivre les phases principales. A l'origine, les fidèles introduisent parmi les occupations de leur journée l'assistance à une réunion remplie par des exercices religieux ; le caractère quotidien ou lieddo- madaire de ces réunions n'est pas absolument déter- miné, peut-être a-t-il varié suivant les Eglises et les circonstances. Chaque réunion est isolée de celles qui l'ont précédée et de celles qui la suivront; elle n'a aucun rapport avec l'année civile ou avec l'année religieuse ^ Les frères gardent leur année civile,

1. Et cela aussi bien pour les Juifs que pour les Gentils. Comme le point peut sembler obscur, nous renvoyons à la démonstration que nous avons faite de l'impossibilité d'attribuer une valeur de repas pascal liturgique à l'Eucharistie, à cause de sa réitération fréquente dans le cours de l'année. H. Leclercq, Agape, dans F. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. I, col. 780-783.

€4 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

juive pour les Juifs, grecque ou romaine pour les Gen- tils; de sortira l'année ecclésiastique, combinaison des deux usages , juif et gréco-romain ^ . Mais ceci suppose un temps plus ou moins long. Au début, tout se réduisait au sacrifice qui « a été le centre de for- mation, et dans toute la rigueur du terme, le noyau de la liturgie catholique^ », et à la réunion synaxaire occupée par la lecture des écrits des apôtres et le chant des psaumes. Sacrifice et réunion synaxaire se soudèrent en un épisode unique qui ne laisse pas ce- pendant de montrer aujourd'hui le point de suture de ses deux parties^. Le cursus cottidianus s'était ainsi constitué et, tel quel, il pouvait s'adapter à n'importe quel jour de la semaine. L'influence juive paraît avoir conduit vers une fixation plus stable de l'institution nouvelle. Depuis une époque très ancienne, un grou- pement de sept jours, dont le dernier consacré à la prière et au repos, existait chez les Juifs. Les chré- tiens se conformèrent à cette périodicité jusqu'à ce qu'ils aperçussent une convenance qui tôt ou tard ne pouvait manquer de les frapper. Il s'en fallait d'un jour seulement pour que la solennité hebdomadaire coïncidât avec la commémoration du jour de la ré- surrection du Seigneur '*. La réunion chrétienne se tenait le jour du sabbat au soir, comme dans la synagogue; on y priait, on y prêchait; après cela avait lieu la fraction du pain; la cérémonie s'achevait à l'aurore, le dimanche. La synaxe et le sacrifice se firent donc le dimanche matin ; cela devint une cou-

1. D. Cabrol et D. Leclercq, Momim. Eccl. lilurg., 1. 1, p. 193*.

2. D. Cabrol, Les origines de la messe et le canon romain, dans la Bévue du Clergé français, 1900, t. XXIII, p. 585.

3. D. Cabrol et D. Leclercq, op. cit., t. I, p. lxxxiii sq. h. Ibid., t. I, n. 623, 68i, 815, Si'i, 1701.

. LES INSTITUTIONS. 65

tume chrétienne. Le dimanche fut le jour liturgique par excellence; il devint ainsi le pivot de la se- maine , et , d'autres causes aidant , il remplaça le sabbat. Il fut appelé le jour du Christ, le jour du Sei- gneur^ xupiaxïi, dont c'était la fête^. Ce fut un nou- veau pas dans la voie de la formation d'une année chrétienne ^.

La préoccupation toute sentimentale de la commé- moration d'où était sorti le dimanche paraît avoir con- duit à un nouveau stade. Il est possible qu'au retour de l'époque de la fête de Pâques, les frères aient éprouvé un besoin plus vif de célébrer le grand événement dont la commémoration hebdomadaire était devenue un fait consacré. Ainsi par une sorte de parallélisme, la fête hebdomadaire servit de type à la fête annuelle. De \octa{>e sortit \ anniversaire. A ce point le cycle chrétien avait reçu son caractère essentiel et défini- tif 3.

Puis la fête annuelle qu'on appela la pâque^ se dé-

1. 11 se produisit donc une sorte de glissement qui entraîna la solennité du sabbat jusqu'au lendemain, mais le sabbat ne fut probablement pas aboli, pas plus que le dimanche ne fut décrété. Quand le déplacement fut un fait accompli, le sabbat ne laissa pas de retenir une dignité particu- lière, surtout en Orient, ainsi qu'en témoignent Cassien et Éthéria, Peregrinatio ad loca sacra.

2. Cf. en faveur de celte théorie, Act , xx, 7 sq.

3. 11 va sans dire que nous nous abstenons de toute fixation chronolo- gique pour l'histoire de ce développement.

U. Ce qui tendrait à montrer que tout ce développement s'est accompli de bonne heure, pendant les années l'Église naissante se trouva sous l'influence presque exclusive du judaïsme. Remarquons que Jésus n'avait pas imposé de nom, il dit : toùto, Matth. xxvi, 26, 28; Marc, xiv, 22, 2U ; Luc. XXII, 17, 19. Pour la liturgie, nous retrouvons l'influence asiatique que nous avons constatée déjà. La lettre de Firmilien à saint Cyprien concernant la procédure à suivre pour le baptême des hérétiques et pour les jours de station, concorde avec l'Asie et diffère de l'usage romain. L. DUCHESNE, Origines du culte chrétien, in-8°, Paris, 1898, p. 220 sq. Par contre, LeBlant signale des analogies verbales, telles que : qui nos precesserunt, refrigerium, mais elles prêtent à des objections.

4.

66 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

veloppa, gagna de proche en proche sur le cours de l'année qui se mit à graviter autour d'elle; elle s'an- nexa une préparation, le carême, et un complément, le temps pascal, qui isolèrent trois mois de Fan- née. La Pentecôte, autre solennité juive, entra dans la dépendance de la Pâque ; puis survinrent d'autres anniversaires, mais ceux-ci consacrés aux martyrs. A partir de ce moment, nous rencontrons les textes positifs, c'est cet état de choses que nous décrivent les écrivains africains.

A la fin du ii^ siècle, c'est-à-dire à l'heure elle entre dans l'histoire, l'Église d'Afrique a rompu toute attache avec le culte et le calendrier juifs : Nobis quibus sabbata extranea sunt et neomeniae et feriae a Deo aliquando dilectae \ écrit Tertullien, et ail- leurs : Pe7' Jesum nunc quoque concussum est sab- batum ^. Il est intéressant de rapprocher de ces pa- roles une lampe trouvée à Carthage représentant le serpent infernal et le chandelier à sept branches ren- versé, foulés aux pieds par le Christ^. Le samedi n'a cependant pas perdu tous ses privilèges, car certains fidèles prétendent que ce jour-là, comme le dimanche, on ne doit pas fléchir les genoux''. Un privilège ana-

1. Tertullien, De idololatria, li.

2. ID., Adv.Marc, IV, 12. AUeslalion analogue chez S. Cyprien, Tes- tim. adv. Judaeos, I, 16.

3. E. Le Bla>'T, La controverse des chrétiens et des Juifs aux pre- miers siècles de l'Église, dans les 3/ém. de la Soc. des antiq.de France, 1896, p. 249, planche en regard de la p. hl. On sait combien le chande- lier est fréquent sur les épitaphes juives, C. I. G., t. IV, n. 9910, 9903, 9907, 9910, 9912, 9914, 9916, 9917, 9919-9921, 9923,9926; à Venouse, cf. C. I. L., t. IX, n. 6199, 6204, 6212, 6219, 6221, 6224, 6225, 6236. A Car- thage, cimetière juif de Gamart, C. I. L., n. 14102, 14104. E. Le Blant, Inscr. chrét. de laGaule, in-4», Paris, 18561865, t. II, p. 621, et Nouveau ■recueil, in-4°, Paris, 1892, n. 284 a, 292.

4. Tertullien , De oratione, 23, On trouve cet usage prescrit par les ca- nons, mais seulement à une époque postérieure, en ce qui concerne l'Afrique.

LES INSTITUTIONS. 67

logue consacre dès lors officiellement la période du temps pascal. La Pâque qui se célèbre au premier mois, est suivie d'une série de 50 jours, pendant les- quels on prie debout et on supprime toute pénitence ^ . D'autre part, la semaine avec son jour de pénitence^ semble avoir de bonne heure une institution corres- pondante dans le carême annuel ; en outre, la nuit de Pâques se passe en veilles et en prières et la passion répond au premier jour des azymes^. On est surpris de ne rencontrer nulle part la fête de Noël à la date nous la célébrons, mais un écrit, peut-être afri- cain, le livre De Pascha computus^ dont la compo- sition remonte au milieu du iii^ siècle ^, assigne la date de naissance du Christ au 28 mars.

L'importance prise dans le férial africain par le culte des martyrs ne doit pas nous induire en erreur. En réalité, les solennités attribuées aux martyrs sont demeurées très longtemps sans influence sur la formation du cycle ordonné exclusivement d'après les éléments que nous avons dégagés; aussi étudierons- nous séparément ce culte simplement intercalé dans les périodes laissées libres par d'autres périodes privi- légiées, exclusives de tout autre culte ^. Le dimanche

i. Tertullien, Z)e jejunto, \h; Be idololatria, 14; De orationey23.

2. Tertullien, De jejunio^ lU.

3. Tertullien, Ad uxorem, II, U ; Adv. ludaeos, 8.

4. En la 5e année du règne de Gordien (= 242-243 apr. 7.-C.). A. Har- NACK, Gesch.der allchr. Litteralur, 1. 1, p. 720, n. 15; E. Hufmayr, Die pseudocyprianîsche Sclirift « De Pascha computus », in-S», Augsburg, 1896, revendique cet écrit pour un membre du clergé romain ; P. Mon- ceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., t. II, p. 97-102, écarte également cet écrit de la littérature africaine ; Corp. script, eccl. lat., édit. Hartel, t. III, p. 267. Notons que S. AUGUSTIN, Sermon CCII, reprochera aux do- natistes de ne pas observer cette fête.

5. C'est le cas pour le Carême qui, au vi^ siècle, dans le calendrier de l'Église de Garthage, demeure exempt de fêtes de martyrs.

68 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

prenait une importance croissante : Ethnicis semel ajinuusdies^ quisque festus est: tibi octa^us quisqiie dies ^ ; il avait pris définitivement son titre de « jour du Seigneur », Z)o/7z/n/67^s dies^\ il avait ses privi- lèges et ses rites d'institution. Le jeûne et l'agenouil- lement sont interdits^; de plus, il y a vigile et cé- lébration de l'eucharistie'^. Dans le cours de la semaine, nous voyons apparaître, à une époque dont la fixation reste fort difficile, deux jours particulière- ment signalés, le mercredi et le vendredi, jours de jeûne et de pénitence que les fidèles ont coutume d'appeler jours de station. Il semble que ces jours n'aient pas obtenu en Afrique une approbation uni- verselle, on chicane sur leur origine, ou bien on les représente comme des rigueurs purement montanis- tes; dans tous les cas, on souhaite voir un adoucis- sement de la discipline à leur endroit, et on réclame que le jeûne ne soit pas, en ces jours, prolongé au delà de none (3 heures de l'après-midi) ^. Ces sta- tions sont indiquées dans les documents anciens et dans la Didachè^ mais on ne se montrait satisfait que si on parvenait à leur donner une interprétation quel- conque. Peut-être ne faut-il pas chercher autre chose sinon dans la station du vendredi un mémento de la passion, une sorte de carême hebdomadaire ; dans la station du mercredi un mouvement de ferveur at- tribuant au jour central de la semaine un privilège destiné à le signaler ou simplement à satisfaire quel- ques esprits désireux de pénitence et imaginant par

1. Tertullien, De idololatria, lU.

2. De corona, 3, 11.

3. Ibid., 3.

U. Ad iixorem, II, U. 5. De jejunio, 2, 10, 13.

. LES INSTITUTIONS. 69

rigueur de s'abstenir en ces jours de station de re- cevoir le corps du Seigneur dans la crainte que les espèces eucharistiques ne rompent le jeûne. Ter- tullien conseille en pareil cas de réserver l'eucha- ristie jusqu'à l'heure le jeûne est terminé ^^. Comme les dimanches, les jours de station eurent leur cérémonial. Ces jours-là, on priait toujours à genoux ^^ et, si la persécution devenait menaçante, on redoublait d'austérités^^. Cette organisation n'est encore qu'embryonnaire, mais tous les linéaments de l'organisme définitif existent et fonctionnent : la pas- sion, la fête de Pâques, le carême, le temps pascal, le dimanche, les jours de station, quelques anniver- saires de martyrs et des défunts de la famille, et c'est tout.

Pendant une longue période d'un siècle environ, de 258 à 380, c'est-à-dire de saint Cyprien à saint Augustin, les documents deviennent rares et laco- niques. Nous ne pouvons pas suivre le développement régulier des germes que nous avons observés, mais nous pouvons constater l'importance des institutions, nouvelles qui en sont sorties. Tout d'abord, on a maintenu les solennités existantes, on y a même ajouté quelque chose. Pâques conserve ses privi- lèges ; son caractère festival se caractérise de plus en plus et se fixe dans tous les textes qui lui sont attribués, tels que le psaume : Haec dies qiiam fecit DojninuSj exultemus et laetemur in ea^ et l'acclama- tion : Alléluia ^ Pâques continue à attirer à elle le

1. De oratione, 19.

2. Ibid., 13, 23.

3. De fuga, 1.

U. S. Augustin, Senno CCXXV, cf. Sermones CXXV, CCX, CCXLIII, CCLII, CCLIV, CCLV, etc. Epist.XWY]. Les moines eux-mêmes quittent leur solitude pour venir célébrer celte fête, Epist. CCXIY, CCXY.

70 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

carême et le temps pascal. Le début du carême est maintenant fixé à quarante jours avant la fête ; on diminue le nombre des jours de pénitence de tous les dimanches qui se rencontrent dans ce temps ^ et aux- quels on conserve le caractère de joie. Pendant le courant de la semaine, on se livre au jeûne, à la prière, à la lecture et aux œuvres de charité ^; ces exercices absorbent presque entièrement les jour- nées du vendredi et du samedi saints, consacrés par des cérémonies longues et solennelles^.

Plusieurs fêtes gravitent autour de la fête de Pâ- ques. Ce sont la Pentecôte, pourvue d'une vigile ''* ; l'Ascension qui est fêtée, dit saint Augustin, toto orbe terrarum et qu'il met sur le même rang que les grandes solennités de Pâques, de Pentecôte, de Noël^. D'autres fêtes sont fixes; ce sont : la Noël et l'Epiphanie, bien nettement distinguées l'une de l'autre ^.

Le l*^"" des calendes de janvier, commencement de l'année civile, était consacré par des réjouis- sances païennes d'un caractère licencieux. L'Eglise institua un jeûne à pareil jour et, dès le iv® siècle, cette pratique de pénitence était répandue in unwer- sum mundum'^\ elle devait finalement abolir l'usage qu'elle était destinée à combattre.

1. Sermo CCV; cf. Scrmones CXXV, CCLX, OCX.

2. Epist. LV.

3. Sermones CCXVIII, CCXIX, CCXXI. h. Sermones CCLIX, CCLXVI.

5. S. Augustin semble considérer les fêtes de Noël et de l'Ascension comme d'institution apostolique, c'est une erreur; elles étaient incon- nues de TertuUien et de S. Cyprien. Quant à l'Ascension, il paraît dé- montré que son institution était fort récente au début du v*' siècle. Cf. Scrm. XCVl, CCLXU; Epis t. Ll\; Paléographie musicale, i.\, p. 102.

6. Sermones CLXXXIV, CLXXXV, CLXXXVI, CLXXXYIII, CLXXXIX, etc.

7. Serwo CXCVlir.

LES INSTITUTIONS. 71

L'apparition du culte des martyrs dans le cycle chrétien est attestée à une date certaine dès l'année 155*, à Smyrne. En Afrique, nous rencontrons une attestation non moins formelle dès l'année 250^. Saint Cyprien écrit aux confesseurs de la foi : « Mar- quez le jour de la mort (de ceux qui périssent en prison) afin que nous puissions célébrer leur commé- moraison parmi les mémoires des martyrs. Ce jour- là, nous ferons des oblations et des sacrifices en sou- venir d'eux. Vous n'avez pas oublié que nous offrons des sacrifices chaque fois que nous célébrons la mort et l'anniversaire des martyrs^. » Ce culte des martyrs n'a pas toujours été nettement distinct du culte des morts et les honneurs à rendre à la dépouille des fidèles n'incombent pas moins gravement que lors- qu'il s'agit de la dépouille des martyrs ^. On garde le souvenir des uns et des autres : adhihe sororum nostrarum exempla^^ ^ et leurs noms sont écrits au- près de Dieu : quorum nomina pênes Deum^^ parfois lui seul les connaît : quorum nomina scit is qui fecit ^, mais il suffit, puisqu'on reste en communion avec eux : sancti Dei memoramini in conspectu

1. Martyrium Polycarpi, c. xviii, dans Opéra pair. aposL, édit. F. X. FUNK, 1. 1, p. 302.

2. D. Cabrol et D. Leclercq, op. cit., 1. 1, p. cxcv.

3. S. Cyprien, Epîst. XXVIII, 2; XXXIV, 3.

U. S. Cyprien, Epist. II, 3 : Corpora medicata condimentis aepullura

mausoleis et monumentis sequestrantur corpora martyrum aut cae^

terorum si non sepeliantur, grande pericuium imminet eis quibus in cumbit hoc opus.

5. Tertullien, Ad uxorem, I, 4.

6. Ibid.

7. C. I. L., n. 7924, cf. H. Leclercq, Actes des Martyrs, dans D. Ca- brol, Dict. d'arch. et de liturg., 1. 1, col. 416; E. Le Blant, Inscript, chrét. de la Gaule, n. 563 ; D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Ecoles* liturg., t. I, p. CLX.

72 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.

Domini ^ ; formules qui se retrouveront sur les dipty- ques, dans les oraisons, dans les inscriptions, dans les martyrologes. On emploie Fencens lors de la sépulture^, on prie pour ceux qui ne sont plus, on sollicite pour eux l'obtention d'un lieu de rafraîchis- sement et l'admission parmi les élus : pro anima ejus orat et refrigerium intérim adpostulat et ei in prima resurrectione consortium ^. Ces derniers mots nous font entrevoir la distinction la plus grave que l'on commença à faire entre les morts et les martyrs. TertulMen enseigna que les martyrs en- traient dans le paradis sans aucun délai ^' ; quant aux fidèles qui n'avaient pas confessé le Christ dans les supplices, les opinions étaient partagées. Deux courants d'opinions divisaient les esprits : sui- vant les uns, l'âme ou juste ou purifiée était admise près de Dieu dès l'instant elle quittait la terre ; suivant d'autres, le ciel lui restait fermé jusqu'au jour de la résurrection. « Le ciel n'est ouvert à per- sonne tant que la terre subsiste, » écrit Tertullien ^; et il développe sa pensée dans sa réfutation de l'hé- rétique Marcion qui enseignait que ceux qui avaient cru à la Loi et aux prophètes étaient tourmentés en enfer, tandis que ceux qui avaient cru et obéi à Dieu et à Jésus-Christ étaient portés dans le sein d'Abra- ham. Or, être reçu dans le sein d'Abraham, c'est le rafraîchissement dans l'attente du dernier jour et de

1. C. I. L.,n. 792^.

2. Tertullien, De idololatria, 11; Apologeticiim, U2.

3. Tertullien, De monogamia, 10.

k. De Resurr. carnis, 17; E. Le Bla>'t, Les persécuteurs et les mar- tyrs, in-8o, Paris, 1893, p. 10^.

5. De anima, 55; De resurrectione carnis, '»3. Cf. Maï, Script. vet<. nova coUcctio, m-U°, Tîomac, 1831, t. V, p. 34, u. 2.

LES INSTITUTIONS. 73

la résurrection du corps ^ Mais cette résurrection n'est elle-même que la « première résurrection », signal d'une période de bonheur matériel et spirituel dont les élus seuls doivent jouir. Cette doctrine fut adoptée par Tertullien^, Commodien^, Lactance ^' et saint Augustin ^ ; elle nous révèle l'opinion la plus importante pour notre recherche puisque l'idée d'un état intermédiaire des âmes des fidèles inaugurait une distinction féconde en conséquences dont la prin- cipale et la première qui se dégagea concernait le culte des martyrs admis dans le paradis par antici- pation du jugement dernier ®.

La pensée de solliciter le refrigerium^ « rafraîchis- sement » ou « soulagement » quelconque, témoigne de la croyance à un échange de services entre les vivants et les défunts, et c'est d'après cette idée que s'introduisirent des usages liturgiques basés sur la préoccupation ordinaire de l'anniversaire : Offert annuis diebus dormitionis ejus'^... pro dormitione ejus apud i>os fiât ohlatio, aut deprecatio aliqua nomine ejus in Ecclesia frequentetur^ . Pro cujus spiritu postulaSj pro quo oblationes annuas red- dis..., in oratione commémoras, offeres, et commen-

1. Adv. Marcioncm, IV, 34.

2. Ibid., III, 24.

3. ïnstructiones, II, 3.

4. Instît. divinae, VU, 14.

5. De civitate Dei, XX, 7.

6. Plusieurs liturgies de l'Orient et de l'Occident s'accordaient à en- seigner la rémunération tardive des âmes. Pour le détail de cette ques- tion dans les liturgies, cf. H. Leclercq, Ame, dans D. Cabrol, Dict. darcli.et de litiirg.; L. Atzberger, Gescliichte der christliche Eschato- logie innerhalb der vorcânisclien Zeit, in-S", Freiburg, 1896, p. 137, 245, 276, 277, 303 sqq., 307, 309, 314, 393, 396, 401, 532.

7. Tertullien, De monogamia, 10.

8. S. Cyprien, Epist. LXYI, 1, 2.

l'afriqce chrétienne. I. 5

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dahisper sacerdotem etascendet sacrificium tuum ^ . Oblationes pro defunctis^ pro natalitiiSy annua die facimus^.

Outre la prière officielle pour les morts, nous avons un exemple de la prière privée ^ et d'assez bonne heure nous entrevoyons des catégories pour lesquelles on ne prie pas. Ce sont d'abord les indignes dont le nom ne doit pas être prononcé dans la prière des prêtres à l'autel : neque enim apud altare Dei me- retur nominari in sacerdotum prece qui ah altari sacer dotes et ministros noluit as^ocari^*. Puis viennent ceux qui sont morts dans le Christ et qui vivent en Dieu : quos ç^içere apud Deum dicimus^\ ce sont les martyrs au sujet desquels saint Augustin est catégorique. On doit, dit-il, prononcer leur nom, on ne doit pas prier pour eux ^, ce serait leur faire injure de prier pour eux ^ ; au contraire, l'Église se recommande à leurs prières ^. En ce qui concerne les enfants, il semble que leur jeune âge ne les dis- pense pas du secours des prières. Lugere [quod fas est) nolite, tamen orate pro illis ^, dit à leur propos Commodien.

Une inscription trouvée à Rome, mais qui doit être

1. Tertullien, De Exhort. castitatis, 11.

2. De corona, 3.

3. Passio s. Perpetuae, 7; cf. Monum. Eccl. lilurq., 1. 1, n. 3962-396^1, 3978.

U. S. Cyprieiv, loc. cit.

5. De mortalitale, 20.

6. S. Augustin, Sermo CLIX, 1 : Cum martyres eo loco recitantur ad altare Dei, ubi non pro ipsis oretur : pro caeteris autem commemoratis defunctis oretur.

7. Sermo CLIX, 1 : Injuria est enim pro martyre orare, cujus nos debemus oralionibus commendari.

8. Sermo CCLXXXIV, 5.

9. Instructiones, H, 32 : Filios non lugendos.

LES INSTITUTIONS. 75

très probablement restituée à l'Afrique, nous apprend que, vers la première moitié du iv^ siècle, on ne lais- sait pas de rencontrer des personnes qui croyaient à l'admission immédiate des âmes de celles des enfants du moins dans la béatitude ^ :

MAGVS PVER INNOCENS ESSE lAM INTER INNOCENTIS COEPISTI -f QVAM STAVILES TIVI HAEC VITA EST

QVAM TE LETVM EXCIPET MATER ECLESIA DE OC 5 MVNDO REVERTENTEM.COMPREMATVR PECTORVM GEMITVS STRVATVR FLETVS OCVLORUM J/

Magus puer innocens esse iam inter innocentis^

{= ntes) coepisti quant staçilestwi (= ista nie tibi?)

haec cita est. Quant te letum excipet Mater e[c)cle-'

sia de [h)oc mundo reçertentem, Comprematur

pectorum gemitus, Struatur fletus oculorum.

A partir du iv^ siècle, les commémoraisons de mar- tyrs augmentent en nombre et en solennité. On leur donne encore les noms anciens de natalitîa, anni- versaria, patrocinia 2, mais on tend à substituer à ces appellations les termes plus pompeux de 50-

1. De Rossi, De tilulis cartliaginiensibus, dans Pitra, Spicil. Soles- mense, t. IV, p. 535, 536; cf. Guasco, Musaei capitolini antiquae inscrip- tiones, in-fol., Romae, 1775, t. III, p. 138; Adami, Del culto dovuto ai sanli martiri, p. 111. Il n'est pas douteux qu'il s'agisse d'un enfant en bas âge, c'est le sens ordinaire du mot innocens dans l'épigraphie africaine; cf. C. I. L., n. 5491, un an; 5492, huit ans; 8636, trois ans; ces formules sont tirées de S. Cyprien, De Utpsis, 2: Quam vos laeta excipit mater ecclesia de praelio revertentes , ei Ibid., 16 : Compri- matur pectorum gemitus, slruatur fletus oculorum. L'inscription per- met de corriger la leçon inintelligible des mss. qui portaient staluatur. C'est la deuxième fois qu'un texte africain permet de rétablir la leçon altérée d'un ms. Cf. E. Le Blant, L'Épigraphie en Gaule et dans l'A- frique romaine, p, 117-119.

2. S. Augustin, Sermones III, XIII, CCLXXXV ; In psalmum LXXXVIIL

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lemnia, solemnitales , festwitates ^. Le jour de la fête de saint Cyprien est désigné comme le sanctissi- muSy le solemnissimus dies^. Le culte des martyrs tend à prendre des proportions excessives. Le férial se charge de noms et il semble qu'on ait, dès le début du siècle, adopté le système des fêtes ren- voyées ^. Évidemment, si on agit de la sorte, nous pouvons