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QUESTIONS
CONTEMPORAINES
CHEZ LES MÊMES EDITEURS
OEUVRES COMPLÈTES
D'EENEST HENAN
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A verroès et l'averroïsmb, essai historique. — 2e édition , revue et
corrigée I volume.
De la part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civi- lisation. 5e édition Brochure.
PARIS. — J. CLAYK, IMPniMBUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.
RESTIONS ,
CONTEMPORAINES
PAR
-™_ ERNEST RENAN
ME&IBHE DE L'INSTITUT
PARIS
MICHEL f,ÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DBS ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1868
/ Droits de reproduction et de traduction réservés
PRÉFACE
L'homme sérieux ne se mêle d'une manière active aux affaires de ; son temps que s'il y est appelé par sa naissance ou par le vœu spontané de ses con- citoyens. Il faut une grande présomption ou beaucoup de légèreté de conscience pour prendre, de gaieté de cœur, la responsabilité des choses humaines quand on n'y est pas obligé. Mais la réflexion spéculative n'implique pas la même témérité. Chacun, dans sa mesure, a pour devoir de songer au bien public et d'y pousser de toute sa force. Celui qui s'occupe des sciences historiques est particulièrement tenu à ce genre d'application. Car, bien que ,1a connaissance du présent soit moins instructive que celle du passé, le présent est aussi une des faces de la réalité; il mérite d'être étudié. Laisser un pareil soin à ceux qu'on appelle « les hommes politiques » serait chose
il PRÉFACE.
fâcheuse. L'homme politique est d'ordinaire un homme de parti et de passion. 11 est très-jpal placé pour juger les ensembles, comparer les temps et les pays divers, saisir les mouvements à longue portée et prévoir l'avenir.
J'ai réuni en ce volume, pour le petit nombre de ceux qui portent quelque philosophie dans l'étude des affaires de leur temps, une série d'articles qui n'ont les uns avec les autres d'autre lien que d'avoir trait, d'une façon plus ou moins directe, aux ques- tions et aux intérêts de notre siècle. La politique générale, les questions relatives à l'instruction pu- blique, l'organisation civile des cultes, l'état moral et religieux de notre pays y sont brièvement tou- chés..
Dans l'article qui est consacré à la politique gé- nérale, j'ai cherché à montrer ce qu'a de superficiel et d'insuffisant la constitution sociale sortie de la Révolution, les dangers auxquels elle expose la France, les malheurs qu'il est permis de craindre, la nécessité qu'il y a d'élargir l'esprit français, de lui ouvrir de nouveaux horizons, de le soustraire à des erreurs invétérées. Toujours grande, sublime parfois,
PRÉFACE. m
la Révolution est une expérience infiniment hono- rable pour le peuple qui osa la tenter; mais c'est une expérience manquée. En ne conservant qu'une seule inégalité, celle de la fortune; en ne laissant debout qu'un géant, l'État, et des milliers de nains; en créant un centre puissant, Paris, au milieu d'un dé-, sert intellectuel, la province ; en transformant tous les services sociaux en administrations, en arrêtant le développement des colonies et fermant ainsi la seule issue par laquelle les États modernes peuvent échap- per aux problèmes du socialisme, la Révolution a créé une nation dont l'avenir est peu assuré, une na- tion où la richesse seule a du prix, où la noblesse ne peut que déchoir. Un code de lois qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal,, naissant enfant trouvé et mourant célibataire; un code qui rend tout viager, où les enfants sont un inconvénient pour le père , où toute ceuvre collective et perpétuelle est interdite, où les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes à chaque décès , où l'homme avisé est l'égoïste qui s'arrange pour avoir le moins de devoirs possible, où l'homme et la femme sont jetés dans l'arène de la vie aux mêmes conditions, où la propriété est conçue
iv PRÉFACE.
non comme une chose morale, mais comme l'équi- valent d'une jouissance toujours appréciable en ar- gent, un tel code, dis-je, ne peut engendrer que , faiblesse et petitesse. On s'étonne souvent de la force que possèdent en province le clergé, l'épiscopat. Gela est bien simple ; la Révolution a tout désagrégé ; elle a brisé tous les corps excepté l'Église; le clergé seul est resté organisé en dehors de l'État. Gomme les villes, lors de la ruine de l'empire romain, choisirent pour représentant leur évêque, l'évêque sera bientôt, en province, seul debout au milieu d'une société dé- mantelée. Avec leur mesquine conception de la famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si tristement la banqueroute de la Révolution , dans les dernières années du xvnie siècle, préparèrent un monde de pygmées et de révoltés. Ce n'est jamais impunément qu'on manque de philosophie, de science, de religion. Comment des juristes, quelque habiles qu'on les suppose , comment de médiocres hommes politiques, échappés par leur lâcheté aux massacres de la Terreur, comment des esprits sans haute culture comme la plupart de ceux qui com- posaient la tête de- la France en ces années déci-
PRÉFACE. v
sives, eussent-ils résolu le problème qu'aucun génie n'a pu résoudre : créer artificiellement et par la ré- flexion l'atmosphère où une société peut vivre et porter tous ses fruits?
Les articles consacrés à l'instruction publique for- ment la plus grande partie de ce recueil. De tous les problèmes de notrfe temps, c'est là le plus important, celui où les comparaisons sont le plus nécessaires. J'ai pensé qu'on lirait avec intérêt l'analyse des jugements que les Allemands portent sur nos institu- tions et nos méthodes. Ce jugement est trop sévère, sans doute, mais on en peut tirer du profit. L'Uni- versité de France a trop imité les jésuites, leurs fades harangues, leurs vers latins ; elle rappelle trop les rhéteurs anciens de la décadence. Le mal fran- çais, qui est le besoin de pérorer, la tendance à tout faire dégénérer e-n déclamation, une partie de l'Uni- versité l'entretient par son obstination à mépriser le fond des connaissances et à n'estimer que le style et le talent. Ài-je besoin de dire qu'aucune critique des méthodes universitaires ne diminue mon estime ni mon respect pour un corps qui renferme dans son sein tant de savoir et de dévouement?
QUESTIONS
CONTEMPORAINES
tiii PREFACE.
cours , plus propres à montrer le talent du profes- seur qu'à former le jugement et le caractère de l'auditeur, ont fait tort à l'esprit scientifique parmi nous. Continués timidement , ils ne peuvent aboutir, qu'à une grande médiocrité. En outre , de pareilles leçons solennelles supposent la liberté politique et un état de l'esprit public qui (je le dis à regret) n'est pas de notre temps. On ne se concilie pas vite une jeunesse qu'on a froissée et à laquelle on n'a pas su inspirer le goût des choses sérieuses et des fortes études. La compression et l'hypocrisie offi- cielle engendrent la turbulence : les universités alle- mandes , où la liberté de penser est absolue , ne connaissent pas les scènes de trouble. Je crus donc qu'à défaut des brillants exercices du temps de la Restauration , on pouvait songer à un enseigne- ment plus scientifique que littéraire, plus spécial qu'oratoire, à un enseignement tirant sa force de sa sincérité absolue, éloigné de toute politique non. par timidité, mais par respect de la vérité, ne cherchant pas le succès dans des allusions , ne faisant de concessions d'aucune sorte. Rêver de nos jours la Sorbonne du temps de MM. Guizot, Cousin,
PRÉFACE. # ix
Ville main, serait une chimère ; mais nous pourrions avoir demain, autour du Collège de France, un mou- vement scientifique que Berlin nous envierait. Je mis mon ambition à obtenir par les voies régulières, c'est-à-dire par le suffrage de mes confrères , une place dans ce grand chapitre de la science libre. Dans un discours préliminaire , j'indiquai la ligne que je comptais suivre, avec un succès qui jusque- là n'avait pas eu coutume d'accueillir les nomi- nations ministérielles, et avec une mesure qu'on voulut bien, pendant deux jours, reconnaître. Le troisième jour, des personnes qui devraient être as- sez satisfaites de leur privilège pour ne pas être jalouses de la liberté des autres me firent interdire la parole. Trois ans et demi plus tard , sans qu'on articulât contre moi de nouveaux griefs, je fus des- titué. On-trouvera dans le présent volume, les pièces de cette affaire. Je persiste à croire qu'en tout cela je n'ai pas eu de tort. Je n'ai pas fait, comme on le ré- pète, une leçon sur Jésus-Christ au lieu d'une leçon d'hébreu. Pour me conformer à l'usage, j'ai fait une première leçon sur le rôle historique des peuples dont je devais enseigner les langues. Consacrer une
x PRÉFACE.
phrase profondément respectueuse à Jésus dans une telle leçon n'était pas sortir du sujet. Niera-ton que Jésus n'ait eu dans l'histoire des peuples sémiti- ques assez d'importance pour mériter une brève mention ? Si un professeur d'arabe , dans sa leçon d'ouverture, consacrait une phrase à Mahomet, F ac- cuserait-on de sortir de son pujet? Qu'on dise que j'ai manqué d'habileté, à la bonne heure. La science, selon moi, ne doit pas être habile, elle doit être sin- cère. En tout cas, si, dans cette circonstance,* j'ai fait preuve de peu de politique, j'ai montré un véri- table amour de mon pays, un vrai dévouement à la solide culture de l'esprit, un vrai désir de tirer la jeunesse de l'état mauvais où elle est, un sentiment juste de la dignité du Collège cle France.
Puisse-t-on comprendre, enfin, la nature du rôle que l'État doit jouer dans l'enseignement supérieur! Quand l'État a choisi le sujet que les corps compé- tents lui désignent comme un homme de mérite, sa responsabilité est à couvert. Ce que le professeur dit ensuite ne regarde que le professeur. Les protestants, les israélites, les libres penseurs se sont-ils plaints qu'Ozanam prêchât à la Faculté des lettres de Paris
PRÉFACE. . xi
le plus pur catholicisme? Non certes; car le mérite d'Ozanam était reconnu. On avait eu raison de le nommer ; une fois nommé, il était parfaitement libre de traiter son sujet comme il l'en tendait. Mais, quand un protestant, un israéMte, un libre penseur arrive, par le choix des corps compétents, à une chaire, il doit être libre aussi de professer ses opinions. Prenez garde! vous mettez le non-catholique en dehors du droit commun, vous arrivez à classer les personnes par religion en ce qui concerne l'admissibilité aux fonctions publiques. Quand le prédicateur catholique ' nous outrage, nous ne nous plaignons nullement de n'avoir pas le droit de lui répondre; nous ne tenons pas à la liberté de l'injure : aurions-nous ce droit (comme l'égalité le voudrait), nous n'en userions pas. Mais que le catholique puisse ensei- gner hautement son opinion dans les chaires laïques de l'État et que nous ne puissions ensei- gner la nôtre dans ces mêmes chaires, cela n'est pas juste. La loi n'a pas dit que, pour être membre de l'enseignement supérieur, il faut être catholique. Ceux qui ne le sont pas seront donc réduits ou à dis- simuler leur sentiment ou à se voir exclus d'une
xii • PRÉFACE.
profession ouverte à tous? Voilà les conséquences où Ton est amené , si Ton admet que l'État est respon- sable directement de tout ce qui s'enseigne dans les chaires qu'il subventionne. Ne voit-on pas que faire peser sur l'État une telle responsabilité, c'est frapper de* nullité tous les établissements publics? On trou- vera peu d'hommes supérieurs qui s'engageront ainsi à ne déplaire à personne. Un tel miracle ne pourrait être accompli que si le professeur consentait à gar- der un silence prudent sur tout ce qui est délicat, c'est-à-dire justement sur ce qui vaut la peine qu'on s'en occupe. La médiocrité seule accepterait un tel programme. Si l'enseignement supérieur devait être réduit de la sorte à l'art de tout émousser, de tout fausser, mieux vaudrait l'abolir.
On invoque, pour justifier ces exigences, les égards qui sont dus à la religion de la majorité. Que ce mot est trompeur ! quelles déceptions il prépare, et qu'on sera surpris un jour de voir que cette majorité n'é- tait qu'une apparence ! Mais supposons qu'elle soit réelle; admettons que, si range du Seigneur sopdait la foi de tous les Français, il trouvât la plus grande moitié de nos concitoyens composée de ca-
PRÉFACE. xin
tholiques croyants et orthodoxes ; est-ce une raison pour que la minorité soit mise hors la loi? Ne serait- il pas à craindre que cet esprit d'exclusion ne portât ses fruits ordinaires, qui sont une incurable igno- rance, des superstitions énervantes , un dédain fu- neste de l'étranger, une certaine débilité d'esprit? En réalité, sous le nom de « religion de la majo- rité » , on reconstitue une religion d'État ou du moins une religion particulièrement privilégiée. Dans l'article intitulé De l'avenir religieux des sociétés modernes, j'ai cherché à montrer les con- séquences d'un tel système et à prouver qu'une religion protégée par l'État est aussi peu libre qu'une religion gênée par l'État. Cet article parut en 1860. La singulière situation où s'est placé le catholicisme venait d'être mise en relief par la con- stitution du royaume d'Italie. Je hasardai dès lors sous toutes réserves une supposition, savoir que le catholicisme pouvait être à la veille, d'un grand schisme, dont le signal serait l'élection simultanée et indécise de deux papes. Je ne veux pas insister sur cette prédiction plus qu'il ne convient. Ce qui s'est passé depuis m'a cependant bien des fois suggéré la
xi? PRÉFACE.
même pensée. La papauté a suivi les errements de la royauté française : elle a posé la pyramide aur son somm3t, au lieu de la laisser sur sa base; elle sera punie comme la royauté par un subit écroule- ment. Les deux fonctions contradictoires de prince électif d'un petit territoire italien et de chef spirituel universel pourront bien amener, à l'un des prochains conclaves, ce qu'ils amenèrent au xive siècle, je veux dire une double élection, Tune répondant aux in- térêts romains et italiens , l'autre aux intérêts ca- tholiques. Les deux partis , naturellement , préten- dront être dans le droit canonique, et les règles d'un conclave sont phose si compliquée, que Ton trouvera de part et d'autre de bonnes raisons à faire valoir. Or, les deux papes étant nommés, le schisme sera incurable. Il aura commencé par être une simple question de personnes et de politique, il deviendra très-vite une scission sur les principes. Les deux papes agiront à la manière des deux pôles d'une pile électrique, attirant à eux les éléments qui leur seront analogues. Le catholicisme peut être com- paré à l'eau. C'est un corps très-homogène, non un corps simple. Mettez-y un agent de séparation, l'oxy-
PRÉFACE. xv
gène fuira à un pôle, l'hydrogène à l'autre. Le catho- licisme ne peut désormais avoir d'hérésies ; mais il n'en est que plus exposé aux schismes, La centrali- sation du catholicisme est devenue telle', qu'un schisme s' opérant du vivant d'un pape est chose im- possible. L'angoisse des consciences séparées serait trop grande. Mais que le vrai pape devienne douteux, que les consciences de part et d'autre aient des rai- sons pour croire à des papes différents, et on se précipitera dans la séparation en parfaite sûreté de conscience. Le conclave est ainsi une porte ouverte à tous les hasards; la grande faiblesse de la papauté est là. Un pape assis sur la chaire de saint Pierre (tout apocryphe qu'elle est) peut défier les attaques; mais dans les interrègnes rien n'est impossible. On a vu un conclave nommer pape le complaisant du roi qui venait de souffleter la papauté ; on a vu le pape ainsi nommé (Clément V) biffer sur les re- gistres du Vatican les actes du pape inflexible et souffleté (Bonifaçe VIII).
Deux des articles reproduits en ce volume appar- tiennent aux premiers essais que j'imprimai dans la Liberté de penser, et que je ne renie pas, bien
ivi • PRÉFACE.
.que j'aie adopté depuis une autre manière d'écrire. L'un de ces articles m'a semblé rendre assez bien les sentiments qu'un jeune homme put éprouver du- rant les funestes années qui suivirent 1848, années où une réaction inintelligente parut adopter pour devise : « Laissez toute espérance. » Au moment où nous voyons se reconstituer sous nos yeux, par la coalition de tous les préjugés français , la majorité que nous avons connue. alors, de telles pages peuvent être utiles. Cette honnête, irréprochable, mais im- prévoyante et superficielle révolution de 1848 eut pour conséquence, au bout de moins d'un an, de donner le pouvoir à l'élément le plus pesant, le moins clairvoyant, le plus obstinément conservateur de notre pays. Une échappée se fit vers 1859 dans cette atmosphère comprimée, par les vues personnelles de l'empereiîr Napoléon III, lesquelles étaient loin d'être simplement négatives comme celles de la ma- jorité conservatrice. La majorité conservatrice avait cru rencontrer dans le prince Louis -Napoléon l'in- strument le plus énergique de réaction ; mais, peu pénétrante, elle s'était trompée; il se trouva que celui qu'on avait choisi pour comprimer toute idée
PRÉFACE. xvu
avait des idées propres et des plans très-critiquables sans doute en plusieurs parties, mais fort différents de ceux des purs conservateurs. Après avoir servi d'a- bord la réaction, l'empereur Napoléon III obéit à ses instincts, lesquels n'étaient pas toujours à l'unisson du vieil esprit français, dans ce qu'il a de borné et d'exclusif. Détruire l'opinion exagérée qu'on s'était- faite de la puissance de l'empereur Nicolas ; tendre la main à l'Italie renaissante ; laisser se développer sans opposition et en un sens favoriser le mouvement inévitable qui fonde sous le nom de Prusse une grande Allemagne savamment libérale, destinée à compter pour beaucoup dans la direction des choses humaines; préparer doucement la modification du pouvoir tem- porel des papes ; atténuer les funestes effets de la loi sur l'instruction publique imposée en 1850 par le parti clérical ; essayer, en fait de commerce et d'in- dustrie, des systèmes qui renferment peut-être quel- que chose de bon ; ouvrir la voie à ces associations ouvrières qui sont appelées à un grand avenir, ce sont là autant d'actes contraires à l'esprit des con- servateurs français, et dont peu de gouvernements chez nous auraient voulu prendre la responsabilité.
b
xvin PRÉFACE.
Ceux qui, n'étant pas engagés dans la politique ac- tive, ont le droit d'être impartiaux et indulgents; ceux qui, traitant l'humanité en malade, évitent de -se montrer difficiles et savent pour un peu de bien oublier beaucoup de mal, purent éprouver quelque satisfaction de ces victoires remportées sur la rou- tine. Des fautes , dont la principale est de n'avoir pas proclamé tout d'abord par des actes irrévocables que la France ne désire pas d'agrandissement terri- torial (un pays comme la France, loin de forcer les gensà s'unir à lui, devrait se faire prier pour ad- mettre de nouveaux membres dans sa communauté), des fautes graves, dis-je, ont changé l'état des choses. Uômpereur Napoléon Ht ayant eu pour maxime de réaliser ses idées au moyen de personnes qui ne les partagent pas, et avec l'appui de la majorité conser- vatrice,, laquelle y est hostile, on devait bien pré- -voir qu'un jour la majorité conservatrice et les membres du gouvernement de l'empereur, apparte- nant presque tous au parti de 1849, se retrouve- orient les maîtres. C'est ce parti qui a fait prononcer dans la question romaine le mot « Jamais » ; c'est lui qui cherche à détruire le royaume d'Italie, et qui
PRÉFACE. xix
par ses provocations excite ce qu'il y a de dange- reux dans le patriotisme allemand. On se trompe, si Ton croit que Ton fondera le gouvernement libéral en France par la présomption et l'ignorance, par l'aveu- glement sénile et la folle négation des plus évidentes nécessités.
L'article sur le Libéralisme clérical parut le 15 mai 1843. Je n'avais pas voulu jusqu'ici le reproduire, d'abord parce qu'il est écrit avec une verdeur qui ne m'est plus habituelle, et aussi parce que je crai- gnais qu'on n'y vît un jugement malveillant sur le catholicisme, auquel je dois tant de reconnaissance. Les catholiques, •'depuis quelques années, ont beau^- coup parlé de libéralisme; je n'ai jamais cessé de penser qu'un catholique quelque peu conséquent ne peut être libéral; mais il ne faut jamais reprocher à ses adversaires leurs inconséquences, quand c'est pour le bien qu'ils sont inconséquents. J'étais donc ravi de voir démenti mon article de 1848, lorsque le Syllabus m'a montré que cet article renfermait des vues assez justes, et que, du moins, je m'y étais montré bon théologien. Le Syllabus, en effet, a été l'éclatante proclamation* de la thèse que je soutenais,
xx PRÉFACE.
savoir que le catholicisme et le libéralisme sont in- compatibles. Or, apparemment , le pape sait mieux que nos politiques cléricaux l'essence du catho- licisme. On n'est pas catholique malgré le pape, et, quand, dans une discussion récente, les plus chauds défenseurs de la papauté ont tous commencé par déclarer qu'ils rejetaient le Syllabus, les théolo- giens ont dû sourire. Pour se représenter les dogmes de l'Église, il faut étudier les décisions des papes et des conciles, et ne pas s'en tenir aux commodes inter- prétations de laïques qui, n'ayant pas fait de théolo- gie, sont mille fois hérétiques sans le savoir et quel- quefois le sachant. Le pape est bon juge en matière de foi catholique. Le Syllabus, qui a surpris tant de personnes, ne renferme rien de nouveau : Pie VII, Pie VIII et Grégoire XVI avaient fait exactement les mômes déclarations.
On se tromperait sur les intentions qui m'ont dirigé dans la composition et la réimpression de ces études, si on y voyait le moindre effort pour aug- menter des divisions déjà trop profondes et aggraver une situation déjà grave. Le moyen de travailler à la concorde est non de dissimuler ses opinions, ce qui
PRÉFACE. xxi
est une injure à la vérité, mais 'de les exposer avec modération. En prêchant à son pays la haute éduca- tion morale et intellectuelle, le culte pur, non séparé violemment de la- religion, mais indépen- dant de la religion, on travaille au bien public. L'apparition subite et triomphante de l'Allemagne dans le champ de la grande bataille européenne a inspiré l'idée d'imiter les armes et les institutions militaires qui ont produit une si grande supério- rité. Pour les armes, rien de plus simple. Pour les institutions militaires, la difficulté est déjà grande. Qu'on prenne garde de vouloir en tout ceci les effets sans la cause, les fruits sans l'arbre et les racines. L'organisation prussienne est le fruit d'un esprit national enté sur une solide philosophie. Imiter l'organisation, sans imiter l'esprit qui l'a produite, serait peu sage. On pourrait être surpris de recueillir d'institutions analogues imposées à des esprits diffé- rents des résultats tout divers. Que faut-il donc imi- ter? Les écoles allemandes, les universités allemandes, l'éducation morale de l'Allemagne, la façon alle- mande de traiter les questions religieuses. Quand le baron de Stein entreprit à partir de 1808 la régé-
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nération de la Prusse, il commença par faire de Berlin la capitale intellectuelle de l'Allemagne du Nord; il nomma Fichte recteur de l'université; il y attira des hommes comme Wolf, Schleiermacher, puis Niebuhr, de Savigny. La force d'une société réside en deux choses : d'abord, la vertu populaire, ce grand réservoir de dévouement, de sacrifice, de force morale instinctive, que les races nobles portent en elles, comme un héritage de leurs an- cêtres; en second lieu, l'instruction et le sérieux des classes supérieures. La guerre, dans les temps mo- dernes, étant devenue un problème scientifique et moral, une affaire de dévouement et d'industrie savante, est en somme un bon critérium de ce que vaut une race. Les armées ne pouvant plus guère être que la levée en masse des nations, les frais qu'elles entraînent étant énormes, le principe des grandes nationalités fondées sur un réel patriotisme sera de plus en plus la loi du monde. Une nation sans élan , sans mobile élevé , sans affection pour son gouvernement, sera bien vite lassée de ce jeu terrible. Le perfectionnement des armes, d'un autre côté, étant devenu une des mille applications de la
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science, mettra de plus en plus la force entre les mains de la raison, qui maîtrise la matière et crée, par l'instruction un peuple digne de servir l'esprit. La nation la plus scientifique, celle qui aura les meil- leurs mécaniciens, les meilleurs chimistes, les corps officiels les moins routiniers et les moins jaloux, sera la mieux armée. La barbarie, c'est-à-dire la fonce brute, sans intelligence, est vaincue pour toujours.. La victoire définitive sera au peuple le plus instruit et le plus moral, en entendant par moralité la capacité de sacrifice, l'amour du devoir. Le pays qui peut fournir le plus promptement le plus de citoyens arô- mes pour- la cause commune, le pays qui peut suffire au budget le plus considérable, le pays qui obtient le plus de résultats au meilleur marché possible , te pays qui supporte le droit divin sans honte et l'iné- galité des classes sans envie, le pays qui ne songe pas à se soulever contre sa dynastie nationale est le plus vertueux, le plus éclairé, et finira par devenir le plus libre. La vanité, qu'on décore du nom d'hon- neur, la jalousie, principe de l'amour exagéré de l'égalité, sont impuissantes pour faire de grandes choses, même chez une nation spirituelle et pleine
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de ressources. On ne fait de grandes choses qu'avec la science et la vertu. Croyez que le bon patriote est celui qui vous prêche le sérieux, l'amendement intellectuel et moral, et non celui qui joue le sort de sa patrie pour montrer son éloquence ou son ha- bileté.
Relever l'amour du vrai et du solide en toute chqse; ne rien négliger pour former une nation raisonnable, éclairée, pratiquant la première des abnégations, la plus difficile, la plus méritoire, qui est de ne pas trop tenir à une fausse idée de l'égalité; fonder une éducation virile et sérieuse, ayant pour base de fortes études spéciales ; inspirer au peuple la croyance à la vertu, le respect des hommes savants et graves; le détourner des révolutions, remèdes souvent plus fu- nestes que le mal qu'il s'agit d'extirper; faire que chacun aime à rester à son rang, par résignation, par fierté, par goût de l'honnête; montrer le beau où il est, c'est-à-dire chez tant d'admirables soldats, d'admirables marins, d'ouvriers courageux, d'ou- vrières résignées, qui continuent la tradition de la vertu; ne pas dire au pauvre : « Enrichis-toi, » mais lui dire : a Console- toi ; tu travailles pour l'humanité
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et la patrie ; » lui prêcher le bonheur par la simpli- cité du cœur et la poésie du sentiment; persuader à Thomme du peuple que ce qui le rend intéressant, c'est d'être respectueux pour les grandes choses morales auxquelles il coopère sans pouvoir toujours les comprendre; à la femme que ce qui fait son charme, c'est d'être dévouée et de servir; mais se comporter en même temps de telle sorte que l'infé- rieur sente bien que celui qui commande remplit un devoir et est animé d'un haut sentiment phi- losophique; présenter comme des choses funestes l'acrimonie, l'envie, la défiance systématique, qui rendent tout gouvernement impossible; faire com- prendre que Ton devient un aristocrate par le mépris de ce qui est bas et vil; décourager de toutes les manières le mauvais goût public, ce fade genre d'esprit, cette basse littérature de turlupins qui est devenue à la mode ; opposer une digue au char- latanisme qui nous envahit de toutes parts; res- pecter hautement le sentiment religieux, mais ne pas attacher la destinée morale de l'humanité à des formes confessionnelles qui peuvent périr, tandis que la foi vraie ne périra pas; par-dessus tout, respecter
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la liberté, condition essentielle de tout bien; voilà ce qui serait la bonne politique. Le reste ne sera qu'expédient d'une médecine aux abois. La maladie de ce pays est profonde; il faut toucher à l'essence même de son tempérament.
Les forces de la France sont infinies , mais elles s'étouffent faute d'air libre et d'espace. Redoutons un de ces accès périodiques où notre nation comme en délire semble vouloir sa décapiter elle-même, et rejeter hors d'elle la partie la plus noble de ses en- fants. Réprimons ces accès malsains d'amour-propre national qui nous font croire que la puissance d'une nation repose sur la division et l'affaiblissement de ses voisins. 11 ne faut pas pousser le principe des nationalités jusqu'à la subtilité ni jusqu'au fana- tisme. Mais,' du moment qu'on a rejeté le principe du droit divin des dynasties, il n'y a plus de solide que le principe du droit des peuples; or, les peuples n'ont d'existence qu'en tant qu'ils sont des groupes naturels formés par la communauté approximative de race et de langue, la communauté de l'his- toire, la communauté des intérêts. Au lieu de se haïr et de se contrarier, que les nations s'étudient
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les unes tes autres, profitent tour à tour de leurs expériences. Les deux conditions essentielles du salut du monde moderne, les deux conditions qui feront (telle est ma ferme confiance) que la destinée de notre civilisation ne sera pas de disparaître, comme les , civilisations de l'antiquité, après un éclat passager, sont, d'une part, la division de l'Europe en plusieurs États, garantie de sa liberté, et, d'autre part, cette profonde fraternité qui fait que les esprits des races les plus diverses s'entendent dans la grande unité de la science, de l'art, de la poésie, de la reli- gion. C'est la Grèce, à la fois si puissante par la solidarité du génie et si divisée en politique, qui doit être notre modèle, et non cet empire romain qui fit . périr la civilisation antique sous l'étreinte de son effrayante unité.
Dieu me garde de méconnaître ce qu'a de grand et d'extraordinaire le rôle de la France. Faite pour étonner le monde par ses coups de génie et ses ca- prices, la France ne sait pas être médiocre et bour- geoise. Si on veut travailler à la rendre telle 2 on n'y réussira pas : c'est basse et méchante qu'on la ren- dra; elle tombera au dernier rang, si elle ne travaille
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à quelque œuvre de première noblesse. Ses chi- mères sont sa gloire et sa vie. La Révolution a jeté la France dans un état de crise héroïque, qui parfois la met au-dessous de tous et lui enlève les avan- tages des gens sensés , mais qui la marque au front pour une destinée mystérieuse. Je ne voudrais pas que Ton coupât cette fièvre divine qui fait notre grandeur. Mais il faut prendre garde qu'un accès n'emporte le malade. Que tous mettent en commun leurs réflexions , amassées en des champs divers, pour conjurer ce danger. On lit dans les vieilles légendes hébraïques que Rébecca, sentant les deux enfants qu'elle portait lutter dans ses entrailles, con- sulta le Seigneur. « Deux nations»sont dans ton sein, » lui fut-il répondu. Dans le sein de notre pays, comme dans celui de Rébecca, se battent deux peuples dont l'un veut étouffer l'autre. Faut-il que l'un abdique, cède à l'autre? Non, il faut que tous deux se sup- portent, et, malgré leurs divisions, aient un culte commun, oelui de la justice et du bien, inséparable de celui de la patrie. Divisée en quatre factions, dont trois sont toujours hostiles à celle qui règne* la France ne dispose jamais, en réalité, que du quart de ses
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forces; et pourtant il est des intérêts permanents, supérieurs aux changements de dynastie, qui ne doivent jamais souffrir. Le galant homme qui ne vou- drait servir qu'un gouvernement indiscuté et à la formation duquel il n'aurait pas contribué est réduit à se tenir à l'écart. Un gouvernement ne peut guère être bienfaisant qu'au bout de dix ou quinze ans. Jusque-là, il appartient non aux citoyerfs honnêtes et utiles, mais à ceux qui l'ont fondé ou vite accueilli. Les révolutions avilissent ceux qui en profitent et qui sont toujours suspects de les avoir provoquées; elles isolent, annulent, égarent ceux qui leur résistent. Funeste cercle vicieux , qui ne laisse pas de choix entre des variations pénibles, entraînant à la longue un complet avilissement des caractères, et une raideur qui vous rend malgré vous hostile à l'œuvre publique! Leçon terrible pour les peuples qui , incapables du gouvernement Républicain, détruisent la dynastie que les siècles leur ont donnée! Si Ton n'y prend garde, le temps n'est pas loin où la mort de chaque souve- rain donnera le signal d'une guerre civile, où le pou- voir sera le prix du plus audacieux, où la nation sera divisée en deux parts, l'une composée d'intrigants de
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toute sorte, vivant de révolutions et de restaurations; l'autre composée d'honnêtes gens ayant pour règle absolue de ne pas se mêler des changements de gou- vernement, attendant, mornes chez eux, l'arrêt du destin. Mais cet état de choses lui-même sera un paradis auprès de ce qui suivra. Nobles d'abord, puis faibles, puis méprisés, les honnêtes gens s'éteindront de jour en jour, et, au bout de cent ans, il ne restera plus que de hardis aventuriers jouant entre eux le jeu . sanglant des guerres civiles et une populace pour ap- plaudir le vainqueur du jour. Les scènes qui accom- pagnaient les changements de règne dans l'empire romain au Ier et au m8 siècle se reverront alors. Le matin où l'on apprendra qu'au prix de la mort et de l'exil de quelques centaines d'hommes importants, un coup hardi a pacifié l'avenir, les gens paisibles applaudiront. L'homme couvert de sang, de perfi- dies et de crimes qui arrivera vainqueur de ses rivaux sera proclamé sauveur de la patrie. Deux causes, la pression de l'étranger, qui ne. souffrira pas qu'une nation s'écarte trop de l'ordre commun de l'Europe, et l'autorité morale des évoques, appuyés sur le parti catholique , seront seules capables de
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créer un lest dans ce navire ballotté. Apparemment, ces deux interventions ne seront pas désintéressées. Dans le cercle fatal des révolutions, l'abîme appelle l'abîme. Il y a des exemples de nations qui, entrées dans cet enfer de Dante, en sont revenues. Mais que dire de la nation qui, après en être sortie, s'y re- plonge deux fois, trois fois?
QUESTIONS
CONTEMPORAINES
PHILOSOPHIE de l'histoire contemporaine.
C'est presque une obligation pour l'homme qui a tenu dans sa main les grandes affaires de son pays, de rendre compte à la postérité des principes qui ont dirigé ses actes et de l'ensemble de vues qu'il a porté dans le gouvernement. Peu d'hommes d'État y ont manqué, et il n'est pas de plus précieux docu- ments pour l'histoire que ces espèces de confessions où les acteurs eux-mêmes viennent raconter devant un public plus calme et plus désintéressé les faits dont le vrai caractère a pu échapper d'abord dans le feu de la passion. L'éminent historien qui a montré de nos jours avec tant d'éclat ce que peuvent et ce que ne peuvent pas l'instruction et le talent appli-
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qués à la direction des choses humaines pouvait moins qu'un autre se soustraire à ce devoir; mais, en l'acceptant, M. Guizot a dérogé sur un point essentiel à l'exemple de ses illustres devanciers *• D'ordinaire, c'est après la mort de l'auteur, ou du moins quand il a clairement avoué que sa carrière publique est finie , que de tels écrits se produisent. On croit écarter ainsi la plupart des motifs qui faussent le jugement sur l'histoire contemporaine, et, en rendant l'impartialité au lecteur plus facile, rendre la franchise au narrateur plus aisée. Cette fois, au contraire, c'est au milieu d'une activité toute virile que l'homme d'État dont le tour d'esprit et le caractère ont eu l'influence la plus décisive sur son pays vient exposer ses opinions sur les luttes auxquelles il a pris part. Ce n'est pas, comme d'or- dinaire, du tombeau, c'est d'une retraite d'où n'est bannie aucune espérance, que sort la voix qui doit nous apprendre les pensées et les doctrines dont les conséquences ont pesé si gravement sur la vie de chacun de nous.
On aperçoit tout d'abord combien cette circon- stance, en apparence insignifiante, doit mettre de différence entre les Mémoires de M. Guizot et ceux
1, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, par M. Guizot; 1. 1 et II, 1858-1859. Paris, Michel Lévy frères.
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que nous ont laissés la plupart des hommes d'État. Toute confession faite avant le temps où Ton peut avouer sans crainte qu'on a péché ne peut que res- sembler à une apologie. Quelque éloigné qu'il soit de ces empressements vulgaires auxquels sont livrés sans défense les hommes qui tirent leur dignité du dehors, M. Guizot, comme tous les grands ambitieux (ce mot est un éloge quand l'ambition est justifiée), ne reconnaît pas à la fortune le droit de prononcer des exils sans retour. Pour lui, les affaires publiques ne sauraient plus être un ornement; mais elles peu- vent toujours être un objet de haute préoccupation. Les causes qu'il a défendues, attaquées, compro- mises, se disputent la victoire, et de cette victoire dépendra le jugement définitif qu'il conviendra de porter sur son rôle et sur son influence. C'est dire assez que plus d'une fois dans ses Mémoires le souci de l'avenir a dû peser sur l'explication du passé. La politique ne comporte guère la haute impar- tialité de l'histoire ; la prétention à l'infaillibilité, si blessante aux yeux de la critique, est comme une réponse obligée à la morgue hypocrite des partis. L'aveu candide d'une erreur n'exciterait qu'une superbe pitié chez la vanité jalouse ou la médiocrité présomptueuse, et, si quelqu'un osait dire à ces aveugles détracteurs : « Que celui d'entre vous qui
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est sans péché me jette la première pierre , » une troupe de fous s'avanceraient hardiment pour le lapider.
Le succès du livre de M. Guizot l'excuserait d'ail- leurs, s'il avait besoin d'excuse pour le dessein hardi qu'il a conçu de fournir lui-même à l'histoire les pièces sur lesquelles il veut être jugé. Nulle part, l'enchaînement des principes politiques qui l'ont guidé durant vingt-cinq années ne s'est montré avec tant de suite et de clarté. L'esprit libéral, la modéra- tion, le respect pour les opinions diverses, l'altière et haute sérénité qui respirent dans tout le livre, sont la meilleure réponse à tant de regrettables malen- tendus que la légèreté de la foule a accrédités, et que la fierté de M. Guizot a dédaigné de rectifier. Le style des Mémoires a ses défauts; comme écrivain, M. Guizot ne s'est jamais soucié de la perfection. 11 n'a reçu du ciel en partage ni l'expression vive, pro- fonde, animée de M. Sainte-Beuve, ni la richesse, la vigueur, la saillie de M. Michelet. Ce n'est point ce style ailé, cet adorable abandon n'admettant d'autres négligences que celles mêmes qui sont voulues, cette trame charmante d'un tissu filé d'or et de soie dont une muse savante et légère semble avoir révélé le secret à M. Cousin. Ce n'est pas cette correction aus- tère, cette haute idée de la rigueur du langage fran-
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çais, cette étude assidue des vieux modèles, qui font la solidité du style de M. de Sacy. On peut être un éminent écrivain et ne point avoir ces qualités-là. Sans parler des auteurs tels que Chateaubriand, de Mais- tre, qui ont brillé par la passion et l'imagination, mais qui ne sont jamais arrivés à une notion complète de la prose française, de son timbre, de son ampleur harmonieuse et mâle, parmi nos prosateurs de pre- mier ordre, tels que Lamennais, Augustin Thierry, combien en est-il qui se soient toujours astreints à cefte inflexible teneur de style, fruit d'une perpé- tuelle attention et du saint tremblement qui fait gar- der des heures et des jours la feuille destinée à de- venir irrévocable? J'ose dire qu'un tel effort blesserait dans certains ouvrages, où toute arrière-pensée litté- raire est déplacée. La diction de M. Guizot, quoique peu châtiée, a ce quelque chose de sobre,vde fort et de mesuré qui convient aux grandes affaires. Un ton général de réserve et de discrétion donne au livre beaucoup de noblesse. De tous les écrivains de notre temps, M. Guizot est peut-être le plus exempt d'une certaine coquetterie de mauvais goût, devenue fort commune depuis que les idées de dignité person- nelle et de convenance se sont affaiblies; nul moins que lui ne s'est familiarisé avec le public, et n'a encouragé le public à se familiariser avec lui. Ce
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mérite, je le sais, est peu apprécié en France. La réserve, la timidité, le respect de soi et des autres, signes ordinaires des natures sérieuses et distin- guées, paraissent chez nous de la fierté. J'ai entendu des personnes traiter comme un défaut cette froideur digne et sévère de M. Guizot, et regretter qu'il ne cherche pas davantage à se faire aimer. Pour moi, je l'en félicite : d'ordinaire, on ne se fait aimer de la foule que par ses petits côtés ou ses travers. L'homme d'État a des confessions, non des confidences à faire; ceux que leurs devoirs mettent en rapport avec lejpublic ne#doivent se montrer à lui que comme des abstractions.
I.
Laissons de côté ces précautions vulgaires aux- quelles il faut avoir recours quand on veut parler, sans le blesser, de l'esprit faux qui se croit im- peccable. A la hauteur où s'est placé M. Guizot, l'éloge et le blâme perdent toute signification per- sonnelle, puisque l'homme arrivé à représenter une des grandes causes qui se partagent le monde n'est
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coupable que de la loi fatale gui condamne chaque théorie à n'être qu'à moitié légitime. La critique n'est jamais plus à l'aise qu'avec ceux que la gloire a ainsi consacrés, et dont la seule faute est de n'avoir pas résolu le problème insoluble que l'humanité offrira éternellement à ceux qui voudront la comprendre ou la gouverner. 11 est aussi superficiel de reprocher aux hommes d'État les défauts ou la caducité de leur œuvre, qu'il le serait de reprocher à Leibnitz ou à Hegel de n'avoir pas dit le dernier mot sur l'homme, le monde et Dieu. Chaque système philosophique et politique est un grand parti pris, qu'il faut juger, non comme représentant la vérité et le droit absolus, mais comme tenant une place plus ou moins élevée dans l'ordre moral. Tout ce qui est grand est légitime à sa manière ; la médiocrité seule n'a pas de place dans le royaume de Dieu. Il est temps de renoncera cette critique presque toujours mesquine qui, croyant posséder la règle du vrai, reproche aux hommes de talent ou de génie de n'avoir pas réalisé ce que, depuis l'origine de la pensée humaine, des milliers de présomptueux ont cru tenir sans que jamais leur prétention se soit trouvée justifiée.
Les deux premiers volumes de Mémoires publiés par M. Guizot vont de 1814 à la fin de 1832. Il est de notre devoir de nous borner strictement aux années
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jusqu'ici parcourues par l'illustre historien, et d'at- tendre les explications qu'il fournira sur l'époque où son rôle devient principal. Je n'ai pas d'opinion arrê- tée sur les débats compliqués qui ont rempli les dix dernières années du régime parlementaire en France ; d'autres bien mieux que moi sauraient juger entre les rivaux de ces luttes ardentes et apprécier la jus- tice ou l'injustice de tant d'accusations contradic- toires. Je ne le cache pas d'ailleurs, tout en recon- naissant l'utilité des guerres intérieures du gouver- nement parlementaire, j'ai peu de goût pour le détail de ces combats. En fait de stratégie, le résultat seul me touche. L'histoire politique n'est pas l'his- toire des partis, de même que l'histoire de l'esprit humain n'est pas l'histoire des coteries littéraires. Au-dessus des partis, il y a ces grands mouvements dont l'histoire de tous les temps est remplie, mais qui depuis soixante et dix ans ont pris un nom et une forme particulière, le nom et la forme de révolutions. C'est là l'objet qui doit, dans l'histoire contempo- raine, fixer l'attention du philosophe et de l'obser- vateur.
Des deux grandes révolutions que M. Guizot em- brasse dans son récit, la première est, de tous les événements de notre histoire, le plus propre à faire réfléchir sur la nature des sociétés modernes et sur
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leurs lois constitutives. Négation absolue de la révolu- tion française, la Restauration en applique cependant les meilleures maximes; illibérale en apparence, elle inaugure parmi nous la liberté; œuvre de l'étranger, elle ouvre une période d'éveil politique et d'esprit public; représentée souvent par des hommes d'une médiocre portée d'esprit, elle fonde le vrai dévelop- pement intellectuel de la France au xixe siècle, et reste une époque chère à tous ceux qui pensent. 11 faut, pour comprendre un aussi étrange phénomène, se bien rendre compte des nécessités historiques qui amenèrent le retour de la maison de Bourbon. 11 faut surtout s'élever à une vue générale des faits qui éta- blissent une si profonde différence entre la civilisa- tion moderne et les développements brillants, mais toujours éphémères, de l'antiquité.
Cette différence consiste, selon moi, dans un point fondamental, dont les conséquences s'étendent à Tordre social tout entier, je veux dire dans une ma- nière tout opposée de concevoir le gouvernement. L'État ancien, qu'il revêtît la forme de monarchie comme en Orient, ou celle de république comme en Grèce, ou celle de principat militaire comme à l'époque de l'empire romain, est toujours absolu. On partait de cette idée, que la communauté peut tout sur ceux qui la composent, qu'il n'y a pas dé
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résistance légitime contre l'État, que l'individu n'a le droit de se développer que selon la loi de l'État. La liberté pour l'antiquité ne fut guère que l'indépen- dance nationale ; en réalité, on n'était pas plus libre à Sparte qu'à Persépolis. La « loi » valait mieux sans doute que la volonté du « grand roi »; mais elle n'était pas moins tyrannique, en ce sens qu'elle se mêlait d'une foule de choses qui, selon nos idées, ne regardent que l'individu. Chaque État de l'anti- quité, ayant de la sorte un principe organique très- étroit et très-exclusif, traversait avec rapidité les diverses phases de la vie : la décadence venait fata- lement après la splendeur; les hégémonies et les dynasties se succédaient selon des règles en quelque sorte calculables, et le monde ancien lui-même, dans son ensemble, finit par s'abîmer. Dn phéno- mène comme celui de la civilisation moderne, por- tant en elle-même un germe de progrès indéfini, ou bien comme celui de la France, conservant durant huit cents ans une même dynastie, toujours très- puissante malgré des périodes de revers, est sans exemple parmi les États de l'antiquité.
La race germanique, en brisant les Cadres de l'empire romain, fit la plus grande révolution poli- tique de l'histoire du monde. Ce fat la victoire de l'individu sur l'État. L'Empire, par son despotisme
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administratif, avait tellement affaiUHLe monde civi- lisé, qu'il suffit d'une imperceptible minorité pour l'abattre : une poignée de braves aventuriers lui rendit le service de le conquérir. L'esprit des peuples germaniques était l'individualisme le plus absolu : l'idée de 1' « État » leur était complète- ment étrangère ; tout reposait chez eux sur les libres engagements, sur la « fidélité », sur la ligue pas- sagère des individus associés pour une œuvre com- mune. Le dernier terme de ce principe social fut la féodalité. Quand nous aurons une bonne histoire des origines de la noblesse française, on verra que chaque centre de familles féodales correspond à un centre de colonisation germanique, et que la plupart des familles vraiment anciennes de France remon- tent à un établissement de l'époque carlovingienne. En effet, l'esprit de la féodalité est l'esprit germa- nique par excellence. L'homme libre ne doit au roi que ce à quoi il s'est obligé; il est dégagé de ses devoirs, si le roi n'observe pas les siens; lui seul est juge de ce dernier point, et, s'il n'est pas satisfait de son suzerain, il peut lui faire la guerre en tout hon- neur. Joinville est sans contredit le type de la loyauté chevaleresque; on sait, de plus, quelle affection per- sonnelle il avait pour saint Louis ; écoutons-le cepen- dant : « 11 arriva qu'un jour un sergent du roi mit
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la main sur uiMbevalier de ma bataille. Je m'en allai plaindre au roi et lui dis que, s'il ne m'en faisait droit*, je laisserais son service, puisque ses sergents battaient les chevaliers. 11 me fit faire droit, et le droit fut tel, selon les usages du pays, que le sergent vint en ma herberge deschaux et en braies, une épée toute nue en sa main, et s'agenouilla devant le che- ' valier, et lui dit : « Sire, je vous amende de ce que « j'ai mis la main sur vous, et vous ai apporté cette « épée pour que vous me coupiez le poing, s'il vous « plaît. » Et je priai le chevalier qu'il lui pardonnât son mal talent, et ainsi fit-il. » Conçoit-on un des généraux de Constantin ou de Théodose écrivant à l'empereur que, pour quelques mécontentements per- sonnels, il avait résolu d'abandonner le service de l'État?
Je ne veux pas méconnaître la part que le christia- nisme a eue dans cette révolution par les progrès qu'il a fait faire à la moralité générale et par le sen- timent de respect pour la dignité de l'homme que tous ses dogmes respirent. On ne saurait dire pour- tant que la liberté politique soit son œuvre ; il semble plutôt que par moments il y a nui. Ayant grandi en opposition avec l'idolâtrie de l'État, qui était l'esprit même de l'Empire, le christianisme fut bien, durant trois siècles, la protestation de la conscience contre
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le joug officiel; mais pas un moment, dans la lutte héroïque qu'il soutint, on ne voit poindre une idée politique. A partir du ive siècle, époque de son in- time alliance avec le despotisme romain, il montre une préférence marquée pour les pouvoirs absolus, quand ceux-ci consentent à se faire persécuteurs à son profit. Durant la première époque de l'invasion germanique, et même sous Charlemagne, l'action du clergé, civilisatrice en un sens, corruptrice en un autre, s'exerce tout entière en faveur des idées romaines : ce sont les évêques qui donnent aux chefs germains des idées de souveraineté auxquelles ceux- ci ne songeaient pas. La papauté, à partir de Gré- goire Vil, rendit, il est vrai, des services à la liberté en empêchant la formation de souverainetés laïques trop puissantes; mais elle agissait elle-même au nom d'un principe de centralisation universelle qui, dans son ordre, était fort tyrannique, et qui le fût devenu bien plus encore, s'il eût été donné aux pon- tifes romains de se faire les vrais chefs de la chré- tienté et de réaliser l'espèce de khalifat chrétien auquel ils aspiraient.
On aperçoit sans peine la nature particulière de la royauté qui devait sortir de ce chaos fécond. Elle devait être, elle fut en effet, en premier lieu, stric- tement héréditaire. La loi de succession en Orient et
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dans l'empire romain n'avait jamais été rigoureuse- ment définie. Grâce au culte presque superstitieux de l'hérédité, la civilisation moderne fut préservée de ce régime d'aventures qui, une ou deux fois, a donné au monde des années de bonheur, mais qui, par les défiances, les hésitations, les rivalités qu'il en- traîne, maintient en permanence le meurtre, la tra- hison, et noie la société qui s'y livre dans un tor- rent de sang. — La royauté frit, en second lieu, la conséquence d'un droit personnel et comme une extension de la propriété. La souveraineté du peuple fondait les vieilles républiques et les vieux despo- tismes. Dans ce nouvel ordre politique, il n'est plus question d'une telle souveraineté. Le moyen âge (j'excepte les scolastiques péripatéticiens, qui co- piaient Aristote sans s'inquiéter de la constitution réelle des États de leur temps) n'a aucune idée de la nation envisagée comme source du pouvoir. Le roi est propriétaire de sa couronne, et, si on la lui retire sans juste motif, on le blesse dans son droit. — En troisième lieu, la royauté se trouve liée par des chartes ou obligations librement consenties, à l'exé- cution desquelles on peut forcer le roi par la guerre, par le refus de l'impôt et du service militaire. — En quatrième lieu enfin, elle est fort limitée : le roi s'oc- cupe de bien moins de choses que le despote ancien ;
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sa cour a peu d'importance ; il n'a qu'un faible bud- get ou n'en a pas du tout ; il laisse librement exister autour de lui de vraies républiques, Église, univer- sités, ordres religieux, villes, corporations de toute espèce. Tous sont armés contre lui de privilèges et de coutumes auxquels le souverain n'ose porter at- teinte. L'honnête Charles V mourut la conscience troublée pour avoir levé des impôts non consentis par les états et entretenu des armées permanentes. L'évi- dente nécessité des temps ne suffit pas pour le ras- surer sur la légitimité de ces actes, que tout le moyen âge regardait comme attentatoires aux principes du droit chrétien.
Une conséquence non moins importante de la transformation de l'Europe par les races qu'on est convenu d'appeler barbares fut sa division en un certain nombre d'États fortement constitués, et dont les rivalités ont fait avorter tous les rêves de monar- chie universelle. M. Gervinus a comparé avec beau- coup de raison la constitution de l'Europe chrétienne à ce damier de petits États que nous présente la Grèce antique, petits États dont les alliances changeaient sans cesse et parmi lesquels ne purent jamais se former que des hégémonies passagères. L'uniformité, c'est le despotisme, et réciproquement le despotisme complet et durable n'est possible qu'avec la monar-
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cbie universelle, la république chrétienne ne pouvant souffrir qu'un de ses membres déroge complètement aux lois de l'ensemble. La division de l'Europe est ainsi devenue la garantie de sa liberté : c'est cette division qui a rendu possible la Réforme, la Philoso- phie ; c'est elle qui brisera toutes les tyrannies à la façon antique, et préservera le monde moderne de l'inévitable ruine réservée aux sociétés qui n'ont pas de contre-poids.
Toute la supériorité des États modernes, tous les motifs d'espérer en leur avenir, se résument, selon moi, en ces deux points : 1° une Europe divisée, et arrivée à un état d'équilibre stable ; 2° une organisa- tion de la royauté qui maintient le pouvoir exécutif hors de toute compétition, arrête les ambitions déré- glées, écarte à la fois les tyrannies momentanées des pays républicains (tels que la Grèce, l'Italie du moyen âge), et le césarisme prétorien de l'époque romaine. Le roi n'empêche aucun développement légitime de l'activité humaine. Non-seulement il ne peut rien sur la propriété privée, mais ce n'est que par un abus des temps barbares qu'il s'occupe de la religion; le peu de tolérance que connut le moyen âge fut, en somme, un bienfait de la royauté. Ce dépôt de la continuité d'une nation fait une fois pour toutes entre les mains d'une famille en quelque sorte séquestrée
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au profit de la communauté, cette façon de retirer la souveraineté au peuple pour l'hypothéquer sur un domaine spécial, sont assurément l'inverse, de la théorie rationnelle de l'organisation des sociétés. Il en sortit néanmoins des États d'une solidité mer- veilleuse. Tandis que le tyran antique succombe à la première faute ou au premier revers, le roi de France pouvait être un homme aussi méprisable que le fut Louis XV, il pouvait être réduit à une détresse aussi profonde que le fut celle de Charles VII, sans que personne doutât de son droit, de sa fortune et- de la mission qu'il remplissait.
L'Angleterre seule, je le sais, a pleinement déve- loppé le type de gouvernement que nous venons d'esquisser; c'est là seulement que la féodalité a porté son fruit, qui est le régime parlementaire et la division du pouvoir. Le roi de France, depuis Philippe le Bel, en s' appuyant de préférence sur les jurisconsultes, représentants du principe ro- main, fait une guerre acharnée aux souverainetés locales, aux libertés provinciales, et cherche à éta- blir un genre de souveraineté fort différente de celle de saint Louis. Au xvie siècle, la Renaissance amène en politique comme en toute chose un retour encore bien plus caractérisé vers les idées de l'antiquité. Les publicistes de cette époque, Italiens pour la plu-
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part ou subissant l'influence de l'Italie, reprennent, soit sous forme républicaine, soit sous forme absolu- tiste, les principes de l'État à la manière grecque ou romaine : les uns rêvent des utopies démocratiques fondées sur une conception abstraite de l'homme; les autres, vrais corrupteurs des princes, se font les fauteurs de la grande idolâtrie de leur temps, je veux dire de l'adoration sans réserve des souverains puis- sants. La France en particulier, suivant son goût pour l'uniformité et cette tendance théocratique que le catholicisme porte en lui, arrive à réaliser le phé- nomène le plus étrange des temps modernes, cette monarchie de Louis XIV, sorte d'imitation d'un idéal sassanide ou mongol, qui doit être tenue pour un fait contre nature dans l'Europe chrétienne. Le moyen âge l'eût excommunié, ce despote de l'Orient, ce roi antichrétien, qui se proclamait le seul propriétaire de son royaume; disposait des. âmes comme des corps, et anéantissait tous les droits devant l'or- gueil sans bornes que lui inspirait le sentiment de son identification avec l'État.
Mais, une fois la notion de l'État déchaînée, on ne compte plus avec elle. L'aberration de Louis XIV entraîne comme conséquence immédiate la révolution française. La pure conception de l'antiquité reprend le dessus. L'État redevient souverain absolu. On se
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laisse aller à croire qu'une nation doit être heureuse, pourvu qu'elle ait un bon Code. On veut avant tout fonder un État juste, et Ton ne s'aperçoit pas que Ton brise la liberté, que Ton fait une révolution so- ciale et non une révolution politique, que l'on pose la base d'un despotisme semblable à celui des césars de l'ancienne Rome. Le monde moderne revenait aux errements antiques, et la liberté était perdue pour toujours, si le mouvement qui entraînait la France vers la conception despotique de l'État fût devenu universel. Mais la révolution française ne fut pas un fait général : elle créa à la France une situation fata- lement hostile à l'égard des autres puissances de l'Europe. Les pays où dominait l'élément geçna- nique, et auxquels le régime administratif et mili- taire de la France était insupportable, opérèrent une vigoureuse réaction. En revendiquant leur indépen- dance, ils ramenèrent la France à la pure notion de la royauté, dont elle s'était écartée depuis des siècles, et qui, il faut le dire, n'était nullement en accord avec quelques-uns de ses instincts les plus secrets.
Voilà les origines de la Restauration, et dans ces origines on aperçoit sans peine le principe de ses défauts et de ses avantages. Elle fut un retour vers le régime qui convient le mieux aux États européens,
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mais un retour inintelligent et antipathique à la France, toujours dominée par ses idées de souverai- neté du peuple, par ses goûts militaires. Elle fut un gouvernement civil et à beaucoup d'égards libéral, mais malgré elle et malgré la France. Elle n'eut rien de militaire; elle fut le résultat d'une pression de l'étranger légitime en son principe, puisque la répu- blique européenne possède, comme les États-Unis -l'Amérique, quoique à un moindre degré, le droit d'amphictyonie; mais elle ne vit pas que, quand l'âge des entreprises héroïques est passé pour un grand pays, il n'y a qu'un moyen de le consoler du veuvage de la gloire, c'est la noble activité du dedans, les luttes de la tribune, les controverses religieuses, les sectes littéraires, l'éveil des esprits. Elle ne pouvait vivre sans la Charte, car, ainsi que le dit fort bien M» Guizot, « pour la maison de Bourbon et ses par- tisans, le pouvoir absolu est impossible : avec eux, la France a besoin d'être libre ; elle n'accepte leur gouvernement qu'en y portant elle-même l'œil et la main. » Malheureusement, ni Louis XVIII ni ceux qui l'entouraient ne comprirent bien la nature de ce grand pacte; « la Charte se présenta comme une pure concession royale, au lieu de se proclamer ce qu'elle était réellement, un traité de paix après une longue guerre, une série d'articles nouveaux ajoutés
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d'un commun accord au pacte d'ancienne union entre la nation et le roi. »
C'est surtout dans la classe qui entourait le trône que l'erreur était profonde et que toute notion vraie des conditions de la royauté tempérée fut méconnue. Il est de l'essence des États modernes, sortis de la féodalité, de posséder une aristocratie, reste des familles autrefois souveraines, dont le rôle consiste à limiter la royauté et à empêcher le développement exagéré de l'idée de l'État. La noblesse française a toujours manqué à cette vocation. Brillante et légère, on la voit, depuis le xive siècle, mettre sa gloire à paraître avec éclat à la cour; « servir le roi » fut toujours pour elle le devoir suprême : erreur énorme qui a faussé notre histoire et a été le principe de nos malheurs! S'il ne s'agit que de « servir », il n'est pas besoin de nobles pour cela. Louis XI y employait des valets, les despotes d'Orient y em- ploient des esclaves; voilà qui est conséquent. L'a- ristocratie est une condition de liberté, parce qu'elle donne aux rois des serviteurs d'office, et que l'indé- pendance du caractère, la plus solide de toutes, étant rare, il est bon qu'il y ait des indépendances de po- sition, afin que tous ceux qui arrivent aux places élevées ne soient pas obligés de suivre ces voies pé- nibles où chacun laisse une partie de sa fierté, quand
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il n'y laisse pas une partie de son honneur. Mais, si les serviteurs-nés du roi sont eux-mêmes les instru- ments les plus dévoués du pouvoir absolu, on conçoit qu'à l'avilissement inséparable du despotisme se joindra dans toute sa force l'odieux du privilège. L'Orient est gouverné par des domestiques, mais du moins ces domestiques ne forment pas une caste à part. L'importance exagérée de la cour dans l'an- cienne France amena une véritable perversion des idées. Versailles fut pour la noblesse le tombeau de toute vertu. Ainsi l'on peut dire sans injustice que la noblesse a été le vrai coupable de notre histoire : elle n'a point fondé la liberté; par son manque d'aptitude pour les affaires et son impertinence envers le tiers état, elle a rendu impossibles ou infé- conds les états généraux, d'où, selon les vraies ana- logies de l'histoire moderne, aurait dû sortir le régime constitutionnel de notre pays. Elle laissa le rôle de l'opposition aux parlements, dont la nature n'était nullement politique, et dont l'intervention dans les affaires de l'État fut en général gauche, peu éclairée et dénuée de toute légitimité.
A quelques belles exceptions près, la noblesse de la Restauration ne fut pas plus sage que celle de l'an- cien régime. Loin qu'elle ait aidé au développement d'une vie parlementaire où elle aurait eu le plus beau
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rôle, par un étrange renversement on la vit, plus royaliste que le roi, nier ou atténuer de toutes ses forces les conséquences libérales de la Charte. Tels étaient son ignorance en fait d'histoire générale et son aveuglement sur ses véritables devoirs, que la plu- part de ses membres s'imaginaient que la mission naturelle d'une noblesse est de soutenir le pouvoir absolu. Ils préféraient une servitude dont ils étaient
* les agents à des libertés qu'ils auraient partagées avec les autres ordres de la nation. Le droit d'humi- lier la bourgeoisie fut presque le seul auquel ils sem- blèrent tenir. Leur alliance avec le clergé, assez lé- gitime à l'époque oui le haut clergé de France était en quelque sorte, par la façon dont les bénéfices se distribuaient, un membre de la noblesse, devenait un non-sens depuis que le clergé avait perdu tout carac-
• tère politique et avait commencé à se recruter dans les classes populaires. La déplorable tradition du xvne et du xvme siècle, Louis XIV et sa splendeur menson- gère donnaient le vertige à tout le monde. On voulait être de la religion du roi, sans songer que, si le roi est libre d'avoir telle opinion qu'il lui convient en religion et en littérature, son action dans ces sortes de choses doit se borner à ce qui convient au premier particulier du royaume et ne dépasser en rien les limites d'une propagande toute privée.
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La noblesse, je le sais, n'était pas seule coupable de ces réminiscences du passé gui troublaient si pro- fondément l'établissement d'un ordre nouveau. La nation suivait sa tendance, qui est de préférer la bonne administration et l'égalité sociale à la liberté. Les questions de classes, toujours si fatales aux ques- tions politiques, prenaient une importance exagérée. Le vrai libéral s'inquiète assez peu qu'il y ait au- dessus de lui une aristocratie, même dédaigneuse,* pourvu que cette aristocratie le laisse travailler sans obstacle à ce qu'il envisage comme son droit. A ses yeux, il n'y a qu'une égalité solide, l'égalité devant le devoir, l'homme de génie, le noble, le paysan, se relevant par une seule et même chose, qui est la vertu* Les libéraux du temps de la Restauration étaient loin de comprendre cette abnégation. De là des alliances fâcheuses avec les partisans des ré- gimes déchus, parmi lesquels la nouvelle jeunesse devait trouver, j'imagine, bien peu de distinction et d'esprit. M. Béranger surtout créa une très-perfide combinaison, où l'esprit bourgeois, le matérialisme grossier, le goût du despotisme, pourvu qu'il se co- lore d'apparences nationales, se donnaient la main. Ce qu'il y eut de plus regrettable, c'est qu'au lieu de lutter contre la royauté en se servantdes armes légales, les mécontents cherchaient par des conspi-
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f ations à renverser Tordre établi. Ces attaques contre le principe du gouvernement amenèrent le gouver- nement de son côté à commettre une erreur grave. Il confondit la répression des actes séditieux, qui n'a en soi rien d'illibéral, avec les lois destructives de la liberté , lois toujours funestes et injustes, puisqu'elles n'atteignent guère les vrais coupables, et que, pour prévenir la faute de quelques-uns, elles portent atteinte aux droits de tous.
Cette disposition acariâtre de la nation fut, il faut l'avouer, la cause de plusieurs des fautes dont on a fait peser la responsabilité sur le gouvernement de la Restauration. Le peu de capacité de quelques-uns des hommes qu'elle mit à la tête des affaires ne fut un mal que par suite de l'esprit administratif de la France, et parce qu'on s'est habitué dans notre pays à demander aux gouvernements plus qu'ils ne peu- vent donner. Je ne verrais pour ma part aucun in- convénient à ce que les positions élevées de l'État fussent occupées par des gentilshommes bien élevés et assez superficiels, mais à une condition, c'est qu'ils ne s'occupent de leurs fonctions que d'une ma- nière sommaire. S'il se laisse simplement guider par son instinct général d'homme du monde, le gentil- homme attentera moins à la liberté que l'adminis- ateur de profession ou le parvenu; mais il est clair
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que, si le gentilhomme descend à de mesquines tracas- series et veut imposer ses préjugés à tous, il reste fort au-dessous de l'administrateur, qui, à côté de ses petitesses, a du moins de l'aptitude et du sérieux. Ni le gouvernement ni l'opinion ne comprirent ces nuances. Les libéraux partaient de l'idée fort répandue parmi nous que les places sont dues au mérite, et que l'homme de talent a une sorte de droit naturel à être fonctionnaire de son pays, tandis qu'en réalité l'homme de talent n'a qu'un droit (et ce droit lui est commun avec tous): c'est de se développer librement, c'est-à-dire de ne pas trouver dans le gouvernement un rival jaloux qui l'opprime ou lui fasse une concur- rence déloyale. Le gouvernement, d'un autre côté, avait la folle prétention de former les esprits à son iitoage. Pourquoi Tinoffensif Charles X, qui, il y a trois ou quatre siècles, eût été ce qu'on appelait un « bon roi », devint-il si impopulaire? Pourquoi ses petits défauts, sa dévotion étroite, sa frivolité, son goût un peu puéril de l'étiquette, sa tendance à s'en- tourer d'esprits légers , devinrent-ils des malheurs publics? Hélas! c'est qu'on lui demandait d'accomplir une tâche supérieure aux forces d'un homme de gé- nie, je veux dire d'administrer trente millions de ci- toyens pour leur plus grand bien. M. de Polignac était assurément le dernier des hommes auxquels il
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fallait songer pour résoudre un tel problème. Si l'on fait du gouvernement une question de direction uni- verselle de l'esprit de la nation, il faut être conséquent et observer le système chinois jusqu'au bout; il faut, dis-je, qu'on arrive à être préfet et ministre au con- cours et au moyen d'un système d'examens* Il y a une flagrante contradiction à vouloir qu'un gou- vernement de gentilshommes, étrangers par leur état à toute connaissance spéciale, soit en même temps un gouvernement d'administrateurs et de mandarins.
Telle est, selon moi, l'explication de cette époque singulière, digne à la fois de tant d'éloges et d'un blâme si sévère. Elle manqua à son devoir essentiel, qui était de fonder la liberté. La Restauration oublia que, n'étant pas nationale, elle était obligée d'être libérale; mais elle eut le bonheur d'être faible. Le fonds d'honnêteté qui était dans sa nature lui in- terdit cette tyrannie savante qui, arrêtant jusqu'à la possibilité d'une opposition, n'a pas besoin de recourir à des actes de violence. Elle fut loyale envers ses fennemis, en ce sens qu'elle les combattit, souvent les écrasa de son poids, mais jamais ne les prévint en les désarmant. La plus grande gloire des gouver- nements est dans ce qu'ils laissent faire. Dure et par- fois odieuse dans le détail de ses actes, la Restaura-
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tion se fera absoudre de l'avenir, grâce à cette pléiade d'hommes distingués qui se développa sans elle et malgré elle, mais dont elle ne fut ni assez forte ni assez adroite pour arrêter le développement. On ou- bliera la commune antipathie qu'ils lui portèrent pour lui être reconnaissant de ce qu'elle ne les a pas étouffés. Par une étrange fortune, elle sera félicitée Ravoir laissé grandir ses ennemis, et elle bénéficiera de ce qu'elle n'a pu empêcher.
Telle est aussi l'origine de la position singulière du parti légitimiste et de la contradiction étrange en vertu de laquelle ce parti représente à la fois parmi nous ce qu'il y a de plus excellent et de plus regret- table : d'un côté, la résistance à la brutalité des faits au nom d'un principe, l'attachement désintéressé à une abstraction en apparence stérile; de l'autre, l'inanité de vues et d'idées, le refus systématique de se prêter aux résultats les plus acquis de l'esprit moderne. Je me hâle de le- dire, quiconque est fidèle à son opinion rend un service à l'espèce humaine en préservant le monde de cette légèreté, pire que la barbarie, qui le livre au caprice de tous les vents. Rien ne vaut le légitimiste sincère, maintenant contre toute espérance, et en apparence contre toute raison, son culte obstiné du droit antique ; mais, si cette obstination n'est que la persévérance dans une erreur
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historique, si c'est au despotisme et non au roi que Ton est fidèle, à tel point que la seule apparence du pouvoir absolu suffise pour opérer des conversions qu'on avait déclaré ne pouvoir faire sur l'autel de la liberté, le parti légitimiste est sans contredit le plus grand obstacle aux destinées de notre pays. Certes il serait mieux qu'une nation poussât la patience et la raison jusqu'à supporter pour l'amour pur du droit les plus pénibles épreuves; mais un tel héroïsme sera toujours rare : notre pays en particulier ne comprend guère qu'il est bon parfois de sacrifier l'esprit à la lettre, et qu'il vaut mieux pour, un malade se guérir lentement et péniblement selon les principes que de dissimuler le mal par les procédés d'un empirisme trompeur.
IL
La résistance au coup d'Ëtat de Juillet fut, au point de vue du droit constitutionnel, d'une par- faite légitimité. Les ordonnances portaient atteinte au pacte fondamental de l'État. L'esprit étroit et subtil du roi Charles X et de ses conseillers put seul voir
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dans l'article 14 un prétexte pour une telle mesure. Jamais on ne doit supposer qu'un pacte a été rédigé de façon à le rendre illusoire. Or, il en aurait été ainsi, si l'auteur de la Charte y avait inséré un article qui eût permis, en pleine paix et sans provocation de la part de la nation, de suspendre la Charte elle- même. Le roi et ses conseillers en avaient si bien la conscience qu'ils se préparèrent à cet acte déplo- rable comme on se prépare à un attentat. Ils se cru- rent obligés d'appeler, pour l'exécuter, des survivants d'un autre monde, des hommes amnistiés d'avance par leur imprévoyance et leur légèreté. On cachait à peine, dans le parti fanatique, les efforts que Ton faisait pour s'aveugler et s'exciter à l'audace1. « Ce qu'on appelle coup d'État, disaient les organes avoués du cabinet, est quelque chose de social et de ré- gulier, lorsque le roi agit dans l'intérêt général du peuple, agît-il même en apparence contre les lois. »
La situation de Charles X était donc celte d'un roi du moyen âge, violant les lois de son royaume, spoliant ses grands vassaux , abolissant les droits des bonnes villes, d'un Jean sans Terre, par exemple, déchirant la Grande Charte qu'il avait
i. Guizot, t. Ier, p. 351.
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donnée. Tous les casuistes du moyen âge sont d'ac- cord pour décider que dès lors la résistance est légitime, puisqu'en violant le pacte, le roi cesse d'être roi et n'est plus qu'un tyran. « Dans ce cas, dit énergiquement saint Thomas, c'est le tyran qui est le séditieux1. »
Mais, si la résistance était légitime, jusqu'à quel point convenait- il de la pousser? Au fond, la situation n'était pas aussi nouvelle qu'on le croit d'ordinaire, a Plus d'une fois, dit M. Guizot, les nations ont eu à lutter, non-seulement par les lois, mais par la force, pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Alle- magne, en Espagne, en Angleterre, avant le règne de Charles Ier, en France jusque dans le xvne siècle, les corps politiques et le peuple ont souvent résisté au roi, même par les armes, sans se croire en néces- sité ni en droit de changer la dynastie de leurs princes ou la forme de leur gouvernement. La résis- tance, l'insurrection même avaient, soit dans l'état social, soit dans la conscience et le bon sens des hommes, leur frein et leurs limites; on ne jouait pas à tout propos le sort de la société tout entière. Au- jourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes luttes
1. « Perturbatio hujus regiminis ( tyran nici) non habet rationem seditionis... Magisautem tyrannus seditiosus est (Summa, II* IIM, q. Lin, art. 2).
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politiques, on fait des questions de vie et de mort ; peuples et partis, dans leurs aveugle^ emportements, se précipitent tout à coup aux dernières extrémités; la résistance se transforme soudain en insurrection et l'insurrection en révolution. Tout orage devient déluge. »
En d'autres terçies, la lutte aurait dû être une résistance, non une révolution. Certes il est difficile à distance de tracer des bornes à ces hardis élans d'un peuple auquel le .pouvoir a donné lui-même, en vio- lant la loi, le signal de l'anarchie ; mais l'arbitraire des révolutions est aussi fatal que celui des rois, les actes du peuple soulevé comme ceux des gouverne- ments doivent être soumis à un sévère examen. Le premier moment où il semble que la résistance aurait dû s'arrêter fut celui où M. de Sussy, le 30 juillet, porta de Saint -Cloud à la Chambre le retrait des or- donnances et la composition d'un nouveau cabinet. Plusieurs fois les Anglais ont ainsi admis à résipis- cence leurs rois délinquants, et s'en sont bien trou- vés. Il serait important qu'on pût se rendre compte de ce qui se passa à cette heure décisive. Malheureu- • sèment, les procès-verbaux de la réunion sont fort incomplets et n'ont pas de caractère officiel.. Ils lais- sent voir que la défiance de la Chambre pour ces concessions reposait sur des motifs fort graves. Le
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récit de M. Guizot*, confirmé par divers témoignages, montre aussi que le roi, en retirant son imprudente provocation, n'agissait pas avec une parfaite droi-1 ture. Il est donc difficile de blâmer les précautions que prit la Chambre en cette circonstance. Un roi qai recule dans un coup d'État qu'il a tenté doit subir la peine des rois, qui est l'abdication. Le roi, en rom- pant le pacte fondamental, avait remis la décision de la question à la force ; il avait lancé ses soldats dans la rue ; c'était un duel où le vainqueur restait maître de pousser sa victoire jusqu'au point où il le jugeait nécessaire pour sa sûreté.
Mais, après l'abdication de Charles X et la claire désignation d'un successeur contre lequel il n'exis- tait aucun motif avoué de répulsion, la continuation du divorce avec la branche aînée était-elle légitime et opportune? Je ne le] pense pas. Une longue ré- gence commençant par le triomphe des idées libé- rales offrait, pour fonder le régime parlementaire, une de ces occasions comme il s'en présente bien peu dans la destinée des nations. Les Anglais, en relé- guant dans l'île de Wight leur roi parjure Jean sans Terre, eurent bien soin de prendre pour son succes- seur sondHs mineur Henri III. A part un petit nombre
i. Tome II, p. 8-9.
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de sages, dont la conscience me semble devoir être merveilleusement tranquille \ tous cédèrent à une erreur fort commise en notre pays, je veux dire à une préoccupation exagérée des qualités personnelles du chef de l'État. Égarée par une décevante ana- logie, qui fait répéter à beaucoup de personnes que la France n'a été grande que sous les grands souverains, l'opinion publique parmi nous se laisse volontiers aller à croire que, tant vaut le roi, tant vaut la nation. Les minorités, les régences, moments si excellents pour le développement du régime constitutionnel, sont en France des moments désastreux. Nous vou- lons un roi qui nous gouverne. De ce que telle fa- mille nous paraît plus digne de régner, nous con- cluons que c'est elle qui est légitime, comme si le pouvoir était une récompense ou le prix d'un con- cours. Nous ne songeons pas qu'une race mûrie par le temps, nourrie dans la pensée de ses honneurs traditionnels, préservée par le sentiment de sa ma- jesté des inquiétudes auxquelles les dynasties nou- velles peuvent difficilement se soustraire, vaut mieux pour séquestrer le pouvoir qu'une race jeune, active,
1. Le procès-verbal de la séance du 30 juillet ne mentronne qu'une seule protestation en ce sens. « M. Villemain déclare qu'en» descen- dant dans sa conscience,^! n'y trouve pas la conviction que le droit de changer de dynastie lui ait été confié par ses commettants.»
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obligée de se faire sa place dans le monde. Nous oublions que la royauté est un dépôt qui doit être transmis, comme toute chose héréditaire, par le fait de la naissance, que c'est là une simple question d'état civil, non de mérite, et que faire intervenir, quand il s'agit de la succession au trône, les ques- tions de popularité et de capacité, c'est attribuer à la personne du roi une importance qu'elle ne doit avoir que dans les monarchies absolues.
À Dieu ne plaise que je me fasse le complice de ce triste parti légitimiste qui a eu le privilège de rendre la légalité odieuse, et auquel on ne peut donner la main qu'après avoir déclaré qu'on le prend pour autre chose que ce qu'il croit être ! Je ne méconnais pas les réserves imposées au théoricien quand il s'agit d'un temps où, par la faute des gouvernants et des gouvernés, la révolution a semblé déjouer à plaisir les solutions les mieux concertées. Il ne s'agit ici que de regrets, et certes un tel sentiment est bien permis en présence du divorce fatal qui a fait du droit une utopie et a réduit les sages eux-mêmes à vivre d'ex- pédients. La responsabilité de cette fatale alterna- tive doit peser avant tout sur le pouvoir qui l'avait amenée. L'opposition libérale, d'un autre côté, mé- connaissait quelques-unes des conditions de la royauté moderne. Elle renfermait dans son sein des éléments
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fort divers, de vieux militaires incapables d'idées politiques, des sectaires, des badauds. Le peuple, à la courageuse intervention duquel on avait dû avoir recours, était bien incapable de ce degré d'abnégation raffinée qui fait que le philosophe préfère le droit abs- trait, même quand il a les plus fâcheuses conséquences, à la révolution qui accomplit sur-le-champ ses désirs. La moyenne de l'opinion était trop superficielle pour sacrifier à des vérités métaphysiques le bien palpable du moment, et pour résister à l'empressement, en apparence si légitime, de faire ce qu'on croit le meil- leur. Que de leçons il faut pour qu'un pays arrive à comprendre que les principes généraux sont seuls à longue portée, et que sans eux les combinaisons les plus ingénieuses sont au fond aventure et hasard!
On voit tout d'abord les graves conséquences que la dérogation aux lois d'hérédité commise par la révolution de Juillet fit peser sur la dynastie qui sortit de cette révolution. Le roi Louis-Philippe, mal- gré ses rares qualités, son admirable bon sens, sa haute et philosophique humanité, eut constamment à lutter contre la position délicate que lui créaient ses origines. Flottant entre le roi élu et le roi légitime, il se vit entraîné à des démarches indécises, dont sa dignité souffrit. Je ne dirai pas qu'il manqua à ses promesses : il n'en avait pas fait; mais on peut dire
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que la situation les avait faites pour lui. Il est cer- tain' qu'il se prêta d'abord à l'idée d'une origine toute populaire; il vit bien ensuite la contradiction radicale impliquée dans l'idée d'un roi élu, et il se rattacha à une autre théorie. Il y avait là cependant une infidélité réelle au principe qui l'avait fait roi. Fonder une dynastie, c'est abstraire une famille pour l'opposer à la nation comme une jbrce indé- pendante, mais limitée. La royauté ne sort pas d'un hôtel de ville. Ceux qu'on a appelés « camarades » et « chers compatriotes » ne deviennent jamais des sujets. On reçoit le roi du dehors, on ne le fait pas. Le prince éclairé et habile que les accidents de nos révolutions bien plus que son propre choix avaient chargé d'une si lourde tâche ne sortit jamais de ce dilemme fatal : faible quand il était fidèle à ses origines, blessant quand il ne l'était pas, il se lais- sait arracher comme des concessions les actes que l'opinion dont il avait reçu l'investiture réclamait comme des droits, et il n'en recueillait pas le béné- fice, car on sentait trop bien qu'il se trouvait humilié comme roi légitime des déférences auxquelles il se prêtait comme roi élu.
L'esprit français fut, à vrai dire, le premier cou- pable dans cette tentative imprudente, qui, sous prétexte de rendre la royauté populaire, lui enlevait
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en réalité son caractère libéral. Un des défauts de la France, c'est de vouloir que ses souverains soient en rapports intimes avec elle. Elle aime à toucher ceux qui la conduisent; elle veut sentir en eux une personne, et n'est pas blessée de ce genre de fami- liarité du supérieur envers l'inférieur qui ressemble si fort à de l'impertinence. Le roi conçu comme une sorte de personne neutre à qui l'on impose d'abdi- quer sa personnalité pour le bien de tous est la chose du monde qui est chez nous le moins comprise. On voit sans peine combien une telle disposition d'esprit est peu favorable au régime constitutionnel. Je ne connais pas un seul roi d'Angleterre qui, d'après cette manière de juger, eût été apprécié en France. La royauté constitutionnelle, en effet, n'est pas une position bien faite pour développer de grands talents et acquérir un renom brillant. Un .des avantages de cette royauté, c'est précisément qu'elle est peu enviable. Le souverain y est le personnage sacrifié; il n'agit pas, n'écrit pas, n'a pas de cursus ho- norum régulier, pas de carrière. Les qualités qu'il doit posséder sont de celles que les sages prisent par-dessus tout, mais que la foule ne peut apprécier. Un grand ambitieux, dans un tel état de choses, désirera bien plutôt d'être ministre que d'être roi. Le roi républicain, sorte de chef du peuple armé,
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que rêva M. de la Fayette, n'a rien de commun avec cette noble et pacifique image du roi antique, qui, si elle eût osé se montrer sur les barricades, eût semblé, j'imagine, une apparition des temps féodaux. De tous ceux qui essayèrent de donner la théorie d'une situation dont le malheur était précisément d'être en dehors des théories, M. Guizot fut sans contredit celui qui déploya le plus d'ingénieuse perspicacité. Son système devint peu à peu celui du roi lui-même. « Le roi démêla sur-le-champ, dit M. Guizot, que ma façon de comprendre et de présenter la révolution qui venait de le mettre sur le trône était la plus monarchique et la plus propre à fonder un gouvernement. Il ne l'adopta point ouvertement ni pleinement : il avait, pour agir ainsi, trop de gens à ménager; mais il me témoignait son estime, et me donnait clairement à entendre que nous nous entendions. » D'après cette théorie, le roi Louis-Philippe eut tort d'aller à l'hôtel de ville chercher une consécration popu- laire : personne ne l'avait fait roi, et il ne devait de reconnaissance à personne; il héritait directement du titre de la Restauration, et devait en continuer les traditions. « Amenés par la violence, dit M. Guizot, à rompre violemment avec la branche aînée de notre maison royale, nous en appelions à la branche cadette
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pour maintenir la monarchie en défendant nos liber- tés. Nous ne choisissions point un roi; nous traitions avec un prince que nous trouvions à côté du trône, et qui pouvait seul, en y montant, garantir notre droit public et nous garantir des révolutions. L'appel au suffrage populaire eût donné à la monarchie réformée précisément le caractère que nous avions à cœur d'en écarter; il eût mis l'élection à la place de la nécessité et du contrat... J'étais toujours tenté de sourire quand j'entendais dire du roi Louis- Philippe « le roi de notre choix », comme si, en 1830, nous avions eu à choisir, et si M. le duc d'Orléans n'avait pas été l'homme unique et nécessaire... Je montrai dans M. le duc d'Orléans ce qu'il était en effet, un prince du sang royal heureusement trouvé près du trône brisé, et que la nécessité avait fait roi. »
M. Guizot a parfaitement raison de repousser l'élection et l'appel au suffrage populaire comme moyen de fonder la royauté ; ce qui sort du suffrage populaire s'appelle d'un tout autre nom. Le chef élu ou représentant la souveraineté du peuple sera tou- jours trop fort pour accepter le rôle modeste de la royauté tempérée. M. de la Fayette, en prenant sa noble accolade pour une investiture, se trompait aussi gravement qne le Sénat de 1814, imbu des
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idées de l'école impériale, en déclarant Louis XVIII rappelé par le « vœu de la nation » . Une seule chose désigne le roi, c'est la naissance : le mérite et le vœu du peuple sont pour cela de faibles fondements. One seule chose l'investit de sa prérogative, c'est son avènement, impliquant la reconnaissance des droits constitutionnels de la nation. Mais qui ne voit que, pour rester conséquent à une telle manière de concevoir la royauté, il n'était pas permis de tran- siger avec l'hérédité? Le parti légitimiste, auquel M. Guizot me semble en général attribuer trop peu d'importance historique, resta comme une protesta- tion fatale qui pesa à son jour d'un poids décisif. L'appel au peuple changea de mains, et devint l'arme de ceux qui ne jugèrent pas que leur volonté eût été exactement interprétée.
Pour justifier l'acte hardi par lequel les droits de la branche aînée de la maison de Bourbon furent tranférés à la branche cadette, M. Guizot invoque la nécessité. Cette nécessité était réelle, et elle suffit amplement pour absoudre ceux qui s'y soumirent; mais un tel principe impliquait de graves consé- quences. La racine de toutes les perturbations dynas- tiques est la nécessité. L'avantage de la royauté héréditaire est précisément d'écarter ces dange- reuses conjonctures o'ù un homme peut se présenter
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comme seul capable de sauver le pays. Si c'est par condescendance pour la révolution triomphante et par égard pour l'opinion que Ton se crut obligé aune dérogation aux lois fondamentales de l'État, ne sent- on pas quel principe de caducité on introduisait par là dans le régime nouveau?... Et qu'on ne dise pas que ce sont là des théories spéculatives, bonnes pour les casuistes de la politique, théories que l'homme d'action, uniquement attentif aux besoins du mo- ment, doit dédaigner. Les principes abstraits, en apparence sans application dans le monde, sont au fond les plus grandes réalités, puisqu'ils renferment la logique et la raison des faits. Le temps, je le sais, a des remèdes pour toutes les blessures : le droit a commencé par être le fait, et, dans un pays où les événements auraient été moins assujettis que dans le nôtre à une rigoureuse conséquence, il n'est pas douteux que le régime le plus désirable eût été consacré par la durée, marque assurée du vœu national. La durée malheureusement a bien des caprices. Une modération exemplaire, des prodiges d'habileté, de nobles dévouements ne purent sauver un gouvernement sans reproche légal, qui se débat- tait contre un mal dont il n'était pas coupable. Son honnêteté même ne fut qu'une cause de faiblesse de plus dans une situation qui ne pouvait être sauvée
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que par l'audace. La plus grande faute que puissent commettre les personnes réservées est de se mettre dans des positions où il faut pour réussir des dé- fauts qu'elles n'ont pas. Si Louis-Philippe eût été un tyran, il eût duré peut-être. Honnête comme il l'était, il crut devoir se retirer devant la mani- festation même la plus équivoque de la volonté na- tionale : fatale situation des peuples qui mettent en question leur dynastie, ou plutôt crime des dynasties qui forcent les nations à douter d'elles ! L'avènement d'un prince qui, à beaucoup d'égards, ne peut être comparé qu'à l'exemplaire Charles V, inaugura dans les questions de droit constitutionnel le dangereux régime de l'a peu près,déchira le pacte d'unité de la nation, accoutuma les Français à répondre par un sourire superficiel quand on leur parle de questions de principes, et enracina cette opinion que les chartes, les traités, les constitutions, tous les serments en un mot, ne sont bons à res- pecter que tant qu'on n'est pas assez fort pour les violer.
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III.
Avec cette blessure au cœur, comment le gou- vernement du roi Louis-Philippe fit-il face aux difficultés nombreuses qui l'assaillirent dès les pre- miers jours? C'est ce qu'il importe maintenant de rechercher. Disons-le bien haut, pour ne pas être injuste envers une famille accomplie et des hommes éminents, ce gouvernement a donné à la France les dix-huit meilleures années que notre pays et peut- être l'humanité aient jamais traversées. C'est assez pour le défendre contre ceux qui ont intérêt à croire qu'il ne fut que faible et bas; ce n'est pas assez pour le philosophe qui, envisageant sur une longue échelle la portée des événements, s'est habitué à ne juger les faits de l'histoire que d'après leur influence définitive sur les progrès de la moralité humaine et de la civilisation. -*
Fidèle à sa théorie sur l'origine des droits du roi Louis- Philippe, M. Guizot résume en un mot la façon dont il comprenait les devoirs du gouvernement sorti de la révolution de Juillet : deux, partis se dispu-
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taient la direction du pays, le parti du mouvement (que M. Guizot appelle ailleurs celui du laisser aller) et celui de )p. résistance ; le second parti devait être celui du roi et de ses ministres. En mettant en pra- tique cette théorie, M. Guizot ne faisait que suivre la ligne qu'il avait toujours préférée. Le 23 novembre 1829, M. de la Fayette écrivait à M. Dupont (de l'Eure) : « M. Guizot est plus monarchique et moins démo- crate, je pense, que vous et moi, mais il aime la liberté. 11 sait beaucoup, s'exprime avec talent; il a de l'élévation, du caractère et de la probité. Avec une administration doctrinaire, il s'arrêterait en deçà de nous; jusque-là, tous les projets ministériels trouveront en lui un habile' contrôleur dans le sens libéral1. » Il fut après la révolution de Juillet ce qu'il s'annonçait auparavant, et, comme l'opinion obéissait alors à des empressements souvent désordonnés, il pensa qu'en général le devoir de l'homme d'État devait être de résister à l'opinion.
Je ne veux point faire en détail, la critique d'une conduite que d'impérieuses fatalités dominaient. J'avoue cependant que la formule que l'habile théo- ricien de la révolution de Juillet assigne à la politique de la dynastie nouvelle me paraît impliquer une cer-
1. Mémoires do général la Fayette, t. VI, p. 341.
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taine confusion d'idées. La tendance à beaucoup gou- verner et la révolution ne sont pas deux choses con- traires; elles vont souvent de pair : c'$st la liberté qui est l'opposé de Tune et de l'autre. Certes le lais- ser aller est toujours mauvais. Ce qui est désordre, violence, attentat au droit d'autrui, doit être réprimé sans pitié. Les délits contre les personnes et les pro- priétés ne sont pas plus permis en un teifips qu'en un autre. Le sang versé pour empêcher la plus inoffen- sive illégalité n'est pas à regretter. De là pourtant à ce principe général de résistance à l'opinion, que M. Guizot semble donner par moments comme l'abrégé de sa politique, il y a loin. Dn gouvernement ne doit ni résister systématiquement à l'opinion ni la suivre aveuglément; il doit protéger les droits et la liberté de tous. Je ne comprends pas que l'on consente à s'appeler parti du mouvement ou parti de la résis- tance; ces deuxJmotsSdoivent être écartés. Parlez- nous de droits et de liberté, et il n'y aura plus d'é- quivoque, car devant ces mots-là les idées de résis- tance et de révolution disparaissent, ou du moins perdent leur sens odieux et subversif.
Certes il est des cas où le gouvernement a le droit et le devoir de résister à l'opinion, même quand il n'est pas douteux que cette opinion est celle de la majorité. C'estbien l'opinion qui, durant un siècle et
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demi, a poussé le gouvernement à tant d'actes d'une intolérance tantôt perfide, tantôt cruelle, contre la religion réformée. Le gouvernement qui révoqua redit de Nantes et ordonna les dragonnades n'en fut pas pour cela moins coupable. La recherche de la popularité est la marque du souverain ou de l'homme d'État de second ordre. Dn prince accompli, remplissant ses devoirs avec discrétion, froideur, réserve, n'empiétant sur la liberté de personne, n'ayant pas de vues propres, ne cherchant à se faire aimer que dans son intimité, ne se servant pas de sa position pour se faire des obligés personnels, un tel prince, dis-je, ne serait que modérément populaire. Il ne faut pas néanmoins que, pour se soustraire à la tyrannie de l'opinion, l'homme d'État se croie obligé de ne lui rien céder. Je sais quel charme austère il y a pour les fortes natures à braver la médiocrité impuissante et à provoquer la rage des sots. 11 y a des personnes pour lesquelles la douceur d'être aimé n'approche pas de la douceur d'être haï. L'an- tipathie des esprits superficiels étant une marque sûre pour discerner les sages, les âmes fières croient voir dans l'impopularité une contre-épreuve de leur valeur morale. M. Guizot a trop savouré cette vo- lupté, contre laquelle la plus haute philosophie ne met pas toujours en garde. Il s'est trop laissé aller
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à la joie dangereuse qu'on éprouve à faire sentir son dédain. L'opinion est une reine à sa manière, mais non une reine absolue ; il faut lui tenir tête, quand on croit le devoir faire, mais en la respectant et en prenant dans l'opinion même le point d'appui nécessaire pour l'attaquer.
En somme, le gouvernement n'est ni une machine de résistance ni une machine de progrès. C'est une puissance neutre, chargée, comme les podestats des villes d'Italie , de maintenir la liberté de la lutte, non de peser dans la balance pour l'un des partis. Quand l'opinion force le gouvernement à agir dans le sens qu'elle désire, elle commet une injustice, car elle force un pouvoir qui devait jouer le rôle d'ar- bitre et de conciliateur à favoriser une direction au détriment de toutes les autres; elle écrase son adver- saire en invoquant contre lui un auxiliaire redou- table, qui deviendra bientôt son maître à elle-même. La France, qui n'a pas assez de foi dans la liberté et qui croit trop volontiers que les idées s'imposent autrement que par la marche naturelle des esprits, commet souvent cette erreur. S'imaginant que le pro- grès s'opère par le dehors et que le bien peut se /décréter, elle est satisfaite quand elle a semé ses jardins d'Adonis; elle se fie au soleil pour faire ger- mer ses fleurs sans racines : elle ne voit pas que le
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seul progrès désirable consiste dans l'amélioration des âmes, raffermissement des caractères, l'élévation des esprits.
Combien les conditions mêmes du gouvernement de Juillet lui] rendaient difficile ce rôle presque effacé, sans lequel il ne peut guère y avoir de royauté solide ni de vraie liberté! Et d'abord le régime nouveau fut et ne pouvait manquer d'être le gouvernement d'une classe. Dans une société où tous les privilèges, tous les droits particuliers, tous les corps ont été détruits, il ne reste, pour constituer un collège de notables, qu'un seul signe, la richesse, dont la mesure est la taxe de l'impôt. Un tel système devait évidemment amener ce que M. Guizot appelle avec assez de, justesse un « torysme bourgeois ». Au lieu de représenter des droits, le gouvernement ne pouvait plus représenter que des intérêts. Le maté- rialisme en politique produit les mêmes effets qu'en morale; il ne saurait Inspirer le sacrifice ni par con- séquent la fidélité. Le tory bourgeois conçu par M. Guizot est trop dominé par ses intérêts pour de- venir un homme vraiment politique. On dira peut- être que ses intérêts bien entendus, en lui faisant sentir le besoin de la stabilité, suppléeront aux prin- cipes et l'attacheront solidement à son parti : il n'en est rien. Loin de lui conseiller la fermeté, sesinté-
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rets le porteront à être toujours de l'avis du plus fort. De là ce type fatal sorti de nos révolutions, l'homme d'ordre comme on l'appelle, prêt à tout subir, même ce qu'il déteste, cet éternel Fouché, avec ses perfidies honnêtes, mentant par conscience, et, n'importe qui a vaincu, toujours vainqueur. On hésite parfois à être pour lui trop sévère , on peut soutenir que, d'ordinaire, un sentiment assez juste des besoins du moment l'a dirigé : il a trahi tous les gouvernements, il n'a pas trahi la France; mais, je me trompe, il l'a trahie en inaugurant le règne de l'égoïsme, de la lâcheté et de cette funeste croyance que le bon citoyen se résigne à tout pour sauver ce qu'il regarde comme la seule chose né- cessaire, l'intérêt de sa classe et l'ordre apparent de l'État.
L'Évangile a dit avec raison : « Qui veut sauver sa vie la perd. » L'intérêt ne saurait rien fonder, car, ayant horreur des grandes choses et des dévoue- ments héroïques, il amène un état de faiblesse et de corruption où une minorité décidée suffit pour ren- verser le pouvoir établi. Le lendemain de ces sortes de surprise, l'esprit conservateur est en quelque sorte le complice des violateurs de la loi, car, se laissant égarer par un faux calcul et ne se piquant pas de chevalerie, il trouve plutôt son compte à
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accepter les faits illégaux qu'à les combattre. Ainsi, en voulant le repos à tout prix, il perd justement ce qu'il voulait acquérir par le sacrifice de son honneur et de sa fierté.
Le torysme bourgeois ne fonde pas la stabilité; il ne fonde pas non plus la liberté. Ce reproche n'atteint pas les hommes d'État estimables qui déployèrent, pour introduire les mœurs libérales parmi nous* tant de talent et d'éloquence. On n'a pas écrit sur les droits de la presse de plus belles et de plus fortes pages que celles qui se rencontrent çà et là dans le livre même qui fait l'objet de notre étude1. Malheu- reusement, le besoin de sécurité, qui forme le pre- . mier instinct des sociétés fondées sur l'intérêt, fai- sait un redoutable contre-poids à ces hautes théories. Plus frappés de l'abus que du droit, les hommes pra- tiques, dans leurs accès « d'ardent égoïsme », pour me servir d'une expression excellente de M. Guizot, réclamaient des mesures répressives contre ce qui les effrayait. Deux mois après la révolution de Juillet, on déclara parfaitement en vigueur les deux articles 291 et 294 du Code pénal ainsi conçus : « Nulle asso- ciation de plus de vingt personnes dont le but 'sera de se réunir tous les jours, ou à certains jours mar-
4. Tome Ier, p. 50, 176, 282, 408 et suiv.
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qués, pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, politiques ou autres, ne pourra se former qu'avec l'agrément du gouvernement, et sous les conditions qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la so- ciété. — Tout individu qui, sans la permission de l'autorité municipale, aura accordé ou consenti l'usage de sa maison, en tout ou en partie, pour la réunion des membres d'une association, même autorisée, ou pour l'exercice d'un culte, sera puni d'une amende de 16 à 200 francs. » Je ne veux pas nier qu'une telle législation ne fût nécessaire ; je fais seulement remarquer la bizarrerie d'un peuple qui brise une dy- nastie pour défendre la liberté, et qui, peu de jours après, est amené à se donner de telles chaînes. Je ne pense pas qu'aucune nation de l'antiquité ou du moyen âge ait jamais connu une loi aussi tyrannique. Sup- posez une telle loi dans le passé : ni l'Académie, ni le Lycée, ni le Portique, ni le christianisme, ni la Réforme, n'eussent été possibles, car ces grands mou- vements ont sans contredit entraîné des réunions de plus de vingt personnes. Cet article-là, appliqué du- rant un demi-siècle, suffirait pour éteindre dans une société toute initiative intellectuelle et religieuse. M. Dupin réclama au moins les droits de la liberté religieuse, il ne fut pas écouté ; on admit en principe que nul n'a le droit de communiquer sa pensée à ses
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semblables sans la permission de l'autorité, et qu'à moins d'être salarié par le gouvernement, on ne peut avoir rien de bon à dire au public.
Comment a-t-il pu se faire qu'au lendemain d'une révolution libérale, une telle mesure ait été prise par des hommes fort libéraux? La première cause d'une telle législation doit sans doute être cherchée dans cette déplorable tendance qu'ont parmi nous les asso- ciations populaires à se changer en comités de gou- vernement. Le club est la chose du monde la plus légitime, tant qu'il reste une réunion où s'élaborent des opinions bonnes ou mauvaises : il est un crime dès qu'il aspire à être un pouvoir dans l'État. Mais lçs amis de l'ordre ne s'arrêtèrent pas à cette distinction essentielle. Ce qu'ils demandaient, c'est qu'on « mît un terme à toutes ces réunions qui venaient troubler la tranquillité publique et arrêter les opérations com- merciales. » La liberté paya les frais de l'industrie en souffrance, et, pour rétablir les affaires de quelques industriels, on trouva tout simple d'établir sur la sociétéjun vaste couvre-feu. Qu'on se figure l'éclat de rire qui eût accueilli à Florence ou à Pise une requête des négociants demandant la suppression de la vie publique, parce qu'elle nuisait à leur commerce. Nous subissons trop la tyrannie de ces sortes d'inté- rêts, tout respectables qu'ils sont. L'État n'a point à
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se mêler de la fortune privée : on doit à l'industrie la liberté ; mais il ne faut pas lui sacrifier celle des autres. Chose étrange ! ce fut la garde nationale qui, de son propre mouvement et sans s'inquiéter si elle en avait le droit, envahit les clubs, siffla les orateurs (fort ridicules en effet, j'en suis sûr), et accompagna les assistants de huées à leur sortie. L'éducation de la liberté était si peu avancée, qu'un corps constitué en vue de la défense de Tordre commettait, pour donner satisfaction à ses craintes, un acte vingt fois plus séditieux que ceux qu'il voulait empêcher.
J'ai insisté sur cet exemple, car il n'en est aucun qui mette aussi bien dans tout son jour la fatale réciprocité d'erreur qui existe d'une part entre la turbulence populaire, toujours portée à peser illéga- lement sur l'État, et de l'autre la timidité exagérée qui fait croire au parti conservateur que tout mouve- ment d'opinion doit être prévenu comme un danger. Les complots, les sociétés secrètes ont presque tou- jours leur point de départ dans une liberté violée. L'Angleterre n'a pas de conspirateurs, parce qu'elle a des meetings. — Le meeting, dira-t-on, c'est le club, et le club, c'est l'anarchie. — Le club est l'anar- chie dans un état de choses où, pour obtenir ce que l'on désire, il faut renverser le pouvoir et se mettre à sa place. Le club sera ou utile ou inoffensif quand
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les voies légales de la propagande et de la résis- tance seront permises à tous. Ouvrez sur tous les points du volcan social des foyers partiels, et vous éviterez ces explosions qui ébranlent le monde. L'attente est insupportable pour la minorité opprimée qui ne voit devant elle aucune espérance ; elle est presque douce, quand on peut sfe croire sûr de triom- pher à son jour par la force de l'opinion. Tout est venin sans la liberté; Tordre même n'est, sans elle, qu'un mensonge. Dix-sept ans après la fermeture du dernier des clubs sortis de la révolution de Juillet, un misérable enfantillage, un dîner qu'il aurait dû être permis de faire à la seule condition de ne pas gêner la voie publique, suffit pour anéantir le fruit de tant de nobles travaux, et pour ouvrir un abîme dont nous sommes loin encore d'avoir entrevu la profondeur. Ainsi on combattait la révolution par les moyens révolutionnaires par excellence. On était violent pour l'ordre, séditieux dans la modération. On fortifiait le principe d'où sont sorties toutes les perturbations des temps modernes, cette défiance de la liberté qui porte les gouvernements à regarder ce qui se fait en dehors d'eux comme fait contre eux, à fermer les voies du prosélytisme régulier, à s'attribuer la régie de l'opinion. Que peut faire, dans un tel état politique, l'homme dévoué avec quelque énergie à la doctrine,
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vraie ou fausse, qu'il a embrassée? Une seule chose : chercher à être le maître du gouvernement, pour faire prévaloir par la force l'idée qu'il n'a pu servir par les voies pacifiques de la discussion. Tout devient de la sorte une question d'État. La plus humble am- bition est obligée de revêtir une forme politique. Une machine d'une, effrayante puissance, et auprès de laquelle les efforts individuels ne sont qu'un atome, a été créée; chaque homme, au lieu de combattre pour son opinion avec ses forces isolées, cherchera nécessairement à s'emparer du redoutable levier au moyen duquel le premier venu soulève le monde. Saint Paul, de nos jours, devrait songer à être ministre , ou tribun; Luther et Calvin seraient obligés de se faire conspirateurs.
Toutes les critiques qu'on est en droit d'adresser à ceux qui dirigèrent dans les premières années le gouvernement issu de la révolution de Juillet se résument de la sorte en un mot : ils aimaient la liberté, mais ils n'en comprenaient pas bien les conditions. La Révolution et l'Empire, qui n'avaient pu créer au- cune institution politique, avaient créé en revanche une administration singulièrement étendue et com- pliquée. La Restauration conserva dans son ensemble l'administration impériale, en la tempérant par un système d'égards et de considérations personnelles
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qui valait mieux que l'égalité dans la sujétion, mais qui ne profita guère qu'à la noblesse. Ces limites furent regardées par les libéraux comme des abus, et la révolution de Juillet fut un retour pur et simple à l'administration impériale. On ne vit pas qu'on cherchait à fonder la liberté en fortifiant le plus grave des obstacles qui s'opposent à la liberté. « Là où Kadministration , dit très-bien M. Guizot, est libre comme la politique, quand les affaires locales se traitent et se décident par des autorités ou des In- fluences locales et n'attendent ni leur impulsion ni leur solution du pouvoir central, qui n'y intervient qu'autant que l'exigent absolument les affaires géné- rales de l'État, en Angleterre et aux États-Unis d'A- mérique, en Hollande et en Belgique, par exemple, le régime représentatif se concilie sans peine avec un régime administratif qui n'en dépend que dans d'im- portantes et rares occasions. Mais,, quand le pouvoir supérieur est chargé à la fois de gouverner avec la liberté et d'administrer avec la centralisation, quand il a à lutter au sommet pour les grandes affaires de l'État, et en même temps à régler partout, sous sa responsabilité, presque toutes les affaires du pays, deux inconvénients graves ne tardent pas à éclater : ou bien le pouvoir central, absorbé par le soin des affaires générales et de sa propre défense, néglige les
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affaires locales, et les laisse tomber dans le désordre et la langueur, ou bien il les lie étroitement aux affaires générales, les fait servir à ses propres inté- rêts, et l'administration tout entière, depuis le hameau jusqu'au palais, n'est plus qu'un moyen de gouvernement entre les mains des partis politiques qui se disputent le pouvoir, » Ce qu'il y a d'étrange, c'est que le parti qui se croyait le plus libéral était le plus porté à commettre cette faute. M, Guizot en fut d'abord aussi exempt que le permettaient les cir- constances. « Cherchez des hommes qui pensent et agissent par eux-mêmes, écrivait- il le 14 septembre 1830, comme ministre de l'intérieur, à M. Amédée Thierry, préfet de la Haute-Saône. Le premier besoin de ce pays-ci, c'est qu'il s'y forme sur tous les points des opinions et des influences indépendantes. La centralisation des esprits est pire que celle des affaires. »
Ces excellents principes ne furent guère suivis. L'État, en janvier 1848, était bien plus chargé de * fonctions qu'en juin 1830. Les progrès du budget durant ces dix-huit années le prouvent; or, tout progrès du budget correspond à quelque diminu- tion de liberté. Il y aurait une souveraine injus- tice à comparer le genre de tyrannie sorti de nos perfectionnements administratifs avec les tyrannies
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brutales qui ont laissé dans l'histoire un sanglant souvenir. Les tortures et les supplices du passé op- posés à l'apparente douceur de notre législation font croire au premier coup d'œil qu'un âge d'or a succédé à un âge de fer. On ne pense pas que le propre du régime administratif est de prévenir ce que les ré- gimes anciens punissaient; sa douceur est peu mé- ritoire, je dirai presque qu'elle est fâcheuse, car, eu imposant d'avance la sagesse, elle rend impos- sible toute initiative. La presse au xvnie siècle était assujettie à une législation en apparence plus sévère que celle de notre temps, puisque la peine de mort y figurait, et pourtant Voltaire passa à travers les larges mailles du filet de la censure. La première édition de Y Esprit des Lois ne put être imprimée en France; mais en dix-huit mois il en fut fait vingt- deux éditions clandestines. De nos jours, un pamphlet de Hollande serait arrêté au premier relais. L'exten- sion des services publics, en plaçant entre les mains de l'État des intérêts chers à tous, a mis la société entière dans la dépendance du gouvernement. Sous un tel régime, tous ont besoin de l'État à un certain jour, et celui qui se met en dehors de l'ordre offi- ciel est, comme un ilote, privé de ses droits naturels. On arrive de la sorte à constituer une aristocratie de fonctionnaires, ayant la plupart des inconvénients de
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'ancienne noblesse, sans offrir les mêmes avantages. L'école libérale de 1830, en rêvant une royauté républicaine, au lieu de fonder une royauté limitée, gouverna en réalité plus que personne. Au lieu de diminuer la royauté, tous à l'envi travaillèrent à l'augmenter. La vraie conduite libérale eût été de rendre à l'individu le plein pouvoir d'exercer son action pour le bien et pour le mal dans la limite où le droit des autres n'est pas violé, de laisser les cor- porations, les associations, les réunions de toute espèce s'établir, de créer ainsi entre les hommes des liens différents de ceux de l'État. On suivit une voie tout opposée : le grand reproche que l'opposition adressa au gouvernement fut de ne pas assez faire, c'est-à-dire évidemment de ne pas assez gouverner. On crut sauver la liberté en disputant au roi le droit de régner par lui-même et en essayant de transporter au conseil des ministres la pleine souveraineté : dis- cussion assez stérile, car il m'importe assez peu par qui je suis gouverné, si je suis trop gouverné. Certes les garanties parlementaires sont indispensables, car sans elles tout gouvernement est amené par la force des choses à empiéter sur ce qui ne le concerne pas; mais ce qui importe avant tout, c'est que ceux qui gouvernent, quels qu'ils soient, se renferment dans les bornes prescrites par les droits de chacun. En
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politique, la liberté est le but qui ne doit jamais être sacrifié, et auquel tout doit être subordonné.
A vrai dire, l'opposition libérale, en poussant de plus en plus la France dans cette voie de gouverne- ment, ne faisait que suivre la tradition de la Révolu- tion , comme la Révolution ne faisait que suivre le mauvais exemple de la royauté des deux derniers siècles. Un publiciste éminent, dont la France éclairée porte le deuil, a démontré, dans'le plus beau livre de philosophie politique et historique qui ait paru en ces dernières années, que la liberté n'est pas précisé- ment dans la tradition de la France. On peut l'avouer sans faire cause commune avec ceux qui pensent qu'il n'y a rien à faire pour l'établir parmi nous. Le vrai patriote n'est pas celui qui cherche à découvrir les côtés faibles de sa nation pour les flatter. Gardons- nous de ce fatal raisonnement qui porte l'orgueilleux à être 'fier de ses défauts et à ne rien faire pour ac- quérir les vertus opposées. Si la France jusqu'ici a péché par absence de liberté, c'est par la liberté qu'il faut chercher à la guérir. La vraie cause des révolu- tions est la notion de l'État qui est résultée de l'action combinée de Richelieu, de Louis XIV, de la Répu- blique1 et de l'Empire. On ne sortira de l'ère des
1. Il importe d'observer que ce reproche ne doit point tomber sur les hommes supérieurs qui préparèrent la Révolution ou même la
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révolutions qu'en réformant cette idée: or, 6n ne ré- forme l'idée exagérée de l'État qu'en la corrigeant par la liberté. La lutte et l'agitation sont des choses aussi vieilles que l'humanité; ce qui caractérise notre siècle, ce sont ces brusques et complets revirements qui font qu'aucun gouvernement ne tombe à demi. L'édifice qui posait autrefois sur une foule d' étais, dont plusieurs pouvaient faiblir en même temps sans entraîner sa chute, ne porte plus que sur un point; une attaque à la base suffit pour jeter par terre le colosse dont la tête a été démesurément grossie. Paris n'est pas coupable, ainsi qu'on le répète souvent, de cette instabilité. On détruirait le caractère révolu- tionnaire de Paris qu'on ne détruirait pas la révolu- tion. On n'arrêtera la révolution que le jour où l'on amoindrira et divisera les gouvernements trop forts que la révolution française à créés, le jour où Ton cessera d'envisager les travaux publics, l'instruction publique, la religion, les beaux-arts, la littérature, la science, le commerce, l'industrie comme des bran- ches de l'administration. La stabilité des. gouverne-
commencèrent, Montesquieu, Turgot, politiques de premier ordre et vraiment libéraux. Il tombe sur l'école révolutionnaire proprement dite, qui se rattachait surtout à Rousseau, et qui a donné à la révo- lution française son caractère définitif, c'est-à-dire sa tendance vers l'organisation abstraite, sans tenir compte ni des droits antérieurs ni de la liberté.
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ments (M. de Tocqueville Ta établi) est en raison inverse de leur puissance, ou, pour mieux dire, de Tétendue de leur action. Qu'est-ce que le pouvoir de la reine d'Angleterre comparé à celui dont furent investis les chefs de nos différents gouvernements? Et pourtant quel est celui de nos gouvernants depuis un siècle qui s'est assis sur son trône avec autant de sécurité que la reine d'Angleterre?
Et qu'on ne dise pas que c'est là un idéal réservé pour un lointain avenir, qu'il faut encore à la France une longue éducation pour être capable de le réali- ser. S'il en est ainsi, laissons toute espérance. Si la France n'est pas mûre pour la liberté, elle ne le sera jamais. L'éducation politique ne se fait point par le despotisme; un peuple qui a longtemps subi le sys- tème .administratif s'y enfonce toujours de plus en plus. Je ne me fais pas d'illusion sur les inconvénients qu'entraînerait d'abord un régime qui, pour être bienfaisant, a besoin qu'on en sache longtemps at- tendre les conséquences ; mais je crois pouvoir dire sans paradoxe que le mal qui résulte de la liberté vaut mieux en un sens que le bien qui résulte du régime administratif. Le bien n'est le bien que quand il sort de la conscience des individus; le bien imposé du de- hors aboutit à la longue au mal suprême, qui est pour une nation la léthargie, le matérialisme vulgaire,
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l'absence d'opinion, la nullité officielle, sous l'empire de laquelle on ne hait rien ni n'aime rien. L'institu- tion d'un pouvoir investi du droit de mettre tout le monde d'accord, d'écarter, comme l'on dit, les causes de division entre les citoyens, semble au premier coup d'oeil un précieux bienfait. Elle n'a qu'un défaut, c'est qu'au bout de cinquante ans, elle aura cent fois plus exténué la nation que ne l'aurait fait une série de guerres civiles et religieuses. Ces guerres, quelque déplorables qu'elles fussent, rendaient d'ordinaire le peuple plus sérieux et plus énergique. L'administra- tion, au contraire, détruit le ressort des âmes en les assujettissant à une tutelle continue. Le clergé seul a pu jusqu'ici conserver en présence de cette force envahissante quelques privilèges, à peu près comme Ton vit, aux derniers jours de l'empire d'Occident, les évêques rester debout au milieu d'une société tuée par l'administration; mais, quoique le clergé soit un bon auxiliaire dans la lutte contre le despo- tisme, puisque tout despotisme est amené forcément à se brouiller avec le pouvoir spirituel, il faut avouer qu'en général ce corps ne se soucie guère que de sa propre indépendance. Le catholicisme d'ailleurs, en accoutumant l'homme à se démettre sur autrui d'une foule de soins, tels que l'éducation des enfants, la charité publique, la direction de sa propre conscience,
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offre en général de graves dangers pour la liberté. On arrive ainsi de toutes parts à regarder la liberté comme la solution par excellence et comme le remède à presque tous les maux de notre temps. Bien des per- sonnes se sont habituées, sur la foi de quelques sec- taires, à croire que la liberté ne convient qu'aux époques où, personne n'étant sûr de posséder la vé- rité, aucune opinion n'a le droit de repousser les autres d'une" manière absolue. C'est là une grave er- reur. La liberté est en tout temps la base d'une so- ciété durable. D'une part, en effet, la vérité ne se démontre qu'à des auditeurs libres ; d'une autre, la possibilité de mal faire est la condition essentielle du bien. Le monde moderne ne peut échapper au sort des civilisations antiques qu'en laissant à chacun le droit entier de faire valoir à sa guise le talent qu'il a reçu du maître. La dignité de l'homme est en rai- son de sa responsabilité. Que chacun tienne donc sa destinée entre ses mains; que la société prenne garde, en prévenant le mal, de rendre du même coup le bien impossible. Quand même il faudrait acheter de nouveau la liberté ail prix, de la barbarie, plu- sieurs pensent qu'elle ne serait pas trop chèrement achetée; car seule la liberté donne aux individus un motif de vivre, et seule elle empêche les nations de
mourir.
*
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Les Mémoires de M. Guizot jettent beaucoup de lumière sur ces grands problèmes de l'histoire con- temporaine. Ni par son livre ni par ses actes, M. Gui- zot n'est arrivé ni n'arrivera à la popularité. Cette équivoque, récompense est chez nous réservée à des qualités et à des défauts qui ne sont pas les siens. La France, en mesurant la gloire, consulte bien plus ses préférences que la froide justice. La gloire est pour elle une récompense nationale, et non un jugement de la raison. Avoir une doctrine en face de sa vo- lonté est presque une sédition. La France veut qu'on la flatte et qu'on partage ses fautes ; ce qu'elle par- donne le moins, c'est d'avoir été plus sage qu'elle. Le poëte frivole, docile écho des erreurs de la foule, fut son idole ; le penseur austère qui chercha à s'éle- ver au-dessus des préjugés de son temps et de son pays encourut le plus grave des reproches , celui de n'être pas « national ». Coupable ne n'avoir livré au hasard que ce qu'il ne pouvait lui soustraire, et d'a- voir songé à l'avenir dans un pays qui fait parfois de la prudence un crime d'État, M. Guizot (et je suppose qu'il en est fier) doit paraître à peine un homme de son temps à ceux pour qui le patriotisme consiste à ne rien prévoir. Ses Mémoires sont un éloquent ap- pel de ces faux jugements au tribunal de l'opinion impartiale. Durant les dix-huit années qu'ils embras-
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sent jusqu'ici, les fautes de M. Guizot furent le plus souvent celles de l'opinion dominante ou celles de la fatalité. Les livres suivants nous raconteront des fautes qui lui ont été personnelles. Peut-être verra-t-on du moins qu'elles sortirent comme une conséquence des nécessités de la situation, et que ses adversaires en furent souvent aussi coupables que lui.
L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
EN FRANCE.
Entre les meilleurs symptômes de notre temps, il faut compter le goût général qui s'est manifesté der- nièrement pour les exercices de l'esprit, l'éveil qui en est résulté dans le public éclairé ou avide de s'in- struire, les facilités accordées par l'administration au développement de ces utiles essais. Un danger, comme il arrive toujours, s'est révélé à la suite des tenta- tives nouvelles. Beaucoup de personnes, et des plus sérieuses, ont cru remarquer que la démocratie, en mettant au premier rangl'htférêt des classes les plus nombreuses, en posant comme un principe que ce que tous payent doit être utile à tous, finirait par porter un grave préjudice aux grandes découvertes, à celles qui prennent naissance dans la pensée d'un petit nombre avant de devenir le bien commun de l'humanité. Il est certain en effet que la haute culture est, à quelques égards, une chose tout à fait aristo-
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cratique. Pour y prendre part, il faut des études spéciales, une vie entièrement vouée à la recherche et à la méditation. Pour en sentir le prix, il faut une étendue de connaissances, une philosophie, une vue d'ensemble sur l'avenir et le passé, dont très-peu de personnes sont capables. Si un jour les contribuables, pour admettre Futilité du cours de mathématiques transcendantes au Collège de France, devaient com- prendre à quoi servent les spéculations qu'on y en- seigne, cette chaire courrait de grands risques. Je crois cependant que ces inquiétudes reposent sur une idée inexacte des aspirations du peuple dans les temps modernes. Pas plus dans Tordre des choses de l'es- prit que dans l'ordre politique et social, le peuple n'est capable d'analyser ce qu'il veut; mais il veut avec justesse. Ce que l'influence démocratique favo- risera.sera, j'imagine,, très-aristocratique. L'art que le peuple encouragera, ce sera le grand art et non les mièvreries où se cojnplaisent les époques fati- guées. La littérature que le peuple inspirera sera une littérature noble s' adressant aux hauts sentiments, et non une littérature frivole, consistant en jeux d'es- prit et en tours de force d'exécution. Le style que le peuple voudra sera le français de grand aloî, simple, naturel, non cette langue maniérée, variable à tout vent de doctrine, que la fantaisie individuelle essaye
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de créer. J'espère de même que la démocratie/uture, sans entrer dans le détail de la science, en saisira d'instinct l'esprit et la portée. Elle éprouvera devant les savants le même sentiment que les barbares éprou- vaient à l'égard des saints à l'époque mérovingienne, un sentiment de respect et d'étonnement, comme de- vant un secret qu'on ne perce qu'à demi. Le peuple comprendra que le progrès de la recherche positive est la plus claire acquisition de l'humanité, et que cette acquisition importe avant tout à ceux qu'elle délivre et ennoblit. Un monde sans science, c'est l'es- clavage, c'est l'homme tournant la meule, assujetti à la matière, assimilé à la bête de somme. Le monde amélioré par la science sera le royaume de l'esprit, le règne des fils de Dieu.
Le principal motif qui porte d'excellents juges à craindre pour la haute culture les influences de la démocratie, c'est l'opinion très-répandue que la science, quand elle veut se faire accepter du grand nombre, est obligée de se rapetisser. La vérité est qu'il y a deux manières de rendre la science accessible à tous : c'est de la prendre par son très-grand ou par son très-petit côté. Le milieu, qui est l'ordre des dé- ductions spéciales, échappe à quiconque n'a pas d'é- tudes préalables. Les hommesd' exposition commettent d'ordinaire la faute,* pour se mettre au niveau de leur
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public, de se rabattre sur les anecdotes, les analogies superficielles, les expériences voyantes, les mesquines applications ; mais on réussirait beaucoup mieux en attaquant les plus hauts sommets, où toutes les vé- rités se rencontrent comme en un foyer et devien- nent en quelque sorte de droit commun. Dans Tordre des. choses religieuses, morales, philoso- phiques, je ne suis pas* d'avis qu'il faille initier la foule à nos distinctions, à nos subtilités; mais je maintiens qu'il n'y a pas de vérité si fine, si déli- cate, que tous ne puissent la comprendre. Le travail par lequel on rend populaires les résultats philoso- phiques est, non pas un amoindrissement, mais une traduction. C'est une erreur capitale que de traiter le peuple comme un enfant : il faut le trai- ter comme une femme. Un discours tenu devant des femmes est meilleur que celui qu'on tient en leur ab- sence, car il est assujetti à plus de règles, il obéit à des exigences plus sévères. Ce qu'on écrit pour le peuple doit aussi se distinguer du reste en étant plus châtié. On peut lui tout dire, mais à la condition de. ne rien dire qu'il ne comprenne , et surtout de ne rien dire qui puisse être mal compris .
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Rien de grand jusqu'ici, non-seulement en France, mais dans aucun pays du monde, ne s'est passé tout à fait en dehors de l'État. Notre temps est arrivé, pour la première fois, à concevoir une organisation sociale où, l'initiative individuelle ayant toute liberté, l'État, réduit à un simple rôle de police, ne s'occuperait ni de religion, ni d'éducation, ni de littérature, ni d'art, ni de morale, ni d'industrie. C'est là un idéal vers lequel il faut tendre, quand bien même il serait im- possible de l'atteindre entièrement. Le premier. ar- ticle de notre foi politique, sociale, philosophique, re- ligieuse, c'est la liberté, et la liberté signifie pour nous l'abstention de l'État en tout ce qui n'est pas intérêt social immédiat; mais un second point sur lequel je ne pense pas que deux hommes judicieux puissent différer, c'est qu'un tel idéal est fort éloigné encore, et que le moyen de l'ajourner indéfiniment serait justement une trop prompte abdication de FÉtat. Il est peu conforme à notre système que l'État s'occupe d'éducation, et pourtant je ne crois pas
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qu'un seul libéral réclame pour demain la suppression du ministère de l'instruction publique. L'essentiel est qu'en rien l'influence de l'État ne soit exclusive. Or, grâce à l'esprit d'individualisme qui a jeté dans le monde civilisé de si fortes racines, le bon ou le mau- vais vouloir d'un gouvernement ou même de tous les gouvernements pour lesxhoses de l'esprit n'a plus qu'une importance assez secondaire. Le goût et les opinions personnelles de Louis XIV étaient la loi de son époque. Au xvme siècle, les hommes qui tenaient à exercer une action sur leur temps étaient obligés de tenir grand compte d'un Frédéric, d'une Catherine. Le public européen est devenu de nos jours le véritable souverain intellectuel. Dans un si vaste monde, les intrigues et le charlatanisme sont de nulle conséquence. L'étendue fait le même effet que le temps; à cent ans de distance, tous les mé- rites sont remis à leur place : de Inême l'Europe éclai- rée ne se trompe pas longtemps sur la valeur des hommes et des idées. Ce juge incorruptible, insaisis- sable, est le vrai* Mécène ; on le gagne par de bonnes raisons, et non en lui faisant la cour.
Pour tout ce qui peut s'appeler art ou littérature, la question du patronage de l'État est d'une solution relativement facile. Une réforme qui supprimerait un tel patronage sur la poésie, les ouvrages d' imagina-
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tion, la peinture, la musique, la sculpture, seraità l'heure qu'il est presque mûre. Le véritable encoura- gement ici, c'est la liberté. L'art et la littérature vé- ritables d'un temps sont ceux que ce temps fait vivre, car un temps n'encourage jamais que la littérature et Tart qui répondent à son sentiment et à ses be- soins. Une telle littérature peut être fort mauvaise, si le siècle est mauvais ; mais c'est la littérature du siècle. Maintenir artificiellement et bon gré mal gré, en dehors du public, des genres qu'il ne demande pas, est assez stérile, car cela ne produit jamais d' œu- vre franche et vraie. Il arrive d'ailleurs presque fata- lement que ces encouragements, n'étant pas réclamés par les vrais artistes, qui trouvent leur récompense dans leur entente avec le goût public, ne vont qu'à la médiocrité, et contribuent à jeter dans les carrières nobles des personnes sans vocation qui n'y voient qu'un métier.
Quoi qu'il en soit de ce point, sur lequel il faudrait encore éviter les solutions hâtives et trop radicales, on ne saurait nier que la culture supérieure de l'es- prit ne constitue un véritable intérêt d'État. L'État a un intérêt de premier ordre à posséder des savants dans les sciences physiques et mathématiques. Ces sciences ont amené et amèneront encore des révolu- tions capitales dans la guerre, l'industrie, le com-
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merce, l'administration. A l'heure qu'il est, il y a au monde deux classes de nations : les unes qui ont des savants, les autres qui n'en ont pas. Ces dernières sont aussi abaissées sous le rapport politique que sous le rapport intellectuel. L'Orient musulman a tenu tête à l'Occident et même Ta vaincu jusqu'au xvie siècle, c'est-à-dire jusqu'à l'avènement de la science moderne. Le monde musulman s'est tué en étouffant dans son sein le germe de la science au xiue siècle. Ce que je viens de dire des sciences ma- thématiques et physiques, on peut le dire des sciences historiques. Ces sciences ne sont autre chose que la recherche des lois qui ont présidé jusqu'ici au déve- loppement de l'espèce humaine. Elles sont la base des sciences sociales. Sans elles, il n'ya que des es- prits sans solidité, sans vivacité, sans pénétration. L'Oriental est inférieur à l'Européen, bien moins en- core parce qu'il ne connaît pas la nature que parce qu'il ne connaît pas l'histoire. La grande cause de cette infériorité des États-Unis dont on a peine d'abord à se rendre compte, qui est réelle cepen- dant, c'est l'absence de grandes institutions pour les choses de l'esprit, "telles que les universités, les académies, les aristocraties intellectuelles de nos capi- tales européennes. Il n'est pas indifférent à l'État que les esprits soient universellement lourds et grossiers.
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Ajoutons qu'en fait de science les objections qu'on peut opposer au rôle de l'État dans les choses de goût ne peuvent être reproduites. Il y a de graves inconvénients à ce que l'État ait une opinion en fait d'art, en fait de poésie. Il faut pour cela qu'il ait un dogme, qu'il soit classique ou romantique, qu'il prenne parti dans des choses absolument libres et re- levant du choix de chacun. En patronnant la science, au contraire, l'État ne tranche aucune opinion con- troversée. Il s'agit de recherches positives, sujettes sans doute à mille discussions, mais où le goût in- dividuel n'est pour rien. L'État n'est pas obligé de veiller à ce qu'il y ait toujours des gens s'occupant de faire des épopées ou des tragédies, mais il est obligé de veiller à ce qu'il y ait toujours des gens poursuivant l'investigation scientifique. En encou- rageant ces investigations, il ne prend parti pour au- cune école, il sert seulement le mouvement général de l'esprit. Dans une société beaucoup plus perfec- tionnée et où la haute culture serait bien plus répan- due, de tels encouragements seraient inutiles ; mais dans notre société ils sont indispensables. La science n'est le plus souvent cultivée que par des personnes obligées de vivre de leur travail. Or, la science, source de tout progrès, est par elle-même improductive. Elle enrichit celui qui met en œuvre, mais non le vé-
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ritable inventeur. Ni Newton ni Leibnitz n'ont tiré aucun avantage pécuniaire de leur invention du cal- cul différentiel. Les vrais créateurs de la chimie n'ont pas profité des immenses fortunes industrielles que leurs découvertes ont fait faire. Cela est juste, car ils ont eu la gloire/ En tout cas, cela est inévitable. Il faut donc que la société intervienne pour réparer cette injustice nécessaire, dont elle bénéficie ; je dis mal , pour faire des avances en une entreprise dont elle touchera les fruits.
Le moyen âge, qui n'avait pas l'idée de l'État, pro- cédait ici par de tout autres voies. Le développement intellectuel et moral appartenait en principe à l'É- glise; mais la maîtrise des choses de l'esprit arriva bientôt à former dans le sein de Y Église un ordre in- dépendant. Les universités, qui d'abord relevaient directement de l'autorité ecclésiastique, s'affranchi- rent peu à peu en s' appuyant sur la royauté, et for- mèrent une espèce de pouvoir, en partie ecclésiasti- que, en partie laïque, qui représenta la culture d'État. Le xne et le xme siècle furent l'époque florissante de ce grand mouvement, qui rendit célèbres dans le monde entier la montagne Sainte-Geneviève, le clos de Garlande, les échoppes de la rue du Fouarre. Ce fut un mouvement fort original, surtout dans ses com- mencements, une vraie renaissance , mais qui ne sut
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pas porter des fruits durables. Au xrv? et au xve siè- cle, les universités sont en pleine décadence, envahies par le pédantisme, uniquement préoccupées de ren- seignement, ne faisant presque rien pour le progrès de l'esprit humain. La vraie et grande renaissance, celle que l'Italie a la gloire éternelle d'avoir fondée, se fait en dehors des universités. Bien plus, elle compta dans les universités ses ennemis les plus acharnés; elle ameuta les docteurs de toute espèce. Elle fut l'œuvre de Florence, non de Padoue, des gens çlu monde, non des professeurs. Ni Pétrarque, ni Boccace, ni Bacon, ni Descartes, ne sont des hommes d'université. L'université de Paris en parti- culier, au xvie siècle, atteignit le* dernier degré du ridicule et de l'odieux par sa sottise, son intolérance, son parti pris de repousser toutes les études nou- velles. Il fallut que la royauté, qui par sa puissante tutelle avait presque affranchi l'université de l'Église, prît sous sa protection, contre l'université, le mou- vement scientifique, et, par le Collège de France au xvie siècle, par les académies au xvne, créât un contre-poids à ces habitudes de paresse, à cet esprit de négation malveillante dont les corps pu- rement enseignants ont beaucoup de peine à se préserver. Le mouvement scientifique en France a eu ainsi
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pour patron la royauté. Nous n'avons pas à recher- cher si ce patronage fut toujours éclairé. Dans notre pensée, la royauté, par l'extermination du protestan- tisme, causa aux fortes études bien plus de dommage qu'elle ne leur fit de bien par ses faveurs. Le pro- testantisme français sous Henri IV et Louis XIII avait été une merveilleuse école de philologie et de criti- que historique. , La France protestante était en train de faire dans la première moitié du xvn* siècle ce que l'Allemagne prptestante fit dans la seconde moitié du xvme. Il en résultait pour tout le pays un ad- mirable mouvement de discussion et de recherches. C'était le temps des Gasaubon, des Scaliger, des Sau- maise. La révocation de l'édit de Nantes brisa tout cela. Elle tua les études de critique historique en France. L'esprit littéraire étant seul encouragé, il en résulta une certaine frivolité. La Hollande et l'Alle- magne, en partie grâce à nos exilés, eurent presque le monopole des études savantes. Il fut décidé dès lors que la France serait avant tout une nation de gens d'esprit, une nation écrivant bien, causant à merveille, mais inférieure pour la connaissance des choses, et exposée à toutes les étourderies que l'on n'évite qu'avec l'étendue de l'instruction et la matur rite du jugement.
Le régime des universités du moyen âge avait à
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peu près disparu en France au xvm° siècle1. Ce ré- gime se continuait en Angleterre, en Allemagne, erf Hollande, en Suède, et dans tous ces pays il est venu jusqu'à nos jours. On ne peut dire qu'en Angleterre un tel régime ait produit des résultats de premier ordre. Oxford et Cambridge ont eu au xvne et au xvnie siècle des hommes éminents, mais n'ont été le théâtre d'aucun grand mouvement. Ces vieilles insti- tutions ont fini par s'endormir dans une routine, une ignorance , un oubli des grands intérêts de l'esprit, qu'on eût pu croire incurables, si l'Angleterre ne pos- sédait dans ses libertés, dans l'éveil et l'activité des individus, le remède à tous les maux. C'est en Alle- magne que le régime des universités porta des fruits merveilleux. On peut dire que l'Allemagne a fait dans l'ordre des choses de l'esprit ce que l'Angleterre a fait dans l'ordre politique. L'Angleterre a tiré de la féodalité, ailleurs insupportable et tyrannique, la constitution la plus libérale cjui ait jamais existé. L'Allemagne a tiré des universités, ailleurs aveugles et obstinées, le mouvement intellectuel le plus riche, le plus flexible, le plus varié, dont l'histoire de l'es-
1. Les jésuites l'avaient tué. Les collèges de l'université eux- mêmes imitaient plus ou moins les collèges des jésuites. Le sys- tème d'éducation française créé après la Révolution sous le nom d' « Université » tient en réalité beaucoup plus des jésuites que des anciennes universités.
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prit humain ait gardé le souvenir. La division de l'Al- lemagne en petites principautés et l'esprit particulier du luthéranisme, plus doux, plus tolérant, plus dé- gagé que le calvinisme des symboles absolus, pro- duisirent, en ce qui concerne la science libre, des résultats admirables et un mouvement intellectuel dont les renaissances du xne et du xvie siècle n'ap- prochèrent pas. Pendant que la France, avec ses gens du monde et ses gens d'esprit, créait la philosophie du xvme siècle, expression dernière d'un bon sens superficiel, sans méthode, sans possibilité de progrès, l'Allemagne, avec ses docteurs, créait l'histoire, non l'histoire anecdotique, amusante, déclamatoire ou spirituelle, dont la France avait fort bien eu le se- cret, mais l'histoire envisagée comme le parallèle de la géologie, l'histoire recherchant le passé de l'hu- manité, de même que la géologie recherche les trans- formations de la planète. Il fallait d'abord reconsti- tuer les textes anciens, dont les critiques du xvie siè- cle, hommes éminents pour la plupart, mais condam- nés à une œuvre trop hâtive, avaient supprimé les difficultés et souvent altéré les détails. Il fallait décou- vrir des sources nouvelles, principalement au moyen de l'étude de l'Orient. Il fallait surtout interpréter les témoignages antiques, en peser la valeur, en discuter l'authenticité, se placer dans le milieu intellectuel
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où vivait l'écrivain et où se formèrent les traditions, pour les contrôler et les comprendre. Voilà ce que l'Allemagne fit ou refit dans vingt écoles savantes avec une suite, une persistance, une pénétration mer- veilleuses. Certes la France y avait amplement con- tribué. D'abord, dans sa grande période scientifique, de François 1er à Louis XIII, elle avait, comme je l'ai déjà dit, préludé à ce que l'Allemagne réalisa plus tard. Même au xvme siècle, l'Académie des inscrip- tions et belles-lettres compta cinq ou six hommes vraiment éminents, qui fondaient la critique à leur manière, manière en un sens supérieure à celle de l'Allemagne ; mais ils étaient isolés. En fait de cri- tique, le plus spirituel des hommes ne sortait pas des contre-sens naïfs ou puérils de la vieille école. Voltaire ne comprenait ni la Bible, ni Homère, ni l'art grec, ni les religions antiques, ni le christia- nisme, ni le moyen âge. Il faisait une œuvre excel- lente, il fondait la tolérance, la justice, le bon sens public : inclinons-nous devant lui, nous vivons de ce qu'il a fondé ; mais dans l'ordre de la pensée il a peu de chose à nous apprendre. 11 n'était pas dans la tradition de la grande culture; il n'est sorti de lui aucune série vraiment féconde de recherches et de travaux. Voltaire n'a pas fait d'école. Je vois ce qui est sorti de Déscartes, de Newton, de Kant, de Nie-
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buhr, des Schlegel, des Humboldt, mais non ce qui est sorti de Voltaire.
De nos jours, bien qu'en décadence, le mouvement des universités allemandes est encore très-brillant, et constitue la part principale du travail sérieux de l'esprit humain. Dans les sciences physiques et mathématiques, ces grandes écoles ont peut-être des rivales; mais dans les sciences historiques et phi- lologiques leur supériorité est telle, que l'Allemagne, en ces études, peut être considérée comme rendant plus de services que tout le reste de l'Europe ensem- ble. La vaste reconstitution des textes grecs et latins qui s'est faite depuis cinquante ans est l'œuvre de l'Allemagne. La philologie comparée est la création de l'Allemagne. La critique historique lui doit, sinon sa création, du moins ses plus larges applications. Je ne vois que l'archéologie et les voyages scientifiques où sa gloire soit égalée. Une université allemande de dernier ordre, Giessen ou Greifswald, avec ses petites habitudes étroites, ses pauvres professeurs à la mine gauche et effarée, ses privatdoccnt hâves et faméli- ques, fait plus pour l'esprit humain que l'aristocra- tique université d'Oxford, avec ses millions de revenu, ses collèges splendides, ses riches traitements, ses fellows paresseux. Dieu me garde de médire de l'An- gleterre 1 Dans les sciences physiques et mathéma-
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tiques, elle a des hommes de premier ordre. En toute chose, elle compense par la grandeur des efforts in- dividuels la faiblesse des directions officielles; mais dans les sciences historiques et philologiques, le peu de disposition de l'esprit anglais pour comprendre ce qui n'est pas lui, la pesanteur de son gros bon sens pratique, qui n'est guère de mise en. ces études, lui créent une réelle infériorité. On dirait que l'apti- tude pour les sciences dont nous parlons est en rai- son inverse de l'aptitude à la politique. Je voulus un jour lire Macaulay ; ces partis tranchés, cette façon de n'aimer pas ses ennemis, ces préjugés avoués, ce manque d'impartialité, cette absence de la faculté de comprendre les choses contraires, ce libéralisme qui n'est pas de la largeur d'esprit, ce christianisme si peu chrétien, me blessèrent. Telle est la pauvre es- pèce humaine qu'il y faut des esprits étroits. Peut- être l'impuissance politique de l'Allemagne est-elle la condition de sa supériorité intellectuelle1. C'est parce que l'esprit français a le charmant privilège de s'élever mieux qu'aucun autre au-dessus des préju- gés.de caste, de secte, de métier, de spécialité, qu'il
t. L'Allemagne a certes, Tan dernier, fort bien secoué son im- puissance. Mais la question se pose à l'inverse : l'entrée de l'Alle- magne dans le champ de l'activité politique et militaire ne sera- t-e lie pas son abaissement intellectuel ?
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étonne si souvent le monde par ses contradictions, ses défaillances, ses singuliers retours.
II.
La révolution française, en faisant table rase des institutions du passé, en ne laissant subsister en face l'un de l'autre que l'individu et l'État, se donna la tâche difficile de tout créer à nouveau sur le modèle de la pure logique. Tout ce que faisaient autre- fois l'Église, les universités, les ordres religieux, les villes, les provinces, les corporations, les classes diverses, l'État dut le faire. Il serait facile de mon- trer qu'en cela la Révolution n'innova guère, qu'elle ne fit que suivre la voie ouverte par la royauté du xvne siècle. Quoi qu'il en soit , le principe fut ap- pliqué avec beaucoup de rigueur dans l'ordre qui nous occupe. L'État nouveau accepta l'héritage delà vieille Université; il enseigna. Il eut des écoles de tous les degrés, depuis l'école de village jusqu'à l'é- cole scientifique de l'ordre le plus élevé. Dn tel sys- tème, se combinant avec la nature particulière de l'esprit français, produisit des résultats singulière-
EN FRANGE. 87
ment originaux, et qu'il est bon, à la distance où nous sommes, d'étudier dans leur ensemble. Je m'abstiendrai de tout jugement sur l'enseignement primaire et secondaire, non que j'en méconnaisse* la capitale importance, mais parce que l'instruction supérieure a des intérêts à part, et qui suffisent pour le moment à nos réflexions.
L'enseignement supérieur, tel qu'il sortit de la Révolution (sôus ce mot, je renferme l'Empire, suite et développement naturel du mouvement qui l'avait précédé), se composait de trois séries d'établisse- ments : 1° d'écoles spéciales chargées de transmettre certaines connaissances d'une nécessité absolue pour l'État (l'École polytechnique par exemple) , 2° d'éta- blissements de science pure uniquement chargés d'augmenter le trésor des vérités acquises et de con- tinuer la tradition de la recherche savante (Collège de France, Muséum ) , 3° des facultés des lettres et des sciences, chargées de répandre un enseigne- ment plus élevé que celui des collèges, sans aucune vue d'application immédiate, sans autre but que la culture désintéressée de l'esprit.
L'admission dans les écoles spéciales étant assu- jettie à certaines conditions, ces écoles possédèrent tout d'abord un public déterminé. Leurs amphithéâ- tres, tout en s'ouvrant parfois avec beaucoup de Ii-
88 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
béralité à quiconque en exprimait le désir, eurent un auditoire fixe, compétent, ayant prouvé qu'il pos- sédait les connaissances préalables. Il n'en fut pas de %même des établissements scientifiques et des facul- tés. Comme la gratuité absolue était et devait être la loi de ces établissements, on adopta pour l'admis- sion du public le régime le plus singulier. Les portes furent ouvertes à deux battants. L'État , à certaines heures, tint salle ouverte pour des discours de science et de littérature. Deux fois par semaine, durant une heure, un professeur dut comparaître devant un au- ditoire formé par le hasard, composé souvent à deux leçons consécutives de personnes toutes différentes. 11 dut parler sans s'inquiéter des besoins spéciaux de ses élèves, sans s'être enquis de ce qu'ils savent, de ce qu'ils ne savent pas. Quel enseignement devait résul- ter de telles conditions? On l'entrevoit sans peine. Les longues déductions scientifiques, exigeant qu'on ait suivi toute une série de raisonnements, durent être écartées. L'auditeur vient ou ne vient pas au cours selon ses occupations ou son caprice. Faire une leçon qui suppose nécessairement que l'élève a assisté àla leçon précédente, qu'il s'est préparé avant de venir, c'est faire un calcul qui sera sûrement couronné de peu de succès. Que signifie, dans un tel régime, ce mot terrible « avoir peu de suc-
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ces » ? C'est avoir peu d'élèves ; en d'autres termes, ce qui est le signe d'un enseignement vraiment supé- rieur devait devenir une sorte de reproche. Laplace, s'il eût professé dans de pareils établissements, n'au- rait certainement pas eu plus d'une douzaine d'audi- teurs. Ouverts à tous, devenus le théâtre d'une sorte de concurrence dont le but est d'attirer et de retenir le public, que seront les cours supérieurs ainsi en- tendus? De brillantes expositions, des « récitations » à la manière des déclamateurs de la décadence ro- maine. Qu'en sortira- t-il? Des hommes véritablement instruits, des savants capables de faire avancer la science à leur tour? Il en sort des gens amusés durant une heure d'une manière distinguée, il est vrai, mais dont l'esprit n'a puisé dans cet enseigne- ment aucune connaissance nouvelle.
Certes de nombreuses exceptions protesteront con- tre l'épidémie du bel esprit, conséquence nécessaire d'un tel système. Un Eugène Burnouf mettra sa gloire à avoir six ou huit élèves venus des quatre coins de l'Europe, et auxquels il enseigne les textes les plus difficiles, textes que lui seul sait comprendre et expliquer; mais pour cela il faudra être un héros de la science. Dans un grand nombre de cas, le savant so- lide portera envie à son confrère superficiel qui, par une parole aisée, par des aperçus faciles à saisir, par
M L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
des leçons détachées dont chacune fait un tout, saura mieux attirer et retenir la foule. Une sorte de rivalité souverainement déplacée s'établira, rivalité où le sa- vant consciencieux, celui qui aspire à enseigner à ses auditeurs quelque chose de positif, aura nécessaire- ment le dessous. Ce qu'il faut, c'est que l'oisif qui en passant s'est assis durant un quart d'heure sur les siè- ges d'une salle ouverte à tous les vents sorte content de ce qu'il a entendu. Quoi de plus humiliant pour le professeur, abaissé ainsi au rang d'un amuseur public, constitué par cela seul l'inférieur de son auditoire, assimilé à l'acteur antique dont le but était atteint quand on pouvait dire de lui : Saltavit etplacuiO? La surprise de l'Allemand qui vient assister à ces cours est très-grande. Il arrive de son université, où il a été habitué à entourer son professeur d'un grand respect. Ce professeur est un Hofrath) il voit le'princë à certains jours! C'est un homme grave, ne disant que des paroles remarquables, se prenant fort au sé- rieux. Ici, toutNest changé. Cette porte battante; qui durant tout le cours ne cesse de s'ouvrir et de se fermer, ce va-et-vient perpétuel, cet air désœuvré des auditeurs, le ton du professeur presque jamais didactique, parfois déclamatoire, cette habileté à re-
1. Inscription d'Amibes.
EN FRANCE. 91
chercher les lieux communs sonores qui n'apprennent rien de nouveau, mais qui font infailliblement écla- ter les marques d'assentiment , tout cela lui paraît étrange et inouï. Les applaudissements surtout ex- citent son plus haut étonnement. Dn auditoire attentif n'a pas le temps d'applaudir. Cet usage bizarre lui montre de plus qu'il s'agit ici non d'instruire, mais de briller. Il s'aperçoit qu'il n'apprend rien, et se dit à lui-même qu'en Allemagne il ne souscrirait pas à ce cours. Dans un cours assujetti à une rétribution, ce qu'on veut pour son argent, c'est de la science positive, ce sont des résultats précis. On ne paye pas pour écouter un homme qui n'a d'autre but que de vous prouver qu'il sait bien parler. Wilhelm Schle- gel, m'a-t-on dit, voulut, à l'imitation de la manière française, faire à Bonn de ces cours oratoires; il n'eut aucun succès. Personne ne voulut se déranger pour entendre des récitations brillantes, dont le but prin- cipal était de montrer l'esprit du professeur, et dont le résultat le plus clair était qu'on se dît à la sortie : « Il a du talent. »
Le talent, tel fut en effet le but suprême de la cul- ture nouvelle inaugurée sous le double régime de la publicité absolue et delà gratuité. Deux circonstances importantes donnèrent à cette direction un caractère encore plus tranché. La Révolution, loin d'interrom-
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pre les traditions des sciences physiques et mathé- matiques, avait semblé leur donner un nouvel élan. 11 n'en fut pas de même dans l'ordre qu'on appelle « des lettres», et qu'on appellerait beaucoup mieux Tordre des sciences historiques et philologiques. Dans cet ordre, la France, à la fin du xvme siècle, était fort abaissée. La Révolution acheva de la décapiter. Vers 1800, la France n'avait réellement que deux savants éminents dans les études dont nous parlons, Silvestre de Sacy et d'Ansse de Villoison; encore ces deux hommes, de premier ordre comme hellénistes et orientalistes, étaient-ils dénués de toute philosophie. Les études historiques et littéraires, tenant à des choses bien plus délicates que les sciences physiques et mathématiques, ne pouvaient se développer sous l'Empire : elles ne prirent chez nous un essor brillant que sous la Restauration ; mais le pli était donné. L'interruption fâcheuse que la Révolution avait ame- née dans les études savantes devait porter ses fruits pendant plus d'un demi-siècle. Une certaine faiblesse dans l'enseignement des langues et de l'histoire fut la conséquence de cette interruption. À part quelques hommes éminents, peut-être supérieurs à tout ce que l'Europe produisait dans le même ordre, l'école fran- çaise, en fait de lettres savantes, resta médiocre. Ce ne fut ni l'esprit, ni la pénétration, ni les habitudes
EN FRANCE. 93
laborieuses qui lui manquèrent, ce fut la tradition. Dne quantité énorme de force se perdit faute de direction; des efforts surhumains furent dépensés pour acquérir ce que l'étudiant d'une bonne uni- versité allemande ou hollandaise apprend en quel- ques mois,
La nature particulière de l'esprit français contri- bua bien plus encore à faire pencher notre enseigne- ment supérieur vers les exercices oratoires. La maî- trise de l'esprit français, au moins depuis Louis XIV, est bien plus dans la forme que dans le fond des choses. Nulle part on n'écrit si bien qu'en France; nulle part on n'hérite d'un si précieux trésor de bon langage, de si-excellentes règles de style ; formé par. des générations d'incomparables artisans de la pa- role, notre idiome est comme un guide excellent de la pensée, la contenant, la mesurant, parfois la limi- tant, mais toujours lui donnant un relief, une clarté qu'aucune langue n'égale. Les Italiens ont un privi- lège analogue, et sont après les Français la nation qui écrit le mieux. Certes je suis loin de dire que ce don de lucide exposition exclue la solidité des re- cherches : la perfection serait de réunir les deux qua- lités; mais la perfection est rare, et les dons des na- tions sont presque toujours exclusifs. Avec sa langue puriste à l'excès, l'Italie devait aboutir aux sonnets et
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à l'élégant radotage des académies du xvuie siècle. Le danger de la France dans Tordre intellectuel est de devenir une nation de parleurs et de rédacteurs, sans souci du fond des choses et du progrès réel des connaissances. L'institution à laquelle la France a confié le recrutement de son corps enseignant dans l'ordre secondaire et supérieur, l'École normale, a été, pour la division des lettres, une école de style, non une école où l'on apprend des choses. Elle a produit des publicistes exquis, des romanciers atta- chants, des esprits raffinés en des genres fort divers, tout enfin, excepté des hommes possédant une solide connaissance des langues et des littératures. L'en- seignement grammatical en particulier, base de la philologie, y a toujours été systématiquement abaissé. Sous prétexte de s'en tenir à des vérités générales de morale et de goût, on a enfermé les esprits dans le lieu commun. Les esprits, quand il s'en est trouvé, ont pris leur revanche, et sûrement aucun sémi- naire1 d'Allemagne n'a produit d'hommes comme M. Prevost-Paradol, M. About, M. Taine. Telle est la France, compensant d'un bond son arriéré, sa- chant tout sans avoir rien appris, réalisant par les dons heureux et faciles de son génie ce que les
1 . Séminaire est en Allemagne à peu près synonyme d'école normale.
EN FRANCE. . 95
autres obtiennent à force d'application et de travail. Serait-il juste d'oublier, en effet, ce que le système d'instruction supérieure dont nous venons de criti- quer certaines parties eut par moments de brillant et de glorieux? Peut-on oublier ces professeurs illustres qui, dans la première moitié de ce siècle, donnèrent à la chaire profane un éclat sans égal ? Ce fut là une manifestation tout à fait originale de l'esprit français, à laquelle aucune autre nation n'a rien à comparer. Mais les institutions doivent être combinées en vue de durer. Il faut que, dans un système embrassant des centaines de personnes, la médiocrité ait sa place et puisse produire des fruits. Un élève même secon-r daire de M. Bœckh, de M. Bopp, de M. Karl Ritter, rend des services, est un homme utile , qui compte dans le mouvement scientifique du temps, et travaille pour sa part à polir une des pierres qui entrent dans l'édifice du temple éternel ; mais qu est-ce qu'un élève médiocre de M. Cousin, de M. Guizot, de M. Ville- main, de M. Michelet ? Le genre d'enseignement inau- guré par ces hommes supérieurs ne pouvait convenir qu'à eux. Il n'en pouvait sortir un mouvement fécond de recherches1. De brillantes généralités, enseignées
l. M. Cousin et M. Michelet ont provoqué des vocations histori- ques et de sérieux travaux; mais ce n'est point par leurs cours de la Sorbonne ou du Collège de France qu'ils les ont provoqués.
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avec le plus rare talent , attirent un auditoire , mais ne forment pas d'élèves. Dans un pays comme la France, où la contagion du succès est dangereuse, la vogue de tels cours devait avoir de fâcheux résultats. Elle devait nuire aux enseignements spéciaux. Des facultés, où il était à sa place, l'enseignement oratoire devait gagner les établissements scientifiques pro- prement dits. On dut êtte amené à mesurer l'excel- lence d'un cours au nombre de ses élèves. Tel savant de premier ordre, dont le nom sera attaché dans des siècles à des découvertes capitales, se vit préférer l'agrégé, formé par de longs exercices aux habiletés de la parole. Ce qu'on appela un sujet de grande es- pérance fut le jeune homme habile dans l'art de l'ex- position, mais le plus souvent incapable de faire faire à la science un progrès, de travailler utilement sous une direction, ou même de se tenir au courant des connaissances acquises. La recherche pure en souffrit d'irréparables dommages. Il fut trop souvent de bon goût d'accueillir par une feinte incrédulité les résul- tats nouveaux et les recherches de première main, qu'on qualifiait de témérités de la critique allemande. Par ce dédain superbe , on se donnait un air de su- périorité, et du même coup on excusait sa paresse d'esprit. L'homme voué à l'exposition, en effet, n'aime pas qu'on change ses partis pris et ses phrases toutes
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faites. Moins soucieux du vrai que de la forme, ce qu'il voudrait, ce seraient des thèses convenues à la façon de la Chine, où Ton enseigne, dit-on, une fausse astronomie en la sachant fausse, parce qu'elle est celle des bons auteurs. V Histoire universelle de Bossuet n'a plus, dans l'état actuel des études historiques, aucune partie qui tienne debout ; mais le livre est classique : tant pis pour l'histoire. Mommsen aura beau faire, il n'aura pas raison contre ce beau style et ces habitudes enracinées.
Je ne me plains pas qu'un tel esprit existe. Il est utile, nécessaire peut-être ; mais, selon moi, il a beaucoup trop envahi l'enseignement supérieur. Il en est résulté un véritable abaissement pour les recher- ches de première main. Toute culture qui tourne sur elle-même sans se renouveler dégénère forcément en déclamations de rhétorique. Il ne faut pas croire qu'un corps enseignant puisse impunément n'être ni peu ni beaucoup un corps savant. On enseigne mal ce dont on n'a pas le sentiment vif et direct. Un exemple rendra ma pensée. Les textes de l'antiquité sont venus jusqu'à nous à travers mille accidents qui en ont rendu la reconstitution dans une foule de cas douteuse et toujours pleine de difficultés. Les pre- mières éditions 'des classiques , faites au xve siècle , se bornant presque toutes à reproduire lettre pour
7
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lettre un seul manuscrit, étaient illisibles. Les édi- teurs gavante du xvie siècle, hommçs de goût et sur- tout préoccupés défaire jouir les anciens de la Vogue qu'ils méritaient, voulurent dôutter au public des édi- tions où Ton ne s'àheurtât £àfe à chaque ligne conftè dès nofù-sèns. Ils corrigèrent, parfois avec bonheur mais Souvent avec ùûe effrayante hardiesse, voulant à tout prix que le texte qu'ils 'offraient au public fût "het et clair. La comparaison de tous les iBfaimscrtts était alors impossible, et puis on était pressé; il fallait répondre à la juste avidité que le public témoignait pour tant de chefs-d'œuvre. En réalité, pendant deux cents ans, lés textes classiques que les écoles admirè- rent et commentèrent furent des textes fort altérés, où les rhéteurs du Bas-Empire et les philologues de la Renaissance avaient collaboré pour une bonnèpart. Quelle fut, dans la grande enquête qui s'ouvrit fen Allemagne vers la fin du dernier siècle, la nbéthode suivie par la critique? La même que celle 'qu'on -ob- servé dans la restauration des œuvres d'art. Une foule de statues antiques avaient été, au xv*ie fciètfe, Réparées et retouchées , car ce qu'on se proposait à cette époque, ce n'était nullement de voir les oeuvres de l'antiquité telles qu'elles étaient Venues jùs'qtf à nous : c'était de montrer des œuvïes belles, que rien îiè déparât. Qu&hd un goût t>lus ëxléfcé s%ttt)dufiît
EN mANGB. d»
dans i'étude de l'art ancien, on se hâta d'enlever *»s additions T^akTiQOtttreuses. On a fait de même pour les textes. Grâce aux facilités qu'offreurt maintenant le® 'grandes collections de manuscrits centralisées 'dans les capitales, 'on a institué si/a vaste travail de colla- tion ; «a «ïôyen de réglas sûres, on >est reanoianté ml pliià ancien texte «qtiHl «oit possible «d'aitterocbiei; «n.a fait jtfêtktè des corrections maladroites 'des Jédxtein» -n&edemes. Or, voici de qu'il y a>ete bien remarquable- <Le département dss wianascrks de la Bibliothèque impériale 'est ]k «plus prëdierase colteotion qne Ton possède pour tes textes -de rantiquilé terône. Sentie les ^professeurs *de l'Université de France >qui ont fait 'usage de tels trésors? Nullement. Ge sont des colonies d'Allemands efrdeileilandais qmmxt/exspioikè xte vaste dépôt ^t «n >out icueilli itont te fruit. »Bes -cdl- feëtions'de classiques, où rien n'était épargné soujBie nappWt de !la typographie , ^e sont faites en Fxan£e, sans -qa'on ae 'soi t avisé -d'aller vue de {Richelieu daaa>- tibbt tes moyens 'd'améliorer les textes. Ce Jtoavail 'même, exécuté par FA lie magne et la 'Hollande m^ec -uneifei irare patience, T école univecsitoke d'à pBS9(Çue w de mauvaisofcil. U a été de .régie 'de dire que ies Allemands «( changent Jtes textes »,, quand eniréalièé Ustfie (font -qu'essayer de les iretwwer. Autant vau- . tirait tpftétenctoe «qu'en change un baan stabtaw (de
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maître en le dégageant de mauvais repeints. La rou- tine, du reste, est toujours la même. Quand l'Aristote grec, l'Aristote véritable, parut, il eut une longue lutte à soutenir contre l'Aristote apocryphe des uni- versités. Les professeurs se plaignirent ; habitués à s'en tenir à des cahiers d'école qui n'avaient pas cent ans et qui étaient en possession de présenter les vraies doctrines du philosophe, ils traitèrent celui-ci en intrus lorsqu'il osa se présenter avec le texte au- thentique de ses ouvrages. Combien de fondateurs, s'ils revenaient, seraient ainsi fort mal reçus de ceux qui prétendent enseigner en leur nom !
Je sais que des restrictions nombreuses sont ici nécessaires; mieux que personne j'ai pu apprécier ce que valent quelques-uns de nos maîtres, et je dé- clare bien haut qu'il n'est pas une seule des asser- tions précédentes qui ne fût fausse, si on la prenait dans un sens absolu ; mais presque tous les vrais sa- vants que compte dans son sein le corps enseignant seront eux-mêmes, j'imagine, d'accord avecmoi pour regretter de voir la direction qu'ils donnent si peu suivie. L'enseignement de nos facultés des lettres, dans son ensemble , est moins celui de la science moderne que celui des rhéteurs du ive ou du ve siè- cle, et souvent je me figure que, si les grammairiens contemporains d'Ausone entraient dans les salles de
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notre haut enseignement, ils croiraient entrer dans leur école. Paris est un centre si brillant, qu'on ne s'aperçoit pas de cette lacune ; mais, si l'on passe à la province, quel désert! A part quelques honorables exceptions, il ne sort des facultés- de province rien d'original, rien de première main. Une ou deux ten- tatives qui se sont produites pour former ou continuer des écoles provinciales,* bien que révélant une acti- vité louable, ont décelé un manque de sérieux, une puérilité, une fausseté de jugement, qui attristent. Strasbourg seul, par suite de ses institutions protes- tantes, a gardé une forte tradition d'études propres et de solides méthodes. A cela près, toute la produc- tion scientifique va de plus en plus se concentrant à Paris. On ne cherche, on ne trouve que là. Cette bril- lante Alexandrie sans succursales m'inquiète et m'ef- fraye. Aucun atelier de travail intellectuel ne peut être comparé à Paris ; c'est une ville faite exprès pour l'usage des gens d'esprit; mais qu'il faut se dé- fier de ces oasis au milieu d'un désert! Des dangers perpétuels les assiègent. Un coup de vent, une source tarie, quelques palmiers coupés, et le désert reprend ses droits.
N'hésitons donc pas à le dire : il y a là une infé- riorité dont il importe de se préoccuper. Dans les voies nouvelles où est entré l'esprit européen depuis
tOÎ L'INSTRUCTÏO» SUPÉRIEURE
cent) an» la Fpwce cesserait de garéer son rang* si eUe sTtn tenait à ses vieilles tradition de spirituelle légèreté. Admettons que la France soit aujourd'hui aussi spirituelle qu'elfe l'était autrefois; il est bien sûr au moins q&Q son genre d'esprit ft'es4pas<aBSsi goûté. Ce n'est plus cet esprit qui fait la loi en Eu- rope. Le groupe nombreux d'hommes intelligents qui travaillent avec ardeur et succès à tirer l'Angleterre de ses habitudes arriérées est tourné tout entier du côté de l'Allemagne. L'Italie, la Grèce, qui s éveillent, ne vont pas à l'école de la France ; elle» voet à l'école de F Allemagne. La Russie y est depuis cent ans et y reste. Or, c'est justement le privilège de la France de savoir se plier à tout et d'exceller môme en ce qu'elle emprunte. La France, à l'heure qu'il est , est assez ignorante : elle croit qu'oa lui dit des choses, hardies quand on lui parle de choses élémentaires.; mais, qu'on ne s'y trompe pas, demain ellç sera pas- sée, maîtresse. On dirait une femme qui d'abord vous écoute sans vous comprendre, puis tout à coup vous prouve par un mot juste, vif, profond, qu'elle a tout compris, et qu'en un moment elle a deviné ce qui vous a coûté de longs efforts. En une heure, la France peut ainsi réparer toutes ses fautes passées. Il y a dans le naïf étonnement que lui inspirent les nou- velles études quelque chose de si spirituel, qu'un
tâ$m% mé^ms ça «Brail; désaxé. Se^leme^ %e ^qus LW3gy>oçs parque, pour soutenir çQtre réputation, nous soyons obligés d'être superficiels. Ijlcp pèrea ne, Tétaient pas tant, qu'on le dit ; en tout ças^ ils l'étaient gapp ejffaït, La légèreté, a m pxemieç charmç.; mate U u'y faut, pas trop, appuyer ^ Çard#ns(-nousr de ç,ç que, madajnft <lç Staël a quelque p*rt appelle |>éd%utiswe. de la légèreté,
III.
En soumettant ces refluions au* personnes qui s' occupent 4es choses de l'esprit, on n'a nullement prétendu faire la critique d'aucune administration. Ce qui est arrivé est arrivé fort logiquement ; personne n'eu est responsable, et eu tout, cas ceux qui peuvent l^plua justement s' eu laveur les mains sont ceux qui a^nt fait que recueillir l'héritage d'un long passé. En- core mçins a-t-on voulu çteiPWder des réformes, ou m^ipe, qu indiquer. Je crws peu à J' efficacité des rè- glements ; non qu'ils soient indifférents^ jpais rare- ment le bien qui résulte des réformest compense l'in- convénient de changer ce qui est établi. Je conçois une administration idéale qui ue ferait pas un seul
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arrêté nouveau, et se bornerait à un choix de person- nes. Les hommes sont tout; les règlements, très-peu de chose. Les conditions de notre enseignement su- périeur tiennent d'ailleurs si profondément aux lois fondamentales de la société française sortie de la Ré- volution, qu'il ne faut songer à aucune modification radicale. Limiter la gratuité et la publicité absolues de cet enseignement semblerait illibéral. Le trans- porter hors de Paris, créer en France des villes d'é- tude, des Goettingue, des Heidelberg, paraîtrait à plusieurs une pensée si folle, qu'il est inutile de la discuter. Or, toute la direction qu'a prise en France le système de l'enseignement supérieur est la suite de ces trois ou quatre conditions fondamentales. Faut- il donc renoncer à voir la France dotée de ces grands établissements scientifiques qui font la gloire des pays étrangers? Non, sans doute. Les cadres existent1; une administration éclairée, également attentive à toutes les parties de ses attributions, persuadée que le devoir de l'État est double, qu'il doit à la fois répandre les connaissances et les étendre, une telle administration, dis-je, saurait tirer parti des res- sources infinies que la France possède. Deux ou trois circonstances récentes me semblent de nature à faciliter cette tâche et à élever chez nous le niveau de l'enseignement supérieur.
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Je mets sur la première ligne la liberté accordée en principe à un enseignement libre, d'un caractère à la fois attrayant et élevé, de se former à côté de celui de. l'État. Si, comme on doit l'espérer, cette excellente institution est destinée à prendre des dé- veloppements, on en peut attendre les plus heureux effets *. Tout éveil est salutaire, et telle est la mira- culeuse efficacité de la liberté, qu'elle profite à tous, même à ceux dont elle semble blesser les privilèges. Dans mon opinion, personne ne retirera plus d'avan- tages de ces sortes de cours libres que l'enseignement de l'État. La charge d'amuser et d'instruire un pu- blic aimable et spirituel étant devenue ce qu'elle doit être, c'est-à-dire une industrie libre, permise, en- couragée même , les titulaires des grandes chaires seront plus à l'aise pour vaquer à leurs austères (Jfevoirs. L'État ne doit l'amusement à personne. 11 doit l'instruction élémentaire à tous ; il doit de plus la haute instruction destinée à un petit nom- bre, mais dont les bienfaits retombent sur tous. On peut sérieusement espérer que les établissements d'instruction supérieure gagneront à être ainsi débar- rassés d'un public qui les faussait. Rendus à leur vraie destination, qui est de continuer la tradition de
1. Ceci fut écrit en 1864. Les espérances qu'on formait alors ne se sont guère réalisées.
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la hauts culture, ils songeront moins à attirer la, foule qu'à foire des élèves. L'idée de F autorité scientifique,, qui manque si profondément en France, s* étendra e^ se fortifiera.
Une distinction d'ailleurs s'établira de plus eu plus. Que les chaires de facultés continuent à Avoir pour but principal de répandre les. vérités acquises, la> scieace déjà faite, nous n'y voyons pas d'iûcowrér nient; mais qu'on ne sacrifie pas à ce besoin légitime d'une exposition élégante et claire la science en voie de se faire, l'enseignement dont le but principal est de découvrir des résultats nouveaux* Que le Collège de France redevienne ce qu'il fut au xvie siècle, ce qu'il a été depuis à plusieurs reprises, le grand cha- pitre scientifique, le laboratoire toujours ouvert où se préparent les découvertes, où le public est admis à voir comment oh travaille, comment on découvre comment on contrôle et vérifie ce qui est découvert. Les cours intéressants ou simplement instructifs n'y sont pas à leur place ; il ne doit pas y être question de programmes formant un ensemble. Les cadres mêmes du Collège doivent varier sans cçsae, A part un certain nombre de chaires , qui ont tou- jours leur raison d'être, car elles représentent de grandes divisions scientifiques où le travail se con- tinue de siècle en siècle , les titres de& chaires de-
vraâent ôtr© pour la plupart mobiles, correspondant à la ladre de chaque jour. Il 0e faut pas a' obliger ici à des symétries imaginaires, ni tenir à ce que toutes les branches de l'enseignement soient représentées. Certes, Dieu me garde d'indiquer une seule des chaires actuellement existantes dont on pût désirer la sup- pression, puisqu'il n'en est pas une qui ne soit oc- cupée par un homme d'un rare mérite ; n'est- il pas cependant regrettable qu'aucun vide ne se soit en- core produit qui ait permis de créer une chaire de zend, une chaire de littérature védique, et surtout une chaire de langues et de littératures celtiques? Ce dentier point est pour les amis des études savantes l'objet d'amères réflexions* Il n'y a pas en Allemagne, je ne dis pas une université , mais une école d'un ordre élevé, qui n'ait sa chaire de langues et de lit- tératures germaniques anciennes. Serait-ce que les langues celtiques possèdent moins de monument», qu'elles donnent Ken à des problèmes de critique moins intéressants et moins variés? Non certes. Les textes écrits dans les quatre dialectes celtiques for- ment une masse presque égale à celle des anciens textes germaniques; ils remontent presque aussi haut, et, sous le rapport de l'intérêt historique et poétique, ils sont, selon moi, supérieurs. Eh bien, ces trésors nationaux sont chez nous oubliés. Il a suffi de
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quelques exagérations niaises, des ridicules d'une ou deux académies celtiques au commencement de ce siècle pour jeter un discrédit complètement injuste sur ces études : nos vieilles langues indigènes ne jouissent pas du même honneur que le turc et le javanais; elles n'ont jamais été représentées dans notre haut enseignement.
Un riche Collège de France où rien ne soit donné à la frivolité, dont l'existence soit à peine connue du grand public, bien que personne n'en soit exclu, voilà donc le grand remède à cette infériorité dans les hautes études qu'un peuple jaloux d'être envié par les autres ne saurait patiemment souffrir. La raison qui fit créer le Collège de France auxvie siècle" est celle qui doit le faire durer. La Renaissance avait créé une foule d'études et de méthodes auxquelles l'Uni- versité refusait l'entrée dans ses établissements. Fran- çois Ier, au lieu de combattre directement par des mesures administratives l'esprit routinier de l'univer- sité, créa à côté d'elle un établissement rival, où les études nouvelles que l'on repoussait trouvèrent un ' asile. Que faire pour rendre le Collège de France à cette haute destination ? Reprendre l'esprit de Fran- çois ïeret de Henri II, y appeler les hommes qui, dans les sciences physiques et mathématiques, ou dans les sciences historiques et philologiques, sont en voie de
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créer. Qu'aucune branche nouvelle d'études ne se manifeste en France sans qu'immédiatement elle soit représentée au Collège par son fondateur. Il n'est nul- lement nécessaire que les chaires du Collège de France représentent le cadre encyclopédique de l'enseigne- ment. Ce qui est essentiel, c'est qu'elles représentent l'état du mouvement scientifique. Le but du Collège de France étant moins de fournir une série complète de cours que de maintenir la. grande tradition des recherches de première main, les leçons du profes- seur, pour un grand nombre d'enseignements, ne de- vraient constituer qu'une partie de ses devoirs. Le Collège de France n'a jamais été plus florissant qu'à l'époque où il n'avait pas de bâtiment à lui S et où chaque professeur réunissait à son domicile les dis- ciples désireux de l'entendre. L'essentiel serait que l'homme voué à une série de recherches nouvelles formât autour de lui une école qui travaillât sous sa direction. Les laboratoires atteignent très-bien ce but pour la chimie , la physique , la physiologie. Peut-être pour l'enseignement philologique serait-il opportun de créer quelques bourses « d'auditeurs
1. Il importe, en effet, d'observer que Pancien « lecteur royal » était uniquement pensionné pour répandre et perfectionner de la façon qu'il jugeait la meilleure les études qu'il représentait. Le Collège n'a commencé à avoir un local que sous Louis XIIJ.
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pensionnaires », qui permettraient à «des jeunes gens studieux de suivre durant un certain nombre douées des études qui sont d'abord complètement improdwe- tives. La vie modeste du jeune savant étant devenae beaucoup plus difficile depuis les récentes transfor- mations de la vie parisienne, il s'ensuivra un grawd déchet pour la haute culture, si Ton n'y porte remède par des précautions sagement ménagées.
A plusieurs, de tels soucis jmtr désuétudes *£& ap- parence'humbles et obscures paraîtront supetfU». Le grand danger de nos sociétés, ce sont les courtes vufes. ^Gn ne songerqu'à un seul âge. « Depuis'cinquiante^ttïs, à dit très-'bien M. Biot1, les sciences physiques -*efc chimiques o»t rempli le inonde de leurs merveilles. La navigation à vapeur, latélégraphie *électriqae, 4^é- çïairage an gaz ou celui qu'on obtient par la lumàètfe éblouissante «de l'électricité, les rayons «olaireB- deve- nais des 'instruments de dessin, d'impression, de^g»*- vure, cent autres miracles humains que j'oublie, ont frappé les peuples d'une immense et universelle ad- miration. Alors, la foule irréfléchie, ignorante des «causes, n'a plus vu des 'sciences que leur vésaltat, et, comme le sauvage, elle aurait volontiers trouvé bon qu'on coupât l'afbre pour avoir le ïrtiït. Allez
1. 'Journal des Savants, mars 4854, et Mélan&es *cienttfàtœs *t littéraires, t. I* p. 469-470.
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donc liri parler d'études antérieures, de théories phy- siques, chimique», qui, longtemps élaborées dans le sitetïee du cabinet, Ont dofoné'naissaHfce à ces prodiges. Vantez-lui les mathématiques, ces 'racines générta- trices de toutes lès sciences positives. Elle ne s'&r- Tétei*a pas à vous 'écouter. Aiquoi bon des théoriciens? Lagrangè, Laplace, fcnt-ils créé des usines ou deisin*- di&tries? Voilà ce qu'il faut! Elle ne veut que jouit. -Pour 'elle, le résultat'est tout; elle ignore les antécé^- defntfeeftîes dédaigne. Gardotis-nôus, tous tant (Cfue noife sommes qui cultivons les sciences, de nous lais- ser ttfoubler à ce bruit desexigences populaires. Pour- suivons avec tane invariable persévérance notre pa- tient travail d'exploration, sans les écouter. »
C'est moins là foule ignorante qu'une médiocrité prétentieuse et mesquine qui fait le raisonnement justement Wâmé par M. Biot; mais il est trte-vrai que ce falu« raisonnement est le véritable danger des sociétés ^modernes, surtout de la société française. Ge qui est brilîant et actuel a chez nous trop d'avan- tages sur ce qui est 'à longue portée. La solidité en a beaucoup souffert. Certes nous savons plus de choses que le svne et le xvnie siècle; le monde s'est pour nousinfiniment«élargi, l'histoire surtout, comme nous la concevons, n'a presque rien de commun avec ce qu'on appelait de ce nom; mais la discipline iatel-
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lectuelle était plus forte autrefois. Quelle applica- tion! quel sérieux! et, au milieu de singulières peti- tesses, quel goût de la vérité ! Les classes sociales étaient à quelques égards mieux ordonnées. La ma- gistrature, le clergé, les institutions monastiques fournissaient aux hommes laborieux d'excellentes formes d'existence. En s' obligeant à remplacer tout cela, le budget a accepté un lourd héritage. Qu'iln'y manque pas tout à fait ; que l'État fasse pour la cul- ture scientifique ce qu'il fait pour les choses indis- pensables qui seraient négligées s'il ne s'en mêlait. Les forêts disparaîtraient, si on les abandonnait à la spéculation privée; il en faut cependant, et voilà pourquoi on les cultive comme choses d'État. Il en est de même de la haute science. Elle ne périrait pas sans doute, si l'État en France l'abandonnait : grâce à la division de l'Europe et aux bienfaisantes rivalités qu'elle porte en son sein , grâce surtout à l'initiative individuelle et aux grandes fortunes qui, en Angle- terre particulièrement, sont venues en des mains in- telligentes, l'avenir du libre développement de l'es- prit est assuré ; mais il y va de l'honneur de notre pays. L'intime persuasion que le monde nous admire ne suffit pas : il faut prouver par des effets qu'on tient sa place dans le genre de culture d'esprit que l'Europe a définitivement préféré.
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Certes il serait fort puéril d'espérer que la France modifiera son caractère ; il serait même téméraire de le souhaiter. Elle est charmante comme elle est. Au- rait-on la baguette des fées, il faudrait trembler avant de toucher à ces choses complexes où tout se tient, où les qualités sortent des défauts, et où Ton ne peut rien changer sans faire crouler l'ensemble. Mais le moyen d'être vraiment soi-même n'est pas de cul- tiver ses défauts. La grandeur de la France est de renfermer les pôles opposés. La France est la patrie de Casaubon, de Descartes, de Saumaise, de Du Gange, de Fréret. La France a été une nation sérieuse aux époques où elle était le plus spirituelle; on pour- rait même soutenir qu'elle était plus spirituelle quand elle était plus sérieuse, et que ce qu'elle a perdu en solidité, elle ne l'a pas gagné en véritable agré- ment. Gardons, je le veux bien, la tradition de l'es- prit français, mais gardons-la tout entière. N'espérons pas surtout que nous exercerions désormais sur l'Eu- rope l'action que nous avons exercée au xvue et au xvme siècle en nous renfermant dans nos vieilles habi- tudes. La culture intellectuelle de l'Europe est un vaste échange où chacun donne et reçoit à son tour, où l'écolier d'hier devient le maître d'aujourd'hui. C'est un arbre où chaque branche participe à la vie des au- tres, où les seuls rameaux inféconds sont ceux qui
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s'iàolent et se privent de la communion avec le tout. La grande expérience que la France accomplit de- puis la fin du siècle dernier se poursuit dans Tordre intellectuel comme dans Tordre politique. L'issue de cette expérience est tout à fait incertaine ; mais il sera sûfettient glorieux de Tavofr tentée. La démocratie à la imanifere française peut-elle constituer en politique une âociété forte $ï durable? Peut-elle constituer dans Tordre intellectuel une société éclairée, qui ne soit pas dominée par les charlatans, où le savoir, h raison, la supériorité d'esprit aient leur place, leur autorité légitime et leur prixfVoilà ce qu'on saura dans cent ans, et on te saura grâce à la France. Je suis de ceux qui croient à Tavenir delà démocratie ; mais ces sortes de prévisions sont toujours sujettes à beau- coup de doutes, car les choses humaines sonttirop compliquées pour qu'on puisse être sûr de tenir à h fois toutes les données du problème , et d'ailleurs la Volonté des grands hommes vient de temps en temps déjouer les calculs. En tout cas, il faut continuer Tex- périence. Félix culpal Cette audace qui parfois nous enlève les avantages des gens sensés fait notre gran- deur. Beaucoup d'excellents esprits, & la vue des cri- ses périodiques, suivies d'abattements, qui semblent le régime de notre pays, voudraient imiter ceux qui n'ont pas péché, ou bten user de remèdes capables
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de nous rendre le calme. Ce calme serait la mort. La France ne sait pas être médiocre. Si on veut travail- ler à la rendre telle, on n'y réussira pas; ce n'est pas médiocre, c'est nulle et inférieure à tous qu'on la rendrait. N'arrêtons donc pas cette fièvre glorieuse, qui est le signe de notre noblesse. Prenons garde seu- lement qu'un accès n'emporte le malade, ou ne le frappe d'une incurable débilité. La solide culture de l'esprit, une vigilante attention donnée aux intérêts permanents des sociétés, une perpétuelle appréhen-r sion de céder aux vues superficielles qui trop souvent surprennent les jugements delà foule, sont les contre- poids au moyen desquels on préviendra quelques- unes des chances mauvaises d'une situation pleine de péril.
L'INSTITUT DE FRANCE.
L'Institut est une des créations les plus glorieuses de la Révolution , une chose tout à fait propre à la France. Plusieurs pays ont des académies qui peuvent rivaliser avec les nôtres par l'illustration des per- sonnes qui les composentet par l'importance de leurs travaux; la France seule a un Institut, où tous les efforts de l'esprit humain sont comme liés en faisceau, où le poëte, le philosophe, l'historien, le philologue, le critique, le mathématicien, le physicien, l'astro- nome, le naturaliste, l'économiste, le jurisconsulte, le sculpteur, le peintre, le musicien, peuvent s'ap- peler confrères. Deux pensées préoccupèrent les hommes simples et grands qui conçurent le dessein de cette fondation toute nouvelle : Tune admirable- ment vraie, c'est que toutes les productions de l'es-
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prit humain se tiennent et sont solidaires l'une de l'autre ; l'autre, plus critiquable, mais grande encore et en tout cas tenant à ce qu'il y a de plus profond dans l'esprit français, c'est que les sciences, les let- tres et les arts sont une chose d'État, une chose que chaque nation produit en corps, que la patrie est chargée de ^rtfvWfiifer:, ïèhcdUr&gefr et de récom- penser. « Il y a pour toute la République un Institutna- tional chargé de recueillir les découvertes, de perfec- tionner le^ arts et les sciences (loi du 22 août 1795). » L'avant-dernier jour de la Convention (25 oct. 1795), parut là loi clestinéè à réaliser ce'ttë pêhS'éë pleine d'aVenfr. L'objet de l'Institut est ïe progrès 'Se là science, rutiïité générale et la gloire de là Républi- que*, n rend compte tous les anà au Côfpà ïè'gifeïatïf âéspi'bgrfes'â'cco'ihpl&.ïl a sôhfritfljgeï;, ée'sèbllectibns, ses prix; il donfîe fiés missions, pâfàAhfe ïtes #tablis- femèriû Scientifique^ et ïïftêîrâirès. fttfurïa fôrmattoù lïùïbyau prïmitïf dé slès membres, ïl fut <técîiaèlqltiè le fôiïéctbïte 'èxfècùttf nomïitàfoït (^âVante^-huit pei* SoMë's, Soft 'ùh tteïs des titulaires : cèùk^fei fooâimè- rkifeûtlëà Ôèux 'àtftfés tiers 'tii Sèrutîh.
'Trois hbmtoës ^crihfrîbàfere'rit surtout 'à ïteteet ces gftnctès listes, âu*què!ïlêà il fatfflfa isévëfafr Wtités ïe's fbis que fïMituVVbudfci ^eiïouVetërfe^tifeëisè: ce furèïït Lbïkanàl , Daunou , 'Cafaioft. MaBfeifreuSè-
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ment» h Fraace était alors à l'état d'up malade qui sort épuisé d'un accès de fièvre. Dep branches entières de la culture humaine avaient été balayéf&s. Les sciences morale? 9 politiques, philosophiques étaient profondément abaissées, La littérature était presque nulle. Les sciences historiques et phijpjo- giques w comptaient que d&uz hommes énûpents, SûpmtTQ de Saçy et 4'Ansse de Yillojson. fin re- va,nphe, les sciewes physiques et mathématiques étaient à un des moments lep piu3 glorieqx de leur développement. Les divisions de l'institut en classes et en sections se ressentirent de cet état de choses. Les classes étaient au nombre de trois. L'une répondait exactement à l'Académie des sciences actuelle, et présentait à peu près les xpêmep sec- tions. La seconde s'appelait classe des ,« sciences morales et politiques ». Elle répondait à l'Académie qui porte aujourd'hui le même nom et à une petite partie de notre Académie des inscriptions et belles- lettres. La troisième classe s'appelait « littéra- ture <et beaux-arts », Elle embrassait ce que nous .appelons maintenant Académie française* Académie des beâuxr-arts -et la plus grande partie 4e l'Aca- démie des inscriptions. La grande erreur 4e cette division était de ne pa3 admettre l'existence des sciences historiques. A dire vrai, ce,ux qui la firent
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étaient excusables : ces sciences alors existaient à peine en France. Les sciences historiques supposent de longues traditions, une société raffinée et, jusqu'à un certain point, aristocratique. La philosophie, d'un autre côté, ne se commande pas et ne se laisse point classer. Quelque chose d'un peu écolier , sen- tant le pédagogue, présida à toute cette distribution primitive. La deuxième classe avait une section appelée « Analyse des sensations et des idées. » Six personnes étaient toujours occupées à ce difficile labeur. La troisième classe comprenait huit sections qui s'appelaient : « Grammaire, Langues anciennes, Poésie, Antiquités et monuments, Peinture, Sculp- ture, Architecture, Musique et Déclamation. »
Cette organisation primitive dura six ans. Divers règlements vinrent successivement la compléter. La loi du h avril 1796 régla le mode des élections; elles étaient à trois degrés. Les sections faisaient des pré- sentations aux classes, celles-ci en faisaient à l'In- stitut entier, lequel votait en dernier ressort. On ne pouvait être membre à la fois de plusieurs classes. Le droit de présentation pour les vacances dans toutes les grandes écoles de l'État fut attribué aux classes i correspondantes. Enfin, par cette même loi fut dé- volue à l'Institut la continuation des grands recueils ! commencés sous la royauté par l'Académie des
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sciences et par l'Académie des inscriptions et belles- lettres. On jugea que, dans une société où, en haine des corporations, on avait tout rendu individuel et viager, l'Institut avait seul assez de continuité pour accepter l'héritage de ces grands travaux ; pensée juste et féconde, dont il faut principalement faire honneur à Camus.
Le premier consul, cependant, voyait de mauvais œil un corps libre, borné, il est vrai, à la pure spécu- lation, mais se mouvant sans limites ni entraves dans le vaste champ des choses de l'esprit. Quelques dé- fauts sensibles s'étaient d'ailleurs manifestés dans le plan primitif. Le 23 janvier 1803, une organisation nouvelle, inspirée par Ghaptal, vint modifier l'œuvre de la Convention. L'approbation du premier consul fut requise pour toutes les élections. Le nombre des classes fut de quatre. La première répondait à notre Académie des sciences; la deuxième (langue et litté- rature françaises ), à l'Académie française ; la troisième (histoire et littérature anciennes), à notre Académie des inscriptions; la quatrième, à l'Académie des beaux-arts. A beaucoup d'égards, cette division était meilleure que celle de 1795. Sous une forme chétive encore, elle créait une place aux sciences historiques. Elle détruisait l'agglomération disparate de spécia- lités sans lien entre elles, que la loi de 1795 avait
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établie sous le nom die troisième classe* Dans la classe de langue et de littérature françaises, et dans Celle d'histoire et de littérature anciennes, lessectsons intérieures, toujours funestes aux corps savants* fo- rent supprimées. La création des secrétaires perpé- tuels donna plus de suite aux travaux. La continua- tion des recueils diplomatiques, legs de l'ancien régime et en particulier de la savante Congrégation de Saint-Maur, fut dévolue à la troisième classe. Mais l'esprit général de cette organisation nwvelle était, sous d'autres rapports, bien étroit. Les sciences mo- rales et politiques se trouvèrent écartées des travaux de l'Institut. La première classe n'eut te droit de s'occuper de ces sciences<que « dans leur rapport avec l'histoire ». On sent la volonté systémathpe de dé- cmiroMter l'esprit humain, de réduire la littérature à de puérils exercices de rhétorique. Les sciences physiques et mathématiques gardèrent la supério- rité que leur assuraient des hommes tels que Laplace, Lagrange, Monge, Berthollet. Mais la nullité littéraire -et philosophique devint déplorable ; les sciences hisr toriques, de leur côté, se développèrent d'twae iaçoto pénible. C'était la fautp du temps, plus que celle du gouvernement. Celui-ci prit l'initiative de quelques fondations utiles. La continuation de X Histoire liai- retire >de la France, précieux recueil icommencé par
L'itfSîltUT DE FKàNÊB. *%
le* B&iëâfttfad* ftrt décrets en 1807 mt !* ptopfr*
sitiô* flé M. dé Chftirip&gny.
L'oVgâhteatfoti de rïltëtftttt* inaugurée en 1803s tMrft jusqli'fefc 1816. te 21 nkarsdè cfeWfe année, «me ordqpnance du roi Louis ÎVHI porta 4 l'ïastfoil iiti fco&£ bieti plue grave que têièlui <dû 28 jAMier 1853 ; fondation Révolutionnaire, l'Institut <&pfct&it ' au* horhmfcë exatëté» tfe ttô temps. Un Moment <oa sftttgëb & lé Supprimer tit à rétablir tes académie* de l'ànbïèû régime. Un parti de conciliation préY&kt. t( Usl prbtecttoa que les rofe nos aïeux *>nt cwtastam- ment accordée aufc sciences et aux lettres nous a tou- jours fait considère aVec lin intérêt particulier les divers établissements qu'ils ont fondés pour honorer <;eux qui tes cultivent : aussi n'avoôs-wous pu voir sans douleur la chute de ces académies qui avaient si puissamment contribué à la prospérité des lettres, «t dont la fondation a été un titre de gloire pour fcos augures prédécesseurs. Depuis l'époque où elles ont été Rétablies sous une dénominatiota nouvelle, nous wows vu aVec «une vive satisfaction la considération et la refaommée que l'Institut a méritées en Europe. Aussitôt que la divine Providence nous a rappelé sur le trône de nos pèrefe, notre intention a été de main- tenir et de tpropsger «cette savante «compagnie; mais «ous avofts jugé convfcnabïe de Tendre à chacune de
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ses classes son nom primitif, afin de rattacher leur gloire passée à celle qu'ils ont acquise , et afin de leur rappeler à la fois ce qu'elles ont pu faire dans des temps difficiles, et ce que nous devons en at- tendre dans des jours plus heureux. »
Voilà un fort bon langage, et qui semble nous porter bien loin de l'œuvre mesquine de Gbaptal et du premier consul. Malheureusement, le gouverne- ment de Louis XVIII démentit son apparente modé- ration, et, sous prétexte de reconstituer l'Institut, lui fit la plus grande violence qu'il eût jamais subie. Jus- que-là, il n'y avait eu qu'une aeule radiation parmi les membres de l'Institut, celle de Carnot, prononcée avec une déplorable légèreté à la suite du 18 fruc- tidor, et bientôt réparée. Le premier consul, en sup- primant la classe des sciences morales et politiques, n'avait privé personne du titre de membre de l'In- stitut. Tous ceux qui jouissaient de ce titre en 1803 furent répartis entre les nouvelles classes établies à cette époque. Il n'en fut pas de même en 1816. Vingt-deux académiciens, entre lesquels le peintre David, l'évèque Grégoire, Monge, Garnot, Lakanal, Sieyès, furent privés d'un titre qu'ils honoraient par leur caractère ou leurs œuvres. Cette mesure de ven- geance et d'iniquité avait été provoquée par le comte de Vaublanc. En revanche, dix-sept personnes re-
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curent, par ordonnance royale, un titre qui n'a toute sa valeur que quand il est décerné à un homme de lettres ou un savant parle libre suffrage de ses pairs. C'était là un triste début. La suitp ne le démentit pas. Le brillant éclat littéraire du temps de la Restaura- tion, le puissant éveil des esprits qui firent de cette époque le commencement d'une nouvelle ère intel- lectuelle pour la France, ne doivent pas laisser ou- blier l'état d'infériorité où la science fut tenue sous Louis XVIII et Charles X. Une sorte de puérilité frappa ea particulier l'académie qui représentait les études historiques. Le titre de gentilhomme de la chambre faisait admettre un homme parmi les érudits. Ce n'est pas que l'organisation fût mauvaise. En réalité, on n'avait guère fait que changer le nom de deux aca- démies. La classe de langue et de littérature fran- çaises était devenue l'Académie française ; la classe ' d'histoire et de littérature anciennes avait repris le nom, compris de peu de personnes S d'Académie des inscriptions et belles-lettres. Les académies eurent
1. Ce nom ne vient pas de ce que cette Académie s'occupe d'in- scriptions. Il vient de ce que le premier noyau de la savante compa- gnie qui a rendu tant de services à l'histoire au iviii* siècle fut une commission formée au sein de l'Académie française, et char- gée de faire des inscriptions pour les médailles de Louis XIV. Cet objet devint bientôt accessoire, mais le nom resta.
\m L'INSTITUT DE FRANCE.
leur règlement particulier et furent plus tâfstàMtes. I* grande unité de l'Institut, telle que laCoftwatio* l'avait rêvée» était brisée depuis 1^03; peut-être était-ce lfc une conception impossible. Mais les ex- pulsions de 1816 ue sauraient être nardonnées. Au 8$û» des diverses académies, surtout de F^aadéaaie d#s inscriptions et keiles-Iettres, les préjugés pol^T Uques et religieux: du temps régnèrent, 4'aîUeuis, #œc beaucoup d'intolérants. De précieuse» qualités ôwpat sw&s m intrigua, lz$ iftfluâ&cos les plus rir dipulemept incompétentes agençaient amande *çua* M. le duc 4e Berry , M. le duc d'Angoulêaae avaient leurp^aijjdidaJiS. L'in&titution des membres lihre&«Gréa pour y mmk le germe ,de «trwdes di$csïlté&, jL'inr tér&t des études sérieuses <é*ait le moindre epuci d'ar cftdèmieiens homeaes du moûde, qui seyaient suctaut àm> leur nomination le fwiyilégexle porter l'jépôe^t m habit hrjGKié.
J^£éw*luÂion de 1&30 amena dqs jours meilleurs. GertSSi si jamais Ja vengeai liitéraireét^peruïjiâe, elle l'eût été au lendemain des journées de juillet. Le parti légitimiste avait énormément abusé de sa for,c.e, 11 s'était montré .rogue, 4trpitv m\v§®fflï? # restait, quoique vaincu sur la place publique, en ma- jorité dans presque tputçs les aça^mies. Lg gouver- nement du roi Louisr-Philippe, avec uae ibaute r^ir
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sont fie fia aa temps et à k bonne direction qu'il comptait donner aux choses de l'esprit pour vaincre ces survivants d'un régime déchu. Il n'enleva, ni m conféra à personne le titre de membre de l'Institut. Mais, attentif à s'attacher les hommes de mérite, habile à traiter les affaires de littérature et de science, il eut bientôt conquis dans les diverses aca- démies, par des moyens légitimes, l'influence qu'il ont peut-être vainement demandée à de$ radiations ou à des intrusions.
Une mesure importante, qui fut prise sur la pro* positkra de M, Guiaot, en 1832, mit cette sage con- duite dans tout son jour. Le mot de « sciences morales et politiques » avait disparu de l'Institut depuis 1801. On ne peut pas dire précisément que cette académie eût été supprimée, puisque tou$ les mem- bres en avaient; été placés dans d'autres sections, et que les études historiques et géographiques qui furent d'abord attribuées à ladite classe avaient passé dans le domaine de la troisième classe, de- venue depuis 1816 Académie des inscriptions. Mais la philosophie, la morale, la législation, l'économie politique, la statistique, n'avaient pas de place offi- cielle dans l'institut sous l'Empire et la Restauration. — En ce qui concerne la philosophie, cette lacune n'était pas fort, à regretter. La philosophie de n<tfne
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temps n'est pas une. science à part ; c'est l'esprit gé- néral de toutes les sciences. Il est assez singulier qa'il y ait dans l'Institut une section de six per- sonnes s' appelant « section de philosophie ». En tout cas, une telle section serait à quelques égards mieux placée dans une académie scientifique, vouée à la pure spéculation, que dans une académie compo- sée de magistrats, de politiques, d'économistes, d'hommes préoccupés de l'utilité journalière et des principes qu'il faut aux peuples. Les six membres de la section de philosophie devraient être les six pen- seurs les plus éminents de leur temps, sans distinc- tion d'opinion. Dans deux cents ans, quand on fera le tableau de la philosophie du xixe siècle, les noms des membres de la section dont il s'agit seront-ils les noms qui occuperont les premières places dans les récits de l'historien? On en peut douter. Auguste Comte n'a pas fait partie de ces représentants officiels de la philosophie. A l'heure qu'il est, Vacherot, Lit- tré, Tainç, ne figurent point parmi eux. — En ce qui concerne la morale, on peut s'étonner aussi de la voir traitée comme une science à part. La morale n'est pas susceptible de progrès; on n'y fait pas de décou- vertes. — Quant à l'histoire, nous croyons qu'il y a des inconvénients à séparer le travail des documents originaux du travail littéraire et philosophique. 11 est
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à craindre que dans l'avenir cela ne constitue deux sections du travail historique, l'une se faisant avec compétence par le paléographe, le diplomatiste, le philologue ; l'autre se faisant par des hommes de ta- lent sans spécialité. — Nous préférons donc la divi- sion pratiquée dans l'Académie de Berlin, où nos deux académies des sciences morales et des inscriptions ne font.qu'une classe et constituent ce qu'on peut appe- ler l'Académie des sciences de l'humanité, en oppo- sition avec l'Académie des sciences de la nature. Mais, ces réserves faites, on ne peut que louer la façon li- bérale dont on procéda au rétablissement de la cin- quième classe. On rechercha les membres de l'an- cienne académie, qui se trouvèrent au nombre de dix. (On oublia Lakanal, réfugié en Amérique depuis 1815, et dont on ignorait l'existence, mais qui fut réintégré par élection en 1837, après son retour en France.) On leur adjoignit deux des correspondants de la classe qui, depuis, étaient devenus membres de l'Institut. Ces douze personnes complétèrent par des élections successives le nombre de trente titu- laires. Ainsi le gouvernement qui venait de créer une académie tout entière ne s'arrogea pas le pouvoir de nommer un seul membre. Cette réserve ne devait pas totyours être imitée. De 1830 à 1849, l'Institut ne fit que grandir. L'A-
9
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cadémie des sciences, entraînée par M. Arago dans les voies d'une publicité peut-être exagérée, acquit une importance extraordinaire. Si le journalisme y prit dès lors trop de place, si cette docte compagnie en vint par moments à ressembler plus à une chambre de députés qu'à une académie, il ne faut pas oublier que c'est par là qu'elle devint le centre scientifique de l'Europe. L'Académie des inscriptions fit des pro- grès bien plus incontestables. Eugène Burnouf et Le- tronne rivalisèrent avec les savants les plus exacts de l'Allemagne en méthode et en sagacité. Augustin Thierry développait en des œuvres accomplies sa fine et profonde manière d'entendre l'histoire. Entre les mains de Daunou, de Fauriel, et surtout du vrai bé- nédictin de notre siècle, M. Victor Le Clerc *, les tra- vaux de l'Académie furent conduits avec un soin et une activité inconnus jusque-là.
Le gouvernement de 1848 continua envers l'In- stitut les traditions de 1830. Quelques changements sans portée furent introduits. La gravité des pro- blèmes sociaux qui s'agitaient donna de. l'importance à l'Académie des sciences morales et politiques. On vit l'honnête général Cavaignac, en sa naïve con- ception des choses humaines, s'adresser à cette aca-
1. On* s'interdit de nommer ici des membres vivants.
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demie afin d'obtenir d'elle des traités pour, combattre les erreurs socialistes. Sûrement ces petits livres, qu'on a depuis réunis en un gros volume, n'eurent pas un seul lecteur parmi ceux qu'ils devaient con- vertir. On compromettait ainsi la dignité de la libre science, qui ne songe pas aux applications, en des luttes d'un autre ordre, qui s'accommodent mieux d'expédients que de philosophie.
Les réactions qui suivirent ramenèrent l'Institut à ses paisibles travaux. Jamais peut-être l'activité in- térieure n'y fut plus grande que depuis 1852. Quel- ques dangers qui menacèrent un moment sa dignité et son indépendance furent habilement conjurés. Moins bien inspiré que ne le furent les ministres de 1830 et de 1848, M. Fortoul essaya d'apporter des restrictions aux libertés de l'Institut. Dès qu'on eut montré à l'empereur les conséquences de ces mesures, les choses furent ramenées à leur ancien état. Il ne resta de cette malheureuse tentative qu'une section nouvelle ajoutée à l'Académie des sciences morales, section dont, apparemment, le besoin n'était pas bien sensible, puisque plus tard l'Académie l'a fondue dans les autres sections, avec le consentement des membres et l'approbation du gouvernement. Dix personnes furent nommées par décret pour remplir les nouvelles places, ce qui ne s'était pas vu
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depuis les plus mauvais jours de la Restauration. Est-ce à dire que nous prétendions que l'Institut n'a besoin d'aucune réforme? Non certes; mais, avant de rien tenter à cet égard, les gouvernements feront bien de réfléchir beaucoup et de beaucoup consulter. Entre les réformes possibles, il en est deux qui nous paraissent surtout devoir être méditées. L'une serait relative à la division de certaines académies en sec- tions. Cette division, indispensable dans l'Académie des beaux-arts, est funeste aux académies scienti- fiques. Elle fait dominer dans les élections un esprit étroit de spécialité et de coterie. Les fondateurs des sciences nouvelles et ceux qui les cultivent sont ex- clus justement par ce qui fait leur gloire ou leur mé- rite. L'importance relative des sciences change, le nombre de ceux qui les cultivent varie. Le cadre des sciences qui était bon en 1795 ne saurait plus l'être de nos jours. En 1795, il pouvait être juste d'affecter six personnes à la botanique et six personnes à la chimie. Dira-t-on que l'importance relative de la botanique et de la chimie est Maintenant ce qu'elle était alors? La conséquence de ces divisions inté- rieures est que certaines sections sont obligées, pour se recruter, de prendre des sujets de mérite secon- daire, tandis que d'autres sont forcées de se priver d'hommes de premier ordre.
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L'institution des membres libres semble aussi ap- peler une réforme. Sous l'ancien régime, cette insti- tution avait toute sorte de motifs d'exister, A tort ou à raison, notre société ne s'y prête pas. Selon l'idée qui présida à la création des membres libres, le membre libre est un haut personnage, aimant la science, la comprenant, la patronnant, n'ayant pas le temps de la cultiver, venant très-rarement aux séan- ces, ne songeant pas à s'occuper des affaires inté- rieures de l'académie, qu'il ne connaît pas, et qu'il a d'ailleurs la confiance de voir bien gérées par les membres ordinaires. Il n'est ni supérieur ni inférieur aux membres ordinaires ; il est d'un autre rang et, si j'ose le dire, d'un autre état. Or, de nos jours, on voit des académiciens libres se plaindre de n'avoir pas toutes les charges des académiciens ordinaires. On voit poindre l'idée fausse et inconvenante que